Rapports économiques et sociaux
L’immigration et l’évolution de la répartition professionnelle au Canada, 2001 à 2021

Date de diffusion : le 27 mars 2024

DOI : https://doi.org/10.25318/36280001202400300006-fra

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Résumé

Le présent article permet d’évaluer les changements survenus au cours des deux dernières décennies dans le niveau de compétence professionnelle de l’emploi au Canada, en mettant l’accent sur le rôle de l’immigration dans l’évolution de la structure professionnelle. De 2001 à 2021, l’emploi dans des professions nécessitant des compétences professionnelles et techniques a connu la plus forte croissance. Les travailleurs nés au Canada ont été à l’origine d’environ la moitié de cette hausse de l’emploi, tandis que les travailleurs immigrants et les travailleurs étrangers temporaires (TET) ont contribué à l’autre moitié. Pendant la même période, les professions peu spécialisées ont perdu 500 000 emplois. À mesure que les travailleurs nés au Canada quittaient ce niveau de compétence en grand nombre, les travailleurs immigrants et les TET occupaient de plus en plus de ces emplois peu spécialisés. Par conséquent, dans une certaine mesure, les travailleurs immigrants et les TET ont remplacé les travailleurs nés au Canada lorsque ces derniers quittaient des professions peu spécialisées. On a observé une tendance semblable chez les manœuvres, le groupe ayant le niveau de compétence le plus bas. Le nombre de travailleurs nés au Canada occupant un emploi comme manœuvres a diminué, tandis que le nombre correspondant parmi les travailleurs immigrants et les TET a augmenté. Les répercussions possibles de ces constatations sur les résultats économiques des travailleurs immigrants sont présentées.

Mots clés : changement technologique, compétences professionnelles, immigration, travailleurs étrangers temporaires

Auteurs

Garnett Picot travaille à la Direction générale de la recherche et de l’évaluation d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada. Feng Hou travaille à la Division de l’analyse sociale et de la modélisation de la Direction des études analytiques et de la modélisation de Statistique Canada.

Remerciements

La présente étude a été menée en collaboration avec Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada. Les auteurs souhaitent remercier Stephane Arabackyj, Marc Frenette, Li Xue et Jeffrey Reitz pour leurs conseils et leurs commentaires sur une version antérieure du présent article.

Introduction

Les travaux de recherche soutiennent généralement l’idée que le changement technologique a favorisé la demande de main-d’œuvre dans des professions exigeant de plus hauts niveaux de scolarité et de compétence et a eu une incidence négative sur l’emploi dans des professions exigeant des niveaux de compétences plus faibles (Brynjolfsson et McAfee, 2014; Gibbs et Bazylik, 2022). La plupart des pays occidentaux ont connu des tendances en matière d’emplois professionnels qui sont compatibles avec cette notion de l’effet du changement technologique sur l’emploi (p. ex. Acemoglu et Autor, 2011; Hardy, Keister et Lewandowski, 2018). Le niveau de scolarité de la main-d’œuvre peut également influer sur les types de professions produites par une économie. Selon Beaudry et Green (2003), l’augmentation du niveau de scolarité de la population active entraîne une demande accrue de main-d’œuvre hautement qualifiée et un plus grand nombre d’emplois au haut de l’échelle de la répartition des compétences.

Au Canada, la recherche a permis de constater un changement graduel de la structure professionnelle du milieu des années 1980 au milieu des années 2010. On a observé une augmentation notable de la proportion de travailleurs occupant des emplois dans les professions techniques, libérales et de gestion et dans les professions dans le secteur des services. À l’inverse, une diminution correspondante a été observée dans la proportion de personnes employées dans des professions peu spécialisées, comme les professions liées à la production, aux corps de métier, à la réparation et à l’exécution, et les emplois dans le domaine de la vente, du travail de bureau et du soutien administratif (Frank, Yang et Frenette, 2021). De plus, un changement semblable dans la répartition professionnelle s’est produit à un rythme accéléré de 2019 à 2022 (Frenette, 2023).

