Projections démographiques pour le Canada (2018 à 2068), les provinces et les territoires (2018 à 2043) : rapport technique sur la méthodologie et les hypothèses
Chapitre 8 : Projection de la migration interprovinciale
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par Patrice Dion
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Introduction
La migration interprovinciale concerne les mouvements des personnes entre les provinces et les territoires à l’intérieur du pays. Économiquement parlant, la migration interprovinciale est souvent perçue comme un phénomène positif, contribuant à équilibrer la demande d’emploi et l’offre de travail, et est même à ce chapitre, facilitée, notamment par l’Accord sur le commerce intérieur (ACI), signé par la plupart des provinces et des territoires en 1994, visant à éliminer les barrières au commerce, à l’investissement et à la mobilité de la main-d’œuvre (Industrie Canada, 2019)Note .
Démographiquement, la migration interprovinciale constitue, pour certaines provinces et certains territoires, une composante non négligeable de l’accroissement, et influe sur la composition des populations. Annuellement, en moyenne, près de 275 000 personnes ont changé de provinces ou de territoire de résidence au cours des 10 dernières années. Le taux de migration interprovinciale a légèrement diminué au cours du temps, passant d’environ 1,7 pour mille au cours des années 1970 à moins de 0,8 pour mille au cours de la dernière décennie. Le vieillissement de la population n’expliquerait qu’en partie ce phénomène (Dion et Coulombe, 2008). Au Canada, la réduction des écarts dans les taux d’emplois et la productivité du travail entre les provinces et les territoires, causée par une période de relative prospérité, aurait contribué aussi en partie au déclin de la migration interprovinciale (Basher et Fachin, 2008; Coulombe, 2006). Le phénomène est aussi observé aux États-Unis (Cooke, 2013; Molloy et coll., 2011), où il a été associé à plusieurs tendances importantes, soit l'accroissement des taux de participation chez les femmes et, conséquemment, du nombre de couples dont les deux membres travaillent, la hausse des niveaux d'endettement, ainsi que la vaste adoption des technologies de l'information et de la communication. Dans la mesure où ces tendances, aussi présentes au Canada, sont appelées à demeurer, il est peu probable d'assister à un retour à des taux de migration plus élevés.
Les soldes migratoires des provinces et des territoires sont plus variables que le taux global de migration interprovinciale, fluctuant en grande partie au gré des opportunités liées au marché du travail (Finnie, 2000; Bernard et al. 2008). Par exemple, au cours des dernières années, l’Alberta a attiré un grand nombre de travailleurs, puis a vu ses soldes migratoires fondre en 2015-2016 et 2016-2017 alors que le cours du pétrole brut chutait (Saunders, 2018). Cela dit, le fait que les flux de migration interprovinciale fluctuent au gré de variables économiques telles que l’emploi, les salaires ou le prix des ressources est peu utile pour la projection des tendances futures car leur évolution est hautement incertaine et leurs soubresauts très difficiles à anticiper (Makridakis et coll., 2009). Ces considérations expliquent largement pourquoi parmi toutes les composantes de l’accroissement démographique, c’est souvent la migration interprovinciale qui est la source première des écarts observés a posteriori entre valeurs projetées et valeurs historiques à l’échelon des provinces et des territoires (Dion et Galbraith, 2015). C’est pourquoi Statistique Canada privilégie une approche pragmatique pour la construction des hypothèses de migration interprovinciale, mettant l’accent sur l’incertitude associée à la projection de cette composante.
Méthodologie
Le modèle de projection de Statistique Canada est multirégional, ce qui signifie qu’il permet de classifier les individus non seulement au sien des cohortes (âge) et selon le sexe, mais aussi selon le lieu de résidence. Le modèle multirégional permet d’appliquer des taux de migration interprovinciale selon l’origine et la destination, et assure que la somme des entrants soit toujours égale à la somme des sortants (Rogers, 1990). Les taux sont calculés d’après des données historiques, les divers scénarios reflétant des périodes historiques distinctes. Cette approche est avantageuse, en l’absence de modèles prédictifs forts, car elle permet de capter l’essence des structures spatiales qui sous-tendent de façon persistante une grande partie des flux migratoires (Ledent, 1983; Rogers et coll., 2002). Au Canada, le degré d’homogénéité linguistique (Termote et Fréchette, 1980), la configuration spatiale des villes et la distance physique (idem. 1980; Simmons, 1980), la structure économique ainsi que le tissu culturel et social (Simmons, 1980) sont autant de facteurs qui déterminent les flux migratoires avec une certaine constance. Cela explique grandement pourquoi le modèle multirégional s’est avéré supérieur à projeter la migration interne que bien d’autres modèles (Snickars and Weibull, 1977; Rees, 1997). Enfin, un atout du modèle multirégional est sa formulation matricielle, permettant d’intégrer les taux de migration interprovinciale aux taux associés aux autres composantes de l’accroissement démographique (Le Bras, 2008).
