Estimation et inférence des moyennes de domaine soumises à des contraintes qualitatives
Section 2. Estimation contrainte et inférence sur des moyennes de domaine
2.1 Notation et préliminaires
Soit
l’ensemble des éléments dans une population de
taille
Considérons un échantillon
de taille
tiré de
au moyen d’un plan de sondage probabiliste
Soit
et
respectivement les probabilités d’inclusion du
premier et du second ordre. Supposons que
pour
Pour simplifier la notation, nous adopterons
la convention habituelle de suppression de l’indice
à moins qu’il ne soit nécessaire à des fins de
clarification. Désignons par
une partition de domaine de
où
est le nombre de domaines et chaque
est de taille
De plus, soit
le sous-ensemble de taille
de
qui appartient à
Pour toute variable étudiée
désigne le vecteur du domaine de population,
où
Nous nous concentrerons sur l’estimateur
de Hájek de
donné par
avec
et soit
le vecteur des estimateurs. Les
résultats se vérifieront aussi pour l’estimateur de Horvitz-Thompson avec des
modifications mineures, mais cette question ne sera pas traitée explicitement
dans ce qui suit.
2.2 Estimateur proposé
Supposons qu’on dispose d’informations
concernant les relations entre les moyennes de domaine de population qui
peuvent être exprimées avec
contraintes au moyen d’une matrice de
contraintes
irréductible
Une matrice
est irréductible si aucune de ses lignes n’est une combinaison
linéaire positive d’autres lignes, et si l’origine n’est pas non plus une
combinaison linéaire positive de ses lignes (Meyer, 1999). En pratique, cela
signifie qu’il n’y a pas de contraintes redondantes dans
Pour tirer parti de
afin d’obtenir un estimateur qui respecte ces
contraintes de forme, nous proposons que l’estimateur contraint
soit le vecteur unique résolvant le problème
contraint des moindres carrés pondérés suivant,
où
est la matrice diagonale avec
les éléments
et
On peut écrire autrement le
problème contraint de l’équation (2.3) pour trouver le vecteur unique
qui résout
où
et
La matrice contrainte
transformée
est également irréductible si
l’est et elle dépend de l’échantillon
bien que
n’en dépende pas. La solution
est la projection de
sur l’ensemble des vecteurs
qui satisfont la condition
Cet ensemble est un cône convexe
polyédrique, appelé le cône de contrainte
défini par
plus particulièrement
Nous utilisons la notation
où
représente la projection de
sur l’ensemble
c’est-à-dire le vecteur le plus
proche dans
de
On connaît bien les projections sur
ces cônes (voir Rockafellar (1970) ou Meyer (1999) pour en savoir plus). Pour
ce qui est des travaux présentés dans l’article, les principaux résultats de la
théorie de la projection des cônes sont résumés ici. Le cône peut être
caractérisé par un ensemble d’arêtes générant le cône, c’est-à-dire qu’un
vecteur se trouve dans le cône si et seulement s’il s’agit d’une combinaison
linéaire des arêtes avec des coefficients non négatifs. (Imaginons une pyramide
avec un sommet à l’origine, s’étendant indéfiniment.) Les sous-ensembles des
arêtes définissent les faces du cône, et la projection de
sur le cône, sur l’une des faces. Après
détermination des arêtes définissant cette face, la projection peut être
caractérisée comme une projection par la méthode des moindres carrés ordinaires
sur l’espace linéaire couvert par ce sous-ensemble d’arêtes. Cette propriété
est cruciale pour l’algorithme de projection et pour l’inférence, car la
projection sur le cône peut être caractérisée comme une projection linéaire.
Dans les présents travaux, nous
projetterons
sur le cône dual négatif (ou cône polaire)
(Rockafellar, 1970, page 121), défini
comme suit :
où
Autrement dit, le cône polaire
est l’ensemble des vecteurs qui forment des angles obtus avec tous les vecteurs
dans
Le cône polaire est analogue à l’espace
orthogonal dans les projections linéaires par la méthode des moindres carrés,
en ce sens que la projection d’un vecteur sur le cône polaire est le résidu de
sa projection sur le cône des contraintes, et vice versa. Meyer (1999) a montré
que les lignes négatives d’une matrice irréductible sont les arêtes (générateurs) du cône polaire, ce qui conduit à la caractérisation suivante du
cône polaire dans (2.6):
où
sont les lignes de
Robertson, Wright et Dykstra
(1988, page 17) ont établi les conditions nécessaires et suffisantes pour
qu’un vecteur soit la projection de
sur
Ainsi,
résout le problème contraint de (2.4)
si et seulement si
De plus, les conditions ci-dessus
peuvent être adaptées au cône polaire comme suit : le vecteur
minimise
sur
si et seulement si
On peut
utiliser les conditions de (2.8) pour montrer que la projection de
sur le cône polaire
coïncide avec la projection sur l’espace
linéaire généré par les arêtes
de sorte que
Cet ensemble d’arêtes peut être vide, ce qui
signifie que la projection sur
est égale à la projection sur le vecteur nul.
