Rapports sur la santé
Effet de l’immigrant en bonne santé par catégorie d’immigrants au Canada

par Chaohui Lu et Edward Ng

Date de diffusion : le 17 avril 2019

DOI : https://www.doi.org/10.25318/82-003-x201900400001-fra

En 2016, les immigrants au Canada représentaient 7,5 millions de personnes, c’est-à-dire près de 22 % de la population canadienneNote 1. Selon Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC), près de 1 million d’immigrants seront admis de 2018 à 2020Note 2. Étant donné la croissance de la population d’immigrants au Canada, il devient de plus en plus important de surveiller leur santé. La littérature bien établie sur l’effet de l’immigrant en bonne santé (EIBS) révèle qu’au moment de leur arrivée les immigrants sont en meilleure santé que la population née au Canada, mais indique que cet avantage en matière de santé diminue avec le tempsNote 4Note 5Note 6Note 7, possiblement en raison des difficultés relatives à l’ajustement à un nouvel environnement, du stress ou de l’adoption de comportements à risque pour la santéNote 3. Parallèlement, outre le système canadien de points d’appréciation, qui tend vers la sélection de personnes présentant un capital humain supérieur (comme la scolarité et les aptitudes linguistiques pour la catégorie de l’immigration économique), la sélection systématique par examen médical et l’autosélection positive étaient deux explications importantes de l’avantage initial en matière de santé pour la plupart des immigrants.

La Loi sur l’immigration, 1976 a réaffirmé l’exigence d’un examen médical pour les immigrants, le statut d’immigrant étant refusé à ceux que l’on jugeait raisonnablement susceptibles de représenter un fardeau excessif pour le système de soins de santéNote 8. La Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés (LIPR) de 2002 a modernisé cette exigence en exemptant certaines catégories d’immigrants (comme les réfugiés et certains groupes de la catégorie du regroupement familial) de cette vérification d’admissibilité médicale (voir l’annexe 1)Note 9. Récemment, après l’entrée en vigueur de la LIPR, alors que seulement environ 1 400 demandeurs sur 525 000 immigrants potentiels (environ 0,3 %) étaient interdits de territoire au Canada chaque année pour des raisons de santé par IRCCNote 10, l’effet de l’autosélection positive était difficile à quantifier. Le nombre d’immigrants potentiels n’ayant pas présenté de demande d’immigration à cause de l’exigence d’un examen médical et d’une évaluation de l’admissibilité est inconnu. Cependant, comme environ 27 % des immigrants potentiels ont été exemptés au cours des récentes années de l’interdiction de territoire pour fardeau excessif pour les services sociaux ou de santé en vertu de la LIPRNote 10, il est important de donner un aperçu des effets que l’exemption de la LIPR ont eu sur la santé à l’aide d’une base de données nouvellement couplée qui inclut les catégories d’immigrants. Ce fardeau excessif était initialement évalué conformément à un seuil monétaire de 6 604 $ par année pendant cinq ans, un montant fondé sur le coût moyen des services sociaux et de santé par personne au CanadaNote 11.

Coupler les données de l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes (ESCC) à la Base de données longitudinales sur l’immigration (BDIM) permet d’explorer les effets de la LIPR sur l’EIBS selon les catégories d’immigrants. La présente étude, fondée sur la base de données couplée ESCC-BDIM, pose un premier regard sur l’EIBS chez certains immigrants qui sont arrivés sous le régime de la LIPR en comparant leurs résultats à ceux de leurs homologues nés au Canada. On a examiné les trois questions suivantes séparément par sexe. Tout d’abord, l’EIBS à l’arrivée a-t-il disparu depuis l’entrée en vigueur de la LIPR chez les immigrants ayant obtenu le droit d’établissement au Canada dans les trois ans suivant les enquêtes qui ont été menées de 2007 à 2013? Ensuite, quelle est la tendance de l’EIBS par catégorie d’immigrants, en particulier pour les catégories régies par la LIPR (immigrants ayant obtenu le droit d'établissement au Canada dans les trois ans)? Enfin, l’EIBS disparaîtrait-il après une correction tenant compte des facteurs de confusion?