L’application de taux fixes dans le modèle multirégional amène toutefois des effets latents indésirables du fait que les flux projetés ne sont alors tributaires que de la taille et la structure des régions d’origine, indépendamment des caractéristiques des régions de destination (Plane, 1993; Le Bras, 2008; Dion, 2017). Au Canada, l’application de taux fixes fait en sorte qu’une province qui s’accroît rapidement, telle que l’Ontario, voit son solde migratoire projeté diminuer (mécaniquement) au profit d’autres régions avec un accroissement moindre, ce qui résulte en des flux migratoires peu plausibles et convergents dans tous les scénarios de projection (Werschler et Nault, 1996; Dion, 2017). Malheureusement, pour les raisons explicitées plus haut, il est bien difficile de projeter la façon dont les taux de migration évolueront dans le temps.
Pour cette raison, Statistique Canada applique aux taux de migration interprovinciale initiaux des ajustements temporels au cours de la projection reflétant les écarts dans l’accroissement démographique des provinces et des territoires. Le résultat est que les soldes migratoires et les taux de migration nette projetés des provinces et des territoires sont plus stables, reflétant ceux observés au cours des périodes historiques choisies. Cette stabilité, en plus de permettre plus de transparence, permet de produire des scénarios de migration interprovinciale dont les résultats ne convergent pas automatiquement en fonction de l’accroissement différentiel des régions, et représentant ainsi un éventail plus plausible de résultats de projections. La méthode et ses avantages sont décrits avec plus de détails par Dion (2017).
Hypothèses
Afin de tenir compte de la grande incertitude associée à la projection de la migration interne, cinq hypothèses sont proposées, chacune d’elles reflétant une période de référence distincte, et constituant la base d’un scénario distinct. L’ensemble de ces scénarios illustre la grande volatilité de cette composante démographique dans le temps. L’hypothèse M1, que l’on peut considérer en quelque sorte comme une hypothèse moyenne, est élaborée à partir de la plus longue période pour laquelle des données sont disponibles pour tous les provinces et territoires (postérieure à la création du Nunavut), soit de 1991-1992 à 2016-2017Note . Les hypothèses M2 à M5 reflètent quant à elles des périodes plus courtes, à l’intérieur de cette période. Les périodes de référence ont été choisies de façon à ce que chaque province et territoire ait au moins une hypothèse représentative d’une période relativement favorable (en termes d’accroissement démographique) et une autre reflétant une période relativement défavorable. Le tableau 8.1 présente la moyenne des taux de migration nette moyens annuels enregistrés au cours des diverses périodes de référence utilisées pour l’élaboration des hypothèses de projection.
| Région | Période 1991-1992 à 2016-2017 |
Taux de migration nette moyens pour chaque scénario | ||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| M1 | M2 | M3 | M4 | M5 | ||||
| Moyenne | Moyenne (-) |
Moyenne (+) |
1991-1992 à 2016-2017 | 1995-1996 à 2010-2011 | 2003-2004 à 2008-2009 | 2009-2010 à 2016-2017 | 2014-2015 à 2016-2017 | |
| pourcentage | ||||||||
| T.-N.-L. | -0,49 | -0,67 | -0,27 | -0,49 | -0 62 | -0 29 | 0,04 | -0,07 |
| Î.-P.-É. | -0,10 | -0,22 | 0,01 | -0,10 | -0,12 | -0,36 | -0 25 | -0 05 |
| N.-É. | -0,14 | -0,20 | -0,09 | -0,14 | -0,15 | -0 24 | -0 09 | 0,04 |
| N.-B. | -0,19 | -0,24 | -0,13 | -0,19 | -0,18 | -0 21 | -0,19 | -0 15 |
| Qc | -0,13 | -0,15 | -0,11 | -0,13 | -0,12 | -0,12 | -0 12 | -0 14 |
| Ont. | -0,03 | -0,06 | 0,00 | -0,03 | -0 01 | -0,12 | -0 03 | 0,03 |
| Man. | -0,39 | -0,43 | -0,34 | -0,39 | -0 36 | -0 43 | -0,38 | -0,43 |
| Sask. | -0,30 | -0,44 | -0,17 | -0,30 | -0,27 | -0,09 | -0 12 | -0,43 |