Le présent article vise à situer les travailleurs immigrants dans le paysage professionnel en évolution du Canada. En moyenne, les travailleurs immigrants possèdent un niveau de scolarité beaucoup plus élevé que les travailleurs nés au Canada et ils ont joué un rôle important dans le rehaussement du niveau de scolarité de l’ensemble de la population active. Toutefois, les travailleurs immigrants rencontrent souvent des difficultés à tirer pleinement parti de leurs titres scolaires, ce qui entraîne une incidence plus élevée de surqualification comparativement aux travailleurs nés au Canada (Hou, Lu et Schimmele, 2021). Ce résultat est particulièrement évident chez les travailleurs immigrants qui ont fait leurs études universitaires dans un pays en développement (Boyd et Tian, 2018; Picot et Hou, 2019). En outre, les travailleurs immigrants de la catégorie du regroupement familial et les réfugiés ont tendance à avoir un niveau d’éducation moins élevé que les immigrants économiques. Bon nombre de ces travailleurs immigrants ont tendance à occuper des emplois peu spécialisés (Picot, Hou et Crossman, 2023). Par conséquent, on ne sait pas clairement comment l’immigration a contribué aux changements professionnels au Canada. Cela a peut-être favorisé l’augmentation des professions hautement spécialisées. Les travailleurs immigrants peuvent aussi avoir remplacé de nombreux travailleurs nés au Canada dans des emplois peu spécialisés. Des renseignements sur le rôle de l’immigration dans l’évolution de la structure professionnelle seraient utiles dans la sélection des immigrants. Cet article présente une nouvelle analyse qui repose sur des données des recensements de 2001 à 2021.

L’évolution de la répartition professionnelle au Canada, 2001 à 2021

La présente section donne un aperçu des changements survenus au cours des deux dernières décennies dans les types d’emplois, définis en fonction du niveau de compétence professionnelle, générés par l’économie canadienne. Les données proviennent des cinq recensements menés de 2001 à 2021. La présente analyse repose sur les cinq niveaux de compétences établis dans la Classification nationale des professions (CNP). Ces niveaux de compétences sont déterminés par les études et la formation requises pour une profession, ainsi que par les tâches pertinentes. Les cinq niveaux de compétences de la CNP 2016 (0, A, B, C et D) sont les suivants (Statistique Canada, 2016) :

  • niveau de compétence 0 — gestion (postes de gestion, comme les gestionnaires financiers, les gestionnaires des services de génie et les gestionnaires de la restauration et des services alimentaires)
  • niveau de compétence A — emplois professionnels (emplois professionnels qui exigent habituellement un baccalauréat ou un grade supérieur)
  • niveau de compétence B — emplois techniques (emplois techniques et métiers spécialisés qui exigent habituellement un diplôme d’études postsecondaires inférieur à un baccalauréat ou une formation en tant qu’apprenti, comme les techniciens dans les professions de la santé, les chefs et les électriciens)
  • niveau de compétence C — emplois peu spécialisés (emplois intermédiaires qui nécessitent habituellement un diplôme d’études secondaires ou une formation propre à la profession, comme les aides-infirmières, les conducteurs de camions de transport, les serveurs/serveuses d’aliments et de boissons et les vendeurs/vendeuses en commerce de détail)
  • niveau de compétence D — manœuvres (emplois de manœuvre qui offrent habituellement une formation en cours d’emploi, comme les cueilleurs de fruits, le personnel de nettoyage et les assembleurs d’automobiles).

Au cours d’une période de 20 ans, le Canada a connu un changement important dans l’emploi selon la profession, vers des emplois professionnels au détriment des professions peu spécialisées (graphique 1 et tableau 1). En 2001, le groupe moins qualifié était le plus grand dans la population active, représentant un tiers de tous les travailleurs. En 2021, cette proportion avait diminué pour s’établir à un quart. Alors que la proportion dans les professions moins spécialisées a diminué de 8 points de pourcentage, la proportion dans les emplois professionnels a augmenté de 4 points de pourcentage, passant de 16,7 % à 20,9 %. En 2001, il y avait un écart de 16 points de pourcentage entre la part des professions peu spécialisées et la part des emplois professionnels. En 2021, ce chiffre avait diminué pour s’établir à 4 points de pourcentage. La part de l’emploi dans les professions techniques et de gestion a également augmenté au cours de la période de 20 ans. La proportion de l’emploi dans le groupe le moins qualifié, les manœuvres, a relativement peu changé au cours de cette période.