Données et méthodes

Sources de données

Le fichier d’établissement des immigrants (FÉI) est un recensement administratif des immigrants qui ont obtenu le droit d’établissement au Canada et présente des renseignements sur l’âge, le sexe et d’autres caractéristiques relatives à l’immigrant (p. ex. la catégorie d’immigrants) pour toutes les années depuis 1980. La Base de données longitudinales sur l’immigration (BDIM) combine le FÉI et les fichiers de données fiscales au Canada. Le FÉI et la BDIM ne contiennent aucun renseignement relatif à la santéNote 12Note 13.

Les composantes annuelles de l’ESCC comprennent des renseignements transversaux sur la santé, les comportements et l’utilisation des services de soins de santé pour la population à domicile de 12 ans et plus ne vivant pas en établissementNote 14. D’abord menée en 2001 (cycle 1.1), l’ESCC a été menée tous les deux ans jusqu’en 2005 (cycle 3.1) (n = 130 000 pour chaque cycle). Depuis 2007, l’ESCC a lieu chaque année (n = 65 000). Les données des cycles 2.1 et 3.1, des composantes annuelles de 2007 à 2014 et de deux cycles à thématique particulière sur la santé mentale menés en 2002 et en 2012 ont été retenues aux fins du couplageNote 15. Dans l’ensemble, environ 84 % des répondants à l’ESCC ont accepté que leurs réponses soient partagées et couplées à d’autres sources de données.

On a effectué le couplage ESCC-FÉI à Statistique Canada au moyen de l’Environnement de couplage de données sociales (ECDS), en utilisant une base de données relationnelle dynamique renfermant des identificateurs personnels de base, le Dépôt d’enregistrements dérivés (DED)Note 16. Près de 6,7 millions des 6,9 millions d’enregistrements admissibles du FÉI datant de 1980 à 2013 (97 %) ont été trouvés dans le DED grâce aux identificateurs communs ou y ont été ajoutés comme nouveaux fichiers de constitutionNote 17. De la même façon, les données d’environ 95 % des répondants ayant autorisé le partage et le couplage de leurs enregistrements de l’ESCC de 2001 à 2014 ont été couplées au DEDNote 18. Au total, les données de 39 420 répondants à l’ESCC ont été couplées au FÉI (et donc à la BDIM) à l’aide du DED.

Des 46 905 répondants à l’ESCC qui se sont déclarés immigrants étant arrivés entre 1980 et 2013, les données de 37 610 ont été couplées à la BDIM (taux de couplage de 80 %)Note 15. Les immigrants qui sont arrivés avant 1980 ont été exclus. On a utilisé des poids spéciaux de partage et de couplage ainsi que des poids bootstrap pour corriger le refus de couplage. Une analyse de validation a indiqué que le fichier couplé ESCC-BDIM était représentatif des cohortes d’immigrants par catégorie d’immigrants. Aucune divergence socioéconomique notable n’a été relevée entre le fichier couplé et l’ESCC ou la BDIMNote 19.

Création et définition de la cohorte étudiée

Puisque parmi les immigrants arrivés avant 2004, certains ont été soumis au régime ayant précédé la LIPR et d’autres étaient régis par la LIPR, la présente étude a eu recours à une cohorte regroupée de répondants ayant participé à la ESCC de 2007 à 2014 (n = 427 650) dont les données ont été couplées à celles de la BDIM de 1980 à 2013. On a écarté de cette cohorte regroupée les données non couplées d’environ 33 760 immigrants autodéclarés dans l’ESCC et celles de  3 700 personnes dont le statut d’immigrant était impossible à déterminer, ce qui a permis d’obtenir une cohorte initiale de 24 910 immigrants dont les données étaient couplées à la BDIM et de 365 275 personnes nées au Canada.

Faisant suite à des recherches antérieures ayant eu recours à l’ESCC afin d’examiner l’EIBSNote 4Note 5Note 20, la présente étude porte sur les répondants à l’ESCC âgés de 20 à 65 ans et exclut les personnes vivant dans les territoires, les personnes présentant un indice de masse corporelle (IMC) inférieur à 10 ou supérieur à 50, les étudiants, les femmes enceintes et les personnes dont les renseignements sur certains facteurs de risque relatifs aux comportements liés à la santé manquaient. Après ces exclusions, la cohorte finale de l’étude comptait 15 980 immigrants dont les données étaient couplées à la BDIM et 200 165 personnes nées au Canada, représentant une population de 16 millions de personnes au total.