Dans ce cas, le minimum non contraint respecte toutes les contraintes. L’ensemble
d’arêtes peut aussi ne pas être unique. Pour mettre en forme ces idées, nous
notons
pour tout
Nous définissons l’ensemble
comme étant
où
par convention. (Techniquement,
l’ensemble est la fermeture d’une face du cône.) Autrement dit,
est un sous-cône polyédrique
fermé de
qui commence à l’origine et est
défini par les arêtes dans
De plus, soit
l’espace linéaire généré par les
vecteurs dans
Dans Meyer (1999), il est
démontré que la projection sur
équivaut à la projection sur
pour un ensemble approprié
Si les lignes de la matrice de
contraintes
sont linéairement indépendantes,
alors l’ensemble minimal
est unique. Sinon, plus d’un
peut définir l’espace linéaire.
Dans ce dernier cas, la projection est tout de même unique (voir le
théorème 1 de la section suivante).
Wu et coll. (2016) ont examiné
la solution à (2.3) dans le cas particulier d’une relation monotone entre des
domaines définis avec une seule variable catégorique. Dans ce cas, la solution
équivaut à l’algorithme PAVA (Pool Adjacent Violator Algorithm), qui a une
expression explicite en termes de regroupement des domaines voisins. Les
résultats théoriques présentés dans Wu et coll. (2016) ont été obtenus au
moyen de cette expression explicite et ne s’appliquent donc pas au cas plus
général considéré ici. Néanmoins, comme dans le cas de l’exemple simple à six
domaines de la section 1 et dans de nombreuses situations d’intérêt
pratique, la matrice spécifique
correspondra souvent à un ordonnancement
partiel multivarié des moyennes de domaine. Selon un ordonnancement partiel,
la solution à la minimisation contrainte de (2.3) équivaut encore une fois à un
regroupement de domaines voisins qui respecte les contraintes d’ordonnancement
partiel. Voir par exemple dans Robertson et coll. (1988, page 23) une
expression explicite de cette expression de domaine regroupée selon un
ordonnancement partiel, comprenant la définition du regroupement. Cependant,
contrairement à l’algorithme PAVA dans le cas univarié, cela ne donne pas d’algorithme
de calcul général pratique. Dans l’article, nous allons permettre l’utilisation
d’une matrice de contraintes arbitraire et irréductible
qui inclura l’ordonnancement partiel et la
monotonicité univariée comme cas particuliers.
Une des méthodes possibles de calcul
de
se fonde sur les arêtes du cône de contrainte
Cependant, le nombre d’arêtes peut être
considérablement plus grand que le nombre de contraintes pour les grandes
valeurs de
surtout quand il y a plus de contraintes que
de domaines (voir Meyer, 1999). En outre, étant donné l’absence de solution
sous forme fermée générale pour les arêtes de
(quand
les arêtes doivent être calculées
numériquement dans ce cas. En raison des ressources de calcul importantes
nécessaires à cette tâche, la méthode est inefficace pour calculer
Un algorithme plus efficace basé sur le calcul
de la projection sur le cône polaire a été mis au point : l’algorithme de
projection du cône (APC) (Meyer, 2013). Cette autre méthode tire parti des
arêtes facilement trouvables du cône polaire
des conditions de (2.8) et du fait que
Ce dernier fait est un élément essentiel des
démonstrations des principaux résultats théoriques présentés dans notre
article. L’APC a été mis en œuvre sur le logiciel R dans le module coneproj.
Pour des précisions, voir Liao et Meyer (2014).