| Alb. | 0,53 | 0,36 | 0,70 | 0,53 | 0 72 | 0,76 | 0 31 | -0,07 |
| C.-B. | 0,24 | 0,08 | 0,37 | 0,24 | 0 05 | 0,26 | 0,22 | 0 46 |
| Yn | -0,21 | -0,61 | 0,45 | -0,21 | -0 45 | 0 40 | 0,65 | 0,81 |
| T.N.-O. | -0,97 | -1,25 | -0,65 | -0,97 | -1 21 | -1,32 | -0,81 | -0 64 |
| Nt | -0,31 | -0,42 | -0,20 | -0,31 | -0,28 | -0,48 | -0 24 | -0 46 |
|
Notes : Moyenne (-) et Moyenne (+) représentent la moyenne des taux de migration nette observés au cours de la période 1991-1992 à 2016-2017 à l'exception, dans le cas de Moyenne (-), des cinq années ayant enregistré les plus forts gains migratoires (plus faibles pertes) et, dans le cas de Moyenne (+), de celles ayant enregistré les plus fortes pertes migratoires (plus faibles gains), et ce spécifiquement pour chaque province et territoire. Source : Statistique Canada, Division de la démographie. |
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Les ajustements apportés aux taux de migration multirégionaux font en sorte que les taux de migration nets moyens projetés demeureront assez près des taux observés au cours des périodes de référence choisies, sans nécessairement être identiques. En effet, les ajustements contribuent à réduire les écarts liés à l’effet de l’accroissement démographique (inégal) dans les provinces et les territoires, mais ne corrigent pas pour d’autres effets pouvant influer sur les flux migratoires tel que les changements dans la structure par âge de la population. En outre, mathématiquement, les ajustements ne peuvent garantir une correspondance parfaite avec les taux de migration nette observés, et représentent plutôt un compromis permettant de réduire substantiellement et également les écarts dans toutes les régions.
Hypothèse M1
L’hypothèse M1, que l’on pourrait aussi qualifier d’hypothèse historique, est basée sur les 26 dernières années, soit de 1991-1992 à 2016-2017. Au cours de cette période, seules l’Alberta et la Colombie-Britannique ont enregistré des soldes migratoires positifs (figure 8.1). Pour sa part, l’Ontario a affiché un taux de migration nette légèrement négatif.

Description de la figure 8.1
| Région | Entrants | Sortants | Solde de migrations interprovinciales |
|---|---|---|---|
| nombre (en milliers) | |||
| T.-N.-L. | 7,9 | -10,6 | -2,8 |
| Î.-P.-É. | 2,6 | -2,7 | -0,1 |
| N.-É. | 15,4 | -16,7 | -1,3 |
| N.-B. | 10,7 | -12,1 | -1,4 |
| Qc | 21,1 | -30,6 | -9,6 |
| Ont. | 65,0 | -68,3 | -3,3 |
| Man. | 12,9 | -17,5 | -4,7 |
| Sask. | 16,3 | -19,7 | -3,4 |
| Alb. | 70,4 | -53,7 | 16,7 |
| C.-B. | 56,0 | -45,7 | 10,3 |
| Yn | 1,5 | -1,6 | 0,0 |
| T.N.-O. | 2,2 | -2,6 | -0,4 |
| Nt | 0,9 | -1,0 | -0,1 |
| Source : Statistique Canada, Division de la démographie. | |||
Hypothèse M2
L’hypothèse M2 reflète les années 1995-1996 à 2010-2011. En comparaison à d’autres périodes, ces années ont été relativement favorables à l’Alberta, à l’Ontario et au Manitoba, et défavorables à Terre-Neuve-et-Labrador, à la Colombie-Britannique, au Yukon et aux Territoires du Nord-Ouest (figure 8.2).

Description de la figure 8.2
| Région | Entrants | Sortants | Solde de migrations interprovinciales |
|---|---|---|---|
| nombre (en milliers) | |||
| T.-N.-L. | 8,3 | -11,8 | -3,5 |
| Î.-P.-É. | 2,6 | -2,7 | -0,1 |
| N.-É. | 15,6 | -16,9 | -1,3 |
| N.-B. | 11,0 | -12,3 | -1,3 |
| Qc | 21,3 | -30,3 | -8,9 |
| Ont. | 65,2 | -66,6 | -1,4 |
| Man. | 13,1 | -17,3 | -4,2 |
| Sask. | 16,1 | -19,3 | -3,2 |
| Alb. | 73,3 | -51,9 | 21,4 |
| C.-B. | 51,6 | -48,3 | 3,2 |
| Yn | 1,5 | -1,5 | -0,1 |
| T.N.-O. | 2,3 | -2,7 | -0,4 |
| Nt | 0,9 | -1,0 | -0,1 |
| Source : Statistique Canada, Division de la démographie. | |||
Hypothèse M3
L’hypothèse M3 est élaborée à partir de la période 2003-2004 à 2008-2009, généralement défavorable aux provinces atlantiques et au Manitoba. L’Alberta, la Colombie-Britannique et le Yukon ont enregistré des soldes migratoires positifs au cours de cette période (figure 8.3).

