Rapports économiques et sociaux
Les pressions inflationnistes, les salaires et les profits

Date de diffusion : le 28 juin 2023

DOI: https://doi.org/10.25318/36280001202300600005-fra

Chiffrée à 6,8 % sur une base moyenne annuelle, l’inflation de l’Indice des prix à la consommation (IPC) en 2022 a atteint son niveau le plus élevé depuis 40 ansNote . Les données d’enquête de Statistique Canada indiquent que la hausse des prix a eu une incidence sur la capacité de nombreux Canadiens à assumer leurs dépenses quotidiennes et qu’elle les a poussés à changer leurs habitudes de dépenses pour composer avec l’inflationNote . Pour mieux comprendre la nature de l’inflation élevée et son évolution future, des études ont permis d’examiner les sources potentielles de l’inflation. Par exemple, au Canada, Wang (2023) a estimé l’incidence des prix à l’importation sur l’inflation. Chen et Tombe (2023) ont examiné l’importance relative des chocs de l’offre et de la demande dans un marché parfaitement concurrentiel. Faryaar et coll. (2023) ont étudié les répercussions de la hausse des marges bénéficiaires brutes sur l’inflation dans un marché imparfaitement concurrentiel. Aux États-Unis, Stiglitz et Regmi (2022) et Jarsulic (2022) ont fait valoir que le choc négatif de l’offre était le principal facteur à l’origine de l’inflation, mais que les changements de la demande sectorielle et le pouvoir de marché ont également alimenté le problème. Ainsi, il existe différentes idées dans la littérature sur ce qui constitue la principale source de l’inflation.

La façon dont les coûts liés à la main-d’œuvre (principalement les salaires et les traitements, mais aussi les cotisations sociales des employeurs pour les employés et le revenu de travail implicite pour les travailleurs autonomes) et les coûts non liés à la main-d’œuvre (principalement les bénéfices des sociétés et les revenus de bénéfices des propriétaires, mais aussi les intérêts, l’amortissement, le loyer et les impôts indirects des entreprises) évoluent par rapport à l’inflation constitue un domaine d’étude important. Par exemple, au début de 2022, les entreprises qui s’attendaient à des pénuries de main-d’œuvre ont déclaré qu’elles étaient susceptibles d’augmenter les salaires des nouveaux employés et des employés actuels (Morissette, 2022). On ne sait pas exactement dans quelle mesure les augmentations des coûts attribuables aux pénuries de main-d’œuvre, aux pressions exercées sur la chaîne d’approvisionnement ou à l’augmentation de la demande ont été répercutées sur les consommateurs ou absorbées par les entreprises. Gumiel et Hahn (2018) ont fait valoir que selon la nature du choc, les coûts liés à la main-d’œuvre et les coûts non liés à la main-d’œuvre s’ajustent différemment. Le terme « cupidiflation » (« greedflation ») a été utilisé dans la littérature pour décrire une situation où les entreprises saisissent l’occasion du contexte découlant d’une forte inflation pour augmenter leurs prix au-delà de leurs coûts de production sous-jacents afin d’obtenir des profits plus élevés. Certaines données probantes ont montré que les profits et les marges bénéficiaires brutes ont augmenté, mais une grande partie de cette augmentation s’est produite dans le secteur de l’extraction minière, de l’exploitation en carrière et de l’extraction de pétrole et de gaz et le sous-secteur de la fabrication de produits du pétrole et du charbon, ou en raison de l’augmentation des volumes plutôt que de la hausse des prixNote . Stanford (20 janvier 2023) a présenté un point de vue différent : il a démontré que les coûts unitaires non liés à la main-d’œuvre (les coûts non liés à la main-d’œuvre par unité de production) ont augmenté plus rapidement que les coûts unitaires de main-d’œuvre (les coûts de main-d’œuvre par  unité de production) depuis le  premier trimestre de  2019 et qu’il y a  une forte corrélation entre les coûts unitaires non liés à la main-d’œuvre et la croissance de l’IPC. La théorie économique ne donne pas d’orientation définitive sur la façon dont les marges bénéficiaires des entreprises (le prix par rapport aux coûts marginaux) devraient réagir à une combinaison de chocs de la demande et de l’offre. Selon le modèle, l’augmentation des marges pourrait faire partie du comportement normal de maximisation des profits des entreprises. Faryaar et coll. (2023) estiment que les marges bénéficiaires brutes (des sociétés non financières, à l’exclusion de celles travaillant dans l’extraction minière et l’extraction de pétrole et de gaz) ont augmenté de 2,6 % entre les deux années précédant la pandémie de COVID-19 et le deuxième trimestre de 2022, ce qui représente une augmentation relativement faible par rapport à l’augmentation de l’inflation au cours de la même période.