Dans les situations où les
contraintes correspondent à un ordonnancement complet ou partiel, la solution
de l’APC correspond encore une fois au regroupement de domaines. On peut
ensuite calculer explicitement les estimations de moyennes de domaine comme
moyennes de domaine fondées sur l’échantillon pour les domaines regroupés
déterminés par l’APC. Cela facilite grandement l’intégration de cette
méthodologie dans les procédures d’estimation des enquêtes, parce que les
définitions des domaines regroupés peuvent être facilement communiquées dans
les instructions accompagnant la publication d’un ensemble de données d’enquête,
et qu’on peut calculer les estimations sans nécessiter d’accès à un logiciel
spécialisé.
2.3 Estimation de la variance de
Il est
compliqué d’estimer correctement la variance de
car la projection de
sur
(ou sur
peut ne pas toujours se faire sur le même
espace linéaire
pour différents échantillons
Pour mieux le comprendre, nous définissons
comme étant l’ensemble de tous les sous-ensembles
de sorte que
selon la définition qui se trouve
dans (2.9). Comme nous l’avons indiqué plus haut, il pourrait y avoir
différents ensembles
et
tels que la projection sur le cône polaire
soit égale à la projection sur
ou
Toutefois, quel que soit l’ensemble choisi, la
projection
est unique.
Pour
illustrer ce qui précède, considérons les restrictions suivantes avec trois
domaines seulement : la première moyenne de domaine doit être inférieure
ou égale à la deuxième moyenne de domaine et la troisième moyenne de domaine
doit être supérieure ou égale à la moyenne des deux premières moyennes de
domaine. Par conséquent, la matrice de contraintes
peut être exprimée comme suit :
Supposons qu’on observe que
Le vecteur transformé
possède des éléments de forme
Dans ce cas, on voit aisément que
Dans le processus de calcul à l’aide
de l’algorithme général, nous projetons
sur chacun des
espaces linéaires générés par
les arêtes du cône polaire
On constate ainsi que les conditions
sont satisfaites uniquement pour
et
ce qui implique que
De plus, notons que
et
ne couvrent pas les mêmes
espaces linéaires, ce qui complique l’estimation de la variance de
Dans le cas fondé sur un modèle
avec des variables continues, l’ensemble des vecteurs de l’échantillon où ces
scénarios se produisent est nul. Ils ne peuvent cependant pas être exclus de la
configuration fondée sur le plan.
Nous
proposons un estimateur de la variance pour
qui repose sur les ensembles dans
et est fondé sur des méthodes de
linéarisation. Considérons tout ensemble fixe
et supposons que
soit la matrice de projection correspondant à
l’espace linéaire
où
est la matrice de zéros par convention. En
sélectionnant
on peut alors exprimer
sous la forme
ce qui implique que
peut être écrit comme étant
où l’on ajoute l’indice
dans
pour tenir compte du fait que l’expression
dépend du
choisi.
Nous
constatons alors que
est une fonction non linéaire lisse des
et des
où
est l’estimateur de Horvitz-Thompson de
Par conséquent, en traitant
comme une valeur fixe, nous obtenons la
variance asymptotique de
par linéarisation en séries de Taylor (Särndal
et coll., 1992, page 175) comme suit :
où
et
étant la variable d’indicateur
de l’événement
et
De plus, un estimateur convergent de
la variance asymptotique dans (2.10) est donné par
où
et où l’on obtient
à partir de
en substituant les estimateurs
de Horvitz-Thompson appropriés pour chaque total de population. Nous proposons
l’estimateur dans (2.11), calculé à la valeur de
obtenue dans l’échantillon,
comme estimateur de la variance de
Afin de
donner un exemple clair de l’estimateur de la variance proposé pour
considérons le scénario présenté au début de
la sous-section. Étant donné que
il peut être intéressant de calculer la
variance estimée de
pour
et une certaine valeur
La matrice
est la matrice de projection correspondant à l’espace
linéaire généré par
donné par
Notons que
est une fonction de
parce que
l’est. Au moyen de l’équation
ci-dessus, on peut simplifier
sous la forme suivante,
Ainsi, si l’on a un domaine
on peut dériver les
et les
en prenant les dérivées
partielles de
par rapport aux
et aux
et en évaluant ces dérivés aux
et aux
Si
on obtient
Les
et les
sont calculés par substitution
des estimateurs de Horvitz-Thompson dans les équations ci-dessus, qui servent
ensuite à évaluer
pour chaque
dans l’échantillon
On peut alors enfin calculer l’estimateur
de la variance proposé dans (2.11).