Graphique 1

Description du graphique 1 
Data table for Chart 1
Sommaire du tableau
Le tableau montre les résultats de Data table for Chart 1 2001, 2006, 2011, 2016 et 2021, calculées selon pourcentage unités de mesure (figurant comme en-tête de colonne).
2001 2006 2011 2016 2021
pourcentage
Gestion 10,7 10,0 11,5 11,4 12,3
Professionnel 16,7 17,5 18,3 18,7 20,9
Technique 28,0 27,6 31,5 31,2 31,1
Peu qualifié 32,5 32,6 27,7 27,2 24,5
Manœuvre 12,1 12,4 11,0 11,6 11,2

Tableau 1
Répartition des compétences professionnelles des travailleurs salariés par statut d’immigrant, 2001 à 2021
Sommaire du tableau
Le tableau montre les résultats de Répartition des compétences professionnelles des travailleurs salariés par statut d’immigrant 2001, 2006, 2011, 2016 et 2021, calculées selon nombre et pourcentage unités de mesure (figurant comme en-tête de colonne).
2001 2006 2011 2016 2021 2001 2006 2011 2016 2021
nombre pourcentage
Tous les travailleurs
Gestion 1 573 300 1 588 500 1 911 900 1 958 800 2 134 700 10,7 10,0 11,5 11,4 12,3
Professionnel 2 446 200 2 797 600 3 042 200 3 220 000 3 612 500 16,7 17,5 18,3 18,7 20,9
Technique 4 098 400 4 404 400 5 219 400 5 368 200 5 381 800 28,0 27,6 31,5 31,2 31,1
Peu spécialisé 4 757 100 5 201 600 4 588 900 4 679 800 4 248 200 32,5 32,6 27,7 27,2 24,5
Manœuvre 1 771 500 1 973 500 1 832 600 2 003 300 1 944 600 12,1 12,4 11,0 11,6 11,2
Total 14 646 500 15 965 600 16 595 000 17 230 000 17 321 700 100 100 100 100 100
Travailleurs nés au Canada
Gestion 1 225 900 1 230 600 1 491 700 1 499 600 1 580 500 10,5 9,9 11,7 11,6 12,8
Professionnel 1 885 000 2 105 900 2 238 300 2 317 600 2 456 500 16,2 16,9 17,5 18,0 19,9
Technique 3 346 000 3 562 600 4 150 000 4 161 200 4 016 200 28,7 28,6 32,5 32,3 32,5
Peu spécialisé 3 795 900 4 049 700 3 503 600 3 444 200 2 933 400 32,5 32,5 27,4 26,7 23,8
Manœuvre 1 414 300 1 531 600 1 390 900 1 461 200 1 358 800 12,1 12,3 10,9 11,3 11,0
Total 11 667 100 12 480 400 12 774 500 12 883 700 12 345 400 100 100 100 100 100
Travailleurs immigrants
Gestion 340 400 348 900 405 700 439 800 515 800 11,7 10,3 11,1 10,7 11,7
Professionnel 543 800 660 700 759 800 846 500 1 046 200 18,7 19,6 20,8 20,6 23,7
Technique 740 300 823 400 1 027 400 1 145 700 1 214 700 25,4 24,4 28,2 27,9 27,5
Peu spécialisé 940 000 1 116 200 1 034 700 1 169 700 1 153 900 32,3 33,0 28,4 28,5 26,1
Manœuvre 348 400 428 700 418 800 505 800 492 300 12,0 12,7 11,5 12,3 11,1
Total 2 912 900 3 377 900 3 646 300 4 107 500 4 422 900 100 100 100 100 100
Travailleurs étrangers temporaires
Gestion 7 000 9 000 14 500 19 400 38 400 10,6 8,4 8,3 8,1 6,9
Professionnel 17 400 31 000 44 100 55 900 109 700 26,1 28,9 25,3 23,4 19,8
Technique 12 100 18 400 42 100 61 300 150 900 18,2 17,1 24,2 25,7 27,3
Peu spécialisé 21 200 35 700 50 600 65 900 160 900 31,9 33,3 29,1 27,6 29,1
Manœuvre 8 800 13 200 23 000 36 300 93 500 13,2 12,3 13,2 15,2 16,9
Total 66 600 107 300 174 200 238 800 553 400 100 100 100 100 100