Le présent article porte sur la contribution relative des coûts unitaires de main-d’œuvre et des coûts unitaires non liés à la main-d’œuvre à la croissance du déflateur du produit intérieur brut (PIB)Note . Contrairement aux analyses antérieures axées sur un ou deux des éléments à la fois, le présent article porte sur l’inflation ainsi que sur les coûts en main-d’œuvre et en capital par unité de production dans un cadre unifiéNote . Sur le plan conceptuel, la croissance du déflateur du PIB est différente de la croissance de l’IPC. L’IPC reflète le prix d’un panier de biens et de services acheté par les ménages, tandis que le déflateur du PIB reflète une plus vaste gamme de prix dans l’économieNote . Malgré cette différence, au cours de la période d’analyse, leurs fluctuations étaient semblables, le déflateur du PIB augmentant plus rapidement que l’inflation des prix à la consommation en raison de la croissance plus rapide du prix des exportations (voir Faryaar et coll., 2023, dans ce volume pour obtenir un graphique qui compare les deux).

Graphique 1 Contribution des coûts unitaires de main-d’œuvre et des coûts unitaires non liés à la main-d’œuvre à la croissance cumulative du déflateur du produit intérieur brut de 2012 à 2022

Tableau de données du graphique 1 
Tableau de données du graphique 1
Sommaire du tableau
Le tableau montre les résultats de Tableau de données du graphique 1 Déflateur du produit intérieur brut, Contribution des coûts unitaires de main-d’œuvre et Contribution des coûts unitaires non liés à la main-d’œuvre, calculées selon pourcentage unités de mesure (figurant comme en-tête de colonne).
Déflateur du produit intérieur brut Contribution des coûts unitaires de main-d’œuvre Contribution des coûts unitaires non liés à la main-d’œuvre
pourcentage
2013 2 1 1
2014 4 1 2
2015 2 2 0
2016 3 2 1
2017 5 2 3
2018 7 3 3
2019 9 5 4
2020 9 7 2
2021 18 10 8
2022 27 14 13

Les résultats sont présentés dans le graphique 1. De 2012 à 2022, la croissance cumulative du déflateur du PIB s’est établie à 26,9 % : 13,7 points de pourcentage de l’augmentation étaient attribuables à l’augmentation des coûts unitaires de main-d’œuvre et 13,3 points de pourcentage de l’augmentation étaient attribuables aux coûts unitaires non liés à la main-d’œuvre. Les coûts unitaires de main-d’œuvre ont représenté 50,7 % de la croissance cumulative du déflateur du PIB, ce qui est inférieur à la part de main-d’œuvre du PIB en 2019, qui était de 57,0 %Note .

Les résultats sont semblables lorsque l’accent est mis sur la période suivant le début de la pandémie. De 2019 à 2022, la croissance cumulative du déflateur du PIB a été de 16,8 % (tableau 1). Les coûts unitaires de main-d’œuvre représentaient 8,1 points de pourcentage de cette croissance (ou 48,3 %) et les coûts unitaires non liés à la main-d’œuvre représentaient les 8,7 points de pourcentage restants (ou 51,7 %). Chaque année, la contribution des coûts de main-d’œuvre et des coûts non liés à la main-d’œuvre variait. Au début de la pandémie, en 2020, la contribution des coûts unitaires non liés à la main-d’œuvre était de -1,3 point de pourcentage, comparativement à 1,9 point de pourcentage pour les coûts unitaires de main-d’œuvre. En 2021, la contribution des coûts unitaires non liés à la main-d’œuvre est devenue plus dominante, à 5,5 points de pourcentage, comparativement à 2,7 points de pourcentage. En 2022, les cotisations étaient plus égales, mais la contribution des coûts unitaires non liés à la main-d’œuvre était toujours plus élevée (4,1 points de pourcentage contre 3,3 points de pourcentage).