Variables dépendantes et variables associées à l’immigration

À la suite de recherches antérieures fondées sur l’ESCC et visant à étudier l’EIBS, la présente étude a utilisé quatre mesures de la santé : deux groupes de maladies chroniques, l’embonpoint et l’auto-évaluation de la santéNote 4Note 5. Tout d’abord, on a classé les répondants comme ayant un problème de santé chronique ne mettant pas leur vie en danger (au moins l’un des troubles regroupés dans la catégorie Problèmes de santé chroniques A : l’asthme, le mal de dos, l’hypertension artérielle, la migraine, un ulcère et l’arthrite) ou comme ayant un problème de santé chronique plus grave (au moins l’un des troubles regroupés dans la catégorie Problèmes de santé chroniques B : une maladie du cœur, un cancer, le diabète et la maladie de Crohn) selon leurs réponses aux questions sur les problèmes de santé de longue durée qui ont été diagnostiqués par un professionnel de la santé. Ensuite, l’« embonpoint » désigne un IMC de 25 ou plus (ce qui comprend l’« obésité »). On calcule l’IMC en divisant le poids autodéclaré en kilogrammes par le carré de la taille autodéclarée en mètres. Enfin, pour l’auto-évaluation de la santé, la santé était jugée mauvaise lorsque la réponse à la question sur la santé, dont l’échelle compte cinq degrés allant d’« excellente » à « mauvaise », était « mauvaise » ou « passable ».

Le statut d’immigrant et le temps écoulé depuis l’établissement provenaient des enregistrements de la BDIM. Le temps écoulé depuis l’établissement, défini comme la différence entre l’année d’établissement indiquée dans la BDIM et l’année de l’ESCC, a été réparti dans les catégories « court » (immigrants récents ayant répondu à l’enquête dans les 3 ans suivant l’établissement), « moyen » (de 4 à 9 ans) et « long » (10 ans et plus)Note 20. Ensemble, les immigrants récents ayant répondu à l’enquête de 2007 à 2014 étaient ceux qui sont arrivés sous le régime de la LIPR, alors que les immigrants dont le temps écoulé depuis l’établissement était moyen et long formaient un groupe mixte soumis à la fois au régime ayant précédé la LIPR et au régime ayant suivi l’entrée en vigueur de la LIPR. Le couplage a également permis de relever des « immigrants n’ayant pas encore obtenu le droit d’établissement », c’est-à-dire des personnes qui étaient des résidents temporaires au Canada au moment de répondre à l’ESCC avant d’obtenir le droit d’établissement comme immigrants. Ces personnes ont été incluses dans l’étude comme immigrants.

Les catégories d’immigrants comprenaient les demandeurs principaux de la catégorie d’immigration économique, les conjoints ou les personnes à charge de la catégorie d’immigration économique, les personnes de la catégorie du regroupement familial, les réfugiés et les autres immigrants. Les immigrants régis par la LIPR (sur lesquels porte la présente étude) étaient des immigrants récents appartenant aux catégories exemptées de la vérification d’admissibilité médicale, comme les réfugiés (y compris les réfugiés au sens de la Convention et les personnes protégées) et les membres de la catégorie du regroupement familial (qui exclut les parents et les grands-parents). Puisque la cohorte de la présente étude comprend uniquement des répondants âgés de 65 ans ou moins, la plupart des parents et des grands-parents de la catégorie du regroupement familial étaient déjà exclus. Les « personnes protégées », dont la définition relève de la Convention de Genève relativement au statut de réfugiés, comprenaient les personnes ayant besoin de protection mais ne correspondant pas nécessairement à la définition juridique de réfugiés au sens de la Convention. On peut effectuer une demande d’asile depuis le Canada pour obtenir le statut de personne protégée. La décision d’accorder le statut de personne protégée est prise au Canada selon un processus judiciaire.

Statuts socioéconomiques et variables de risque pour la santé sélectionnés

En matière de revenu, on a classé les répondants selon qu’ils étaient dans les 50 % des déciles inférieurs, selon leur ratio ajusté du revenu du ménage au niveau national. Les répondants étaient classés comme propriétaires s’ils vivaient dans un logement appartenant à un membre du ménage. Le terme « ethnicité » désigne les antécédents culturels ou ethniques autodéclarés suivants : Blanc, Noir, Asiatique ou autres.