Description de la figure 8.3
| Région | Entrants | Sortants | Solde de migrations interprovinciales |
|---|---|---|---|
| nombre (en milliers) | |||
| T.-N.-L. | 8,9 | -11,0 | -2,1 |
| Î.-P.-É. | 2,6 | -3,0 | -0,4 |
| N.-É. | 15,3 | -17,5 | -2,3 |
| N.-B. | 10,9 | -12,6 | -1,7 |
| Qc | 21,1 | -28,9 | -7,9 |
| Ont. | 58,4 | -72,7 | -14,3 |
| Man. | 12,3 | -17,3 | -5,0 |
| Sask. | 16,5 | -18,6 | -2,1 |
| Alb. | 81,7 | -56,2 | 25,5 |
| C.-B. | 54,1 | -43,3 | 10,8 |
| Yn | 1,4 | -1,3 | 0,1 |
| T.N.-O. | 2,1 | -2,6 | -0,5 |
| Nt | 0,9 | -1,0 | -0,2 |
| Source : Statistique Canada, Division de la démographie. | |||
Hypothèse M4
L’hypothèse M4 reflète la période 2009-2010 à 2016-2017, laquelle se caractérise par des flux migratoires qui bien que positifs, ont été relativement moins favorable à l’Alberta (figure 8.4). C’est aussi un scénario relativement peu favorable à l’Ontario et à l’Île-du-Prince-Édouard. À l’opposé, cette période a été plus favorable que la moyenne pour la Nouvelle-Écosse, la Saskatchewan, le Nunavut et le Québec, quoique de façon très marginale dans ce dernier cas.

Description de la figure 8.4
| Région | Entrants | Sortants | Solde de migrations interprovinciales |
|---|---|---|---|
| nombre (en milliers) | |||
| T.-N.-L. | 7,3 | -7,1 | 0,2 |
| Î.-P.-É. | 2,6 | -2,9 | -0,4 |
| N.-É. | 14,3 | -15,2 | -0,9 |
| N.-B. | 9,8 | -11,2 | -1,5 |
| Qc | 18,7 | -28,1 | -9,4 |
| Ont. | 62,1 | -66,4 | -4,2 |
| Man. | 10,6 | -15,5 | -4,8 |
| Sask. | 16,3 | -17,7 | -1,4 |
| Alb. | 70,4 | -58,2 | 12,2 |
| C.-B. | 53,0 | -42,7 | 10,4 |
| Yn | 1,4 | -1,2 | 0,2 |
| T.N.-O. | 1,8 | -2,2 | -0,4 |
| Nt | 0,8 | -0,9 | -0,1 |
| Source : Statistique Canada, Division de la démographie. | |||
Hypothèse M5
L’hypothèse M5 reflète une courte période de trois années, soit de 2014-2015 à 2016-2017. Elle illustre les tendances de migration interprovinciale les plus récentes, et témoigne de changements substantiels par rapport aux tendances observées précédemment. D’abord, la migration vers l’Alberta a grandement diminué d’intensité, au point où son solde migratoire est négatif (figure 8.5). Le Nunavut, et, marginalement, le Québec, ont aussi enregistré des pertes plus élevées qu’en moyenne au cours de cette période. À l’opposé, les provinces atlantiques, la Colombie-Britannique, le Yukon et les Territoires du Nord-Ouest ont enregistré des soldes plus favorables (ou moins défavorables).

Description de la figure 8.5
| Région | Entrants | Sortants | Solde de migrations interprovinciales |
|---|---|---|---|
| nombre (en milliers) | |||
| T.-N.-L. | 6,3 | -6,7 | -0,3 |
| Î.-P.-É. | 2,8 | -2,9 | -0,1 |
| N.-É. | 14,8 | -14,3 | 0,4 |
| N.-B. | 9,9 | -11,0 | -1,2 |
| Qc | 18,5 | -30,3 | -11,8 |
| Ont. | 68,8 | -64,2 | 4,6 |
| Man. | 10,5 | -16,0 | -5,6 |
| Sask. | 14,6 | -19,4 | -4,9 |
| Alb. | 63,0 | -66,0 | -3,0 |
| C.-B. | 60,7 | -38,7 | 21,9 |
| Yn | 1,5 | -1,2 | 0,3 |
| T.N.-O. | 1,8 | -2,1 | -0,3 |
| Nt | 0,8 | -1,0 | -0,2 |
| Source : Statistique Canada, Division de la démographie. | |||
Références
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