Tableau 1
Contribution des coûts unitaires de main-d’œuvre et des coûts unitaires non liés à la main-d’œuvre à la croissance du déflateur du produit intérieur brut en 2020, 2021 et 2022 et à la croissance cumulative du déflateur du produit intérieur brut de 2019 à 2022
Sommaire du tableau
Le tableau montre les résultats de Contribution des coûts unitaires de main-d’œuvre et des coûts unitaires non liés à la main-d’œuvre à la croissance du déflateur du produit intérieur brut en 2020 Croissance du déflateur du produit intérieur brut, Contribution des coûts unitaires de main-d’œuvre et Contribution des coûts unitaires non liés à la main-d’œuvre, calculées selon pourcentage et points de pourcentage unités de mesure (figurant comme en-tête de colonne).
Croissance du déflateur du produit intérieur brut Contribution des coûts unitaires de main-d’œuvre Contribution des coûts unitaires non liés à la main-d’œuvre
pourcentage points de pourcentage
2020 0,6 1,9 -1,3
2021 8,2 2,7 5,5
2022 7,3 3,3 4,1
Croissance cumulative de 2019 à 2022 16,8 8,1 8,7

En résumé, les contributions à l’inflation des coûts de main-d’œuvre et des coûts non liés à la main-d’œuvre varient d’une année à l’autre. Ils sont relativement équilibrés sur de longues périodes. Au début de la pandémie, les coûts de main-d’œuvre ont contribué davantage à l’inflation, mais les coûts non liés à la main-d’œuvre sont devenus plus importants en 2021 et en 2022. Cela est en partie attribuable à la hausse des prix dans le secteur de l’extraction minière et de l’extraction de pétrole et de gaz, où les prix sont déterminés à l’échelle mondiale. De plus, la hausse n’a pas touché uniquement les profits : les taux d’intérêt (et le rendement du capital requis) et la dépréciation ont également augmentéNote . Une évaluation plus exhaustive pourra être effectuée si la croissance plus élevée des coûts unitaires non liés à la main-d’œuvre persiste et lorsque des données plus détaillées seront disponiblesNote .

Auteurs

Hassan Faryaar et Danny Leung travaillent à la Division de l’analyse économique, Direction des études analytiques et de la modélisation, de Statistique Canada.

Bibliographie

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Gumiel, J. et E. Hahn. 2018. The role of wages in the pick-up of inflation. Economic Bulletin boxes, 5.

Jarsulic, M. 2022. Effective Inflation Control Requires Supply-Side Policy. Center for American Progress. Extrait de https://www.americanprogress.org/article/effective-inflation-control-requires-supply-side-policy.

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Morissette, R. 2022. Réponses des employeurs aux pénuries de main-d’œuvre. Rapports économiques et sociaux, 2(7), https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/36-28-0001/2022007/article/00001-fra.htm.

Stanford, J. 2023. Profits, Not Wages, Have Driven Canadian Inflation. Centre for Future Work, Commentary, 20 janvier, https://centreforfuturework.ca/2023/01/20/profits-not-wages-have-driven-canadian-inflation/.

Statistique Canada. 2022. La hausse des prix a une incidence sur la capacité de la plupart des Canadiens à assumer leurs dépenses quotidiennes. Le Quotidien, 9 juin, https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/220609/dq220609a-fra.htm.

Statistique Canada. 2022. Taux d’utilisation de la capacité industrielle, deuxième trimestre de 2022. Le Quotidien, 9 septembre, https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/220909/dq220909c-fra.htm.

Statistique Canada. 2023. Indice des prix à la consommation : revue annuelle, 2022. Le Quotidien, 17 janvier, https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/230117/dq230117b-fra.htm.

Stiglitz, J. et I. Regmi. 2022. The Causes of and Responses to Today’s Inflation. Roosevelt Institute. Extrait de https://rooseveltinstitute.org/publications/the-causes-of-and-responses-to-todays-inflation/.

Tombe, T. 2022. Are Rising Profits Fueling Inflation? The Hub, 14 octobre, https://thehub.ca/2022-10-14/trevor-tombe-are-rising-profits-fueling-inflation/#:~:text=In the second quarter of,to just under 9 percent.

Wang, W. 2023. Prix à l’importation et inflation au Canada. Rapports économiques et sociaux, 3(6).

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