En ce qui concerne les facteurs de risque pour la santé, les « fumeurs » comprenaient les fumeurs quotidiens et occasionnels ainsi que les anciens fumeurs ayant arrêté de fumer depuis moins d’un an. Les répondants « physiquement inactifs » étaient ceux dont le calcul des dépenses énergétiques quotidiennes donnait un total inférieur à 1,5 kcal/kg/jour. Le « risque alimentaire » était indiqué par la consommation de moins de cinq portions de fruits et de légumes par jour ou la consommation de fruits et de légumes moins de cinq fois par jourNote 21Note 22.

Méthodes

On a présenté les caractéristiques de la cohorte d’abord par statut d’immigrant et par sexe, en se concentrant sur les immigrants récents qui sont arrivés sous le régime de la LIPR. Pour examiner la présence de l’EIBS dans le cadre la LIPR, on a comparé par sexe les proportions corrigées pour tenir compte des effets dus à l’âge de quatre problèmes de santé chez l’ensemble des immigrants — selon le temps écoulé depuis l’établissement, puis par catégorie d’immigrants parmi les immigrants récents — avec les proportions chez la population née au Canada. Les proportions ont été normalisées d’après l’Enquête nationale auprès des ménages de 2011 pour trois tranches d’âge : 20 à 39 ans, 40 à 54 ans et 55 à 65 ansNote 23. On a effectué des vérifications statistiques des écarts entre les proportions corrigées pour tenir compte des effets dus à l’âge en réalisant un test de Wald corrigé et en utilisant les personnes nées au Canada comme référence.

Une régression logistique a permis d’examiner en deux étapes l’EIBS par sexe pour les quatre problèmes de santé, après la prise en compte de l’âge, du statut socioéconomique et de certains facteurs de risque pour la santé. La première étape consistait à utiliser le sous-échantillon d’immigrants et de personnes nées au Canada pour dériver les rapports de cotes et ainsi évaluer l’EIBS en général et selon le temps écoulé depuis l’immigration, l’accent étant mis sur les immigrants récents ayant obtenu le droit d’établissement aux termes de la LIPR entre 2007 et 2014. La deuxième étape consistait à utiliser la cohorte des personnes nées au Canada et des immigrants récents pour estimer les rapports de cotes et ainsi examiner l’EIBS par catégorie d’immigrants, l’accent étant mis sur les immigrants régis par la LIPR, c’est-à-dire les réfugiés et les personnes de la catégorie du regroupement familial.

Toutes les analyses ont été effectuées dans Stata/MP (version 14) et pondérées avec les poids de partage et de couplage combinés de l’ESCC et les poids bootstrap de l’estimation de la varianceNote 15Note 24.

Résultats

Caractéristiques descriptives

Pour simplifier les choses, le terme « immigrants » désigne les immigrants dont les données étaient couplées à la BDIM dans les résultats de l’analyse présentés dans les sections Résultats et Discussion. Parmi les quelque 2,6 millions d’immigrants (17 % de la cohorte à l’étude), environ 14 % étaient des immigrants récents (tableau 1). Les immigrants étaient légèrement plus jeunes, alors que les immigrants récents étaient au moins sept ans plus jeunes, que leurs homologues nés au Canada. La répartition est la suivante : 15 % des hommes immigrants et 12 % des femmes immigrantes étaient des réfugiés; 27 % des hommes immigrants et 33 % des femmes immigrantes appartenaient à la catégorie du regroupement familial. Environ 2 % de ces immigrants n’avaient pas encore obtenu le droit d’établissement, c’est-à-dire les personnes qui étaient résidents temporaires lorsqu’ils ont répondu à l’enquête. Comparativement à l’ensemble des immigrants, un plus grand nombre d’immigrants récents étaient des demandeurs principaux de la catégorie de l’immigration économique et un plus petit nombre appartenaient aux catégories régies par la LIPR.

Du point de vue sociodémographique, une proportion plus élevée d’hommes immigrants que d’hommes nés au Canada étaient mariés et vivaient au sein de ménages dont le niveau de scolarité était plus élevé. Une proportion plus élevée d’hommes immigrants que d’hommes nés au Canada se trouvaient dans la moitié inférieure de la répartition du revenu des ménages. Chez les femmes, on a observé des écarts socioéconomiques similaires par statut d’immigrants. Cependant, alors que plus d’hommes immigrants et moins de femmes immigrantes avaient un emploi, un plus petit nombre d’immigrants que de personnes nées au Canada étaient propriétaires de leur logement.

Du point de vue de la santé, les immigrants, quel que soit leur sexe, étaient moins susceptibles de fumer, mais plus susceptibles d’être physiquement inactifs que les répondants nés au Canada. Les comportements alimentaires des immigrants et des personnes nées au Canada étaient similaires.

Comparaison de la proportion corrigée pour tenir compte des effets dus à l’âge entre les répondants nés au Canada et les répondants immigrants selon le temps écoulé depuis l’immigration

Pour les deux sexes, on a observé l’EIBS pour les mesures de la santé sélectionnées (à l’exception de la santé auto-évaluée comme mauvaise) chez les immigrants, en particulier les immigrants récents qui sont arrivés sous le régime de la LIPR (tableau 2). Par exemple, la proportion corrigée pour tenir compte des effets dus à l’âge pour la catégorie Problèmes de santé chroniques B était de 11,8 % (intervalle de confiance [IC] à 95 % = 11,5 à 12,1) chez les hommes nés au Canada, de 10,4 % (IC à 95 % = 9,3 à 11,5) chez l’ensemble des hommes immigrants dont les données étaient couplées à la BDIM et de 4,8 % (IC à 95 % = 1,5 à 8,0) chez les immigrants récents qui sont arrivés sous le régime de la LIPR.

Comparaison multivariée entre les personnes nées au Canada et les immigrants selon le temps écoulé depuis l’immigration

Les résultats de la régression logistique corrigés en fonction de l’âge pour les deux sexes reflétaient les résultats de la proportion corrigée pour tenir compte des effets dus à l’âge susmentionnés, comme l’on s’y attendait. Cependant, les rapports de cotes (RC) de la santé auto-évaluée comme mauvaise chez les hommes immigrants étaient considérablement plus faibles que chez la population née au Canada après une correction complète pour tenir compte des caractéristiques socioéconomiques et des risques pour la santé (p. ex. RC = 0,41, IC à 95 % = 0,23 à 0,70 pour les immigrants récents) (tableau 3). Il convient de noter que les résultats corrigés pour tenir compte des risques pour la santé étaient très similaires aux résultats non corrigés (données non présentées). En revanche, chez les femmes, les rapports de cotes pour l’auto-évaluation de la santé chez les immigrantes après correction complète sont demeurés négligeables (RC = 0,91, IC à 95 % = 0,75 à 1,11), alors que les rapports de cotes chez les immigrantes récentes étaient considérablement plus faibles selon le temps écoulé depuis l’immigration (RC = 0,40, IC à 95 % = 0,25 à 0,65).

Les immigrants n’ayant pas encore obtenu le droit d’établissement étaient beaucoup moins susceptibles de déclarer des maladies chroniques que les personnes nées au Canada après une correction complète. Chez les hommes, par exemple, le rapport de cotes pour la catégorie Problèmes de santé chroniques A était de 0,45 (IC à 95 % = 0,24 à 0,85) et pour la catégorie Problèmes de santé chroniques B, de 0,12 (IC à 95 % = 0,02 à 0,75).

Comparaison multivariée entre les personnes nées au Canada et les immigrants régis par la LIPR

Les rapports de cotes corrigés en fonction de l’âge montrent que, pour les deux sexes, les membres de la catégorie du regroupement familial étaient beaucoup moins enclins à déclarer des problèmes de santé, sauf pour l’auto-évaluation de la santé (tableau 4). Cependant, les cotes exprimant le risque d’auto-évaluer la santé comme mauvaise étaient beaucoup plus faibles chez les immigrantes récentes de la catégorie du regroupement familial que chez leurs homologues canadiennes après une correction complète (RC = 0,44, IC à 95 % = 0,20 à 0,98). En revanche, les cotes exprimant le risque d’avoir n’importe lequel des problèmes de santé chez les réfugiés n’étaient pas significativement différentes de celles de leurs homologues nés au Canada, à l’exception de la catégorie des Problèmes de santé chroniques A, en particulier chez les femmes.

Discussion

Il s’agit de la première étude fondée sur la base de données couplée ESCC-BDIM. Elle examine la santé des immigrants par catégorie d’immigrants à l’ère de la LIPR. Puisque la LIPR n’a exempté que certaines catégories d’immigrants, comme les réfugiés et certaines personnes de la catégorie du regroupement familial, de la vérification d’admissibilité médicale, il est important d’avoir des données sur les problèmes de santé par catégorie d’immigrants. Une étude récente fondée sur les cycles regroupés de l’ESCC de 2000 à 2012 a révélé que les immigrants qui sont arrivés dans les années 1990 et au début des années 2000 s’avéraient en meilleure santé à leur arrivée que les personnes nées au Canada, mais elle n’a pas relevé l’EIBS chez les cohortes arrivées plus récemment après 200620. La perte de l’EIBS pourrait être liée à la LIPR. Cependant, on aurait besoin de données sur la santé par catégorie d’immigrants pour évaluer cette hypothèse.

Peu d’enquêtes antérieures de Statistique Canada ont inclus des renseignements par catégorie d’immigrants, à l’exception notable de l’Enquête longitudinale auprès des immigrants du Canada (ELIC). Cette dernière a permis de suivre les variations en matière d’établissement et de santé entre 2000 et 2005 pour la cohorte d’immigrants de l’an 2000. L’ELIC constitue un rare aperçu des problèmes de santé observés avant l’entrée en vigueur de la LIPR par catégorie d’immigrants. Elle a révélé que les réfugiés présentaient le risque le plus élevé pour la santé parmi toutes les catégories d’immigrants et qu’ils étaient plus susceptibles que les personnes dans les autres catégories d’immigrants à voir leur santé déclinerNote 25Note 26Note 27. Cependant, l’ELIC ne permettait pas d’effectuer une comparaison directe avec la population née au CanadaNote 27Note 28Note 29Note 30Note 31. Le couplage des données de l’ESCC à celles de la BDIM permet de jeter un premier coup d’œil à l’EIBS après l’entrée en vigueur de la LIPR et de faire une comparaison directe avec la population née au Canada.

Trois points méritent d’être soulevés. Tout d’abord, les résultats de la présente étude ont confirmé l’hypothèse de l’EIBS chez les immigrants récents ainsi que chez l’ensemble des immigrants de 20 à 65 ans, en termes de présence de certains problèmes de santé chroniques et d’embonpoint. Ensuite, pour les immigrants régis par la LIPR, on a observé l’EIBS chez les immigrants de la catégorie du regroupement familial, sauf pour l’auto-évaluation de la santé. L’EIBS a été observé chez les réfugiés uniquement pour la catégorie Problèmes de santé chroniques A, particulièrement chez les femmes. L’observation peu concluante de l’EIBS chez les réfugiés pourrait être attribuée au fait que les réfugiés étaient par définition des migrants involontaires qui sont venus au Canada pour se protéger d’une guerre, d’une catastrophe naturelle ou de la persécution fondée sur la race, la religion, etc. Comme on s’y attendait, on a observé un grand avantage en matière de santé chez les demandeurs principaux de la catégorie de l’immigration économique. Enfin, la présente étude a apporté une correction au modèle multivarié pour tenir compte des facteurs socioéconomiques et des risques pour la santé. Globalement, les résultats corrigés pour tenir compte des risques pour la santé ont mené à la même conclusion que les résultats non corrigés (données non présentées). Une correction complète a modifié quelque peu les résultats corrigés en fonction de l’âge dans certains cas.

Sur le plan de l’auto-évaluation de la santé, l’EIBS a été observé chez les immigrants récents, mais pas dans toutes les catégories d’immigrants régies par la LIPR (en particulier les réfugiés). Cela reflète en partie le fait que l’auto-évaluation de la santé est un indicateur de santé multidimensionnel qui rend compte à la fois de l’état de santé physique et mentale. En outre, l’auto-évaluation de la santé est une mesure plus subjective que les problèmes de santé chroniques et l’embonpointNote 32Note 33.

L’application de l’exemption définie dans la clause d’interdiction de territoire de la LIPR peut prendre du temps en raison de défis opérationnels. Par exemple, étant donné la variation de la couverture et du prix des médicaments sous ordonnance d’une province à l’autre, il est difficile d’effectuer une vérification de l’admissibilité médicale en fonction du seuil prédéfiniNote 34Note 35. Un raffinement continu de la politique visant à refléter les coûts actuels des services sociaux et de santé (p. ex. la correction à la hausse du seuil de fardeau excessif de 6 604 $ à 19 812 $ par an depuis avril 2018) pourrait avoir des répercussions sur la santé qui nécessiteraient une surveillance continue de la santé des immigrantsNote 36. Il serait utile de mettre à jour la base de données couplée ESCC-BDIM dans le futur. Puisque les dossiers des hôpitaux ont déjà été couplés à l’ESCC, leur ajout au cadre de l’ESCC-BDIM fournirait une surveillance plus objective de l’utilisation des soins de santéNote 37.

Limites et forces

On a exclu du couplage le cycle 1.1 de l’ESCC, car on n’a obtenu aucune autorisation au moment de l’enquête pour coupler les données à des données non liées à la santéNote 15. Par conséquent, on ne disposait d’aucune donnée de référence sur la santé ayant été recueillie avant la LIPR par catégorie d’immigrants. La taille modérée de l’échantillon des immigrants récents au sein de la cohorte étudiée a limité le nombre de covariables (régions géographiques, pays d’origine, etc.) pouvant être ajoutées aux modèles de régression. La limite posée par la taille de l’échantillon pourrait ne plus être une préoccupation si la base de données couplée ESCC-BDIM est mise à jour dans l’avenir.

Comme toutes les réponses autodéclarées à une enquête, les mesures de la santé autodéclarées sont subjectives et possiblement biaisées par des facteurs socioculturels, comme la stigmatisation, et par des erreurs de mesure non aléatoires, comme le biais de remémoration. Il peut être plus difficile pour les immigrants, particulièrement les immigrants récents, de comprendre les concepts que l’on vise à enregistrer en posant des questions liées à la santé puisqu’il y a des obstacles linguistiques et des différences culturelles. Les obstacles susmentionnés peuvent également mener au sous-diagnostic des problèmes de santé chroniques si l’accès des répondants aux services de soins de santé est limitéNote 38Note 39Note 40.

La force de la présente étude est l’amélioration de la richesse des données relatives à la santé dans l’ESCC grâce à leur couplage avec celles de la BDIM. Cela permet de brosser un tableau plus complet de la santé par catégorie d’immigrants par rapport à la population née au Canada depuis l’application, en 2002, de l’exemption d’interdiction de territoire pour motifs sanitaires prévue par la LIPR.

Conclusion

La présente étude jette un premier coup d’œil sur l’effet de l’immigrant en bonne santé après la modification du cadre réglementaire relatif à l’immigration (LIPR). L’étude, fondée sur un ensemble de données nouvellement couplées, a mesuré l’EIBS en fonction de certains problèmes de santé chroniques et de l’embonpoint, à la fois chez l’ensemble des immigrants et chez ceux arrivés récemment sous le régime de la LIPR. Les résultats varient selon la catégorie d’immigrants, l’EIBS étant plus prononcé chez les immigrants de la catégorie du regroupement familial et beaucoup plus faible chez les réfugiés, un groupe qui peut nécessiter une surveillance accrue en matière de santé.

Remerciements

Les auteurs aimeraient souligner la participation d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, qui a financé le couplage des données et apporté son expertise quant à la modification des politiques et des règlements sur les immigrants. Ils tiennent à remercier les personnes qui travaillent à Statistique Canada, dont Lawson Greenberg, Shirin Roshanafshar, Doug Manuel, Jungwee Park, Rochelle Garner et Eric Hortop, pour leurs commentaires et leurs conseils. Les auteurs remercient également les examinateurs anonymes de leurs suggestions utiles.

Annexe 1

Début de l'encadré

 

Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés, PARTIE 1 : Immigration au Canada, SECTION 4 : Interdictions de territoire, article 38(page 40)

Health grounds

38 (1) Emporte, sauf pour le résident permanent, interdiction de territoire pour motifs sanitaires l’état de santé de l’étranger constituant vraisemblablement un danger pour la santé ou la sécurité publiques ou risquant d’entraîner un fardeau excessif pour les services sociaux ou de santé.

Exception

(2) L’état de santé qui risquerait d’entraîner un fardeau excessif pour les services sociaux ou de santé n’emporte toutefois pas interdiction de territoire pour l’étranger :
a) dont il a été statué qu’il fait partie de la catégorie « regroupement familial » en tant qu’époux, conjoint de fait ou enfant d’un répondant dont il a été statué qu’il a la qualité réglementaire;
b) qui a demandé un visa de résident permanent comme réfugié ou personne en situation semblable;
c) qui est une personne protégée;
d) qui est l’époux, le conjoint de fait, l’enfant ou un autre membre de la famille – visé par règlement – de l’étranger visé aux alinéas a) à c).

Fin de l'encadré

Références
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