Un examen plus approfondi de la croissance de l’emploi depuis 2001 offre un point de vue différent (graphique 2). Au cours de la période de 20 ans, l’emploi total a augmenté de 18 %. Les emplois professionnels ont affiché la plus forte croissance, soit de 48 %. Les emplois de gestion ont connu le deuxième taux de croissance le plus élevé (36 %), suivi de l’emploi dans les professions techniques (31 %). En revanche, l’emploi dans les professions peu spécialisées a diminué de 11 %. Cette tendance est conforme aux résultats d’une étude canadienne récente qui repose sur l’Enquête sur la population active (Frenette, 2023) et les résultats d’autres pays développés (Gibbs et Bazylik, 2022; Heath, 2020).

Graphique 2

Description du graphique 2 
Data table for Chart 2
Sommaire du tableau
Le tableau montre les résultats de Data table for Chart 2 2001, 2006, 2011, 2016 et 2021, calculées selon 2001 = 100 unités de mesure (figurant comme en-tête de colonne).
2001 2006 2011 2016 2021
2001 = 100
Gestion 100 101 122 125 136
Professionnel 100 114 124 132 148
Technique 100 107 127 131 131
Peu qualifié 100 109 96 98 89
Manœuvre 100 111 103 113 110

Évolution de la répartition professionnelle des travailleurs immigrants et des travailleurs nés au Canada

En 2021, comparativement à la population née au Canada, les immigrantsNote avaient tendance à occuper davantage d’emplois professionnels et à travailler dans des professions peu spécialisées (tableau 1). Les niveaux de compétences qui comptaient une proportion plus élevée de travailleurs nés au Canada que de travailleurs immigrants comprenaient les professions de gestion et techniques. Cela était particulièrement vrai pour ce dernier groupe, qui comptait un tiers des travailleurs nés au Canada (32,5 %), comparativement à un peu plus du quart des travailleurs immigrants (27,2 %). Il y avait peu de différence entre les travailleurs immigrants et les travailleurs nés au Canada dans la proportion de ceux qui étaient des manœuvres (11 %). Une proportion plus élevée de travailleurs étrangers temporaires (TET) travaillait dans des professions peu spécialisées et comme manœuvres, comparativement aux travailleurs nés au Canada et aux travailleurs immigrants.

En ce qui concerne le changement dans la répartition des professions au fil du temps, les tendances variaient selon le statut d’immigrant. Au cours de la période de 20 ans, la part de l’emploi dans les emplois professionnels a augmenté plus rapidement chez les immigrants que chez les travailleurs nés au CanadaNote  (tableau 1). Toutefois, pour les emplois techniques, la part a augmenté davantage chez les travailleurs nés au CanadaNote . Ainsi, les travailleurs nés au Canada et les travailleurs immigrants ont satisfait à l’augmentation des emplois professionnels, mais l’augmentation des emplois techniques a été surtout observée chez les travailleurs nés au Canada. Parmi les TET, leurs parts dans les emplois de gestion et professionnels ont diminué, mais leurs parts dans les professions techniques ont augmenté considérablement.

Les emplois peu spécialisés sont devenus moins importants au cours de la période d’étude pour les trois groupes. La diminution de la part dans ces emplois était plus forte chez les travailleurs nés au Canada (8,7 points de pourcentage) que chez les travailleurs immigrants (6,2 points de pourcentage) et les TET (2,8 points de pourcentage). La part de manœuvres chez les travailleurs nés au Canada et chez les travailleurs immigrants a légèrement diminué, d’environ 1 point de pourcentage, mais elle a augmenté de 3,7 points de pourcentage chez les TET.

Dans l’ensemble, les travailleurs nés au Canada ont réduit leur dépendance à l’égard d’emplois peu spécialisés, dans une plus grande mesure que les travailleurs immigrants ou les TET. Les travailleurs immigrants et les travailleurs nés au Canada ont augmenté leur probabilité d’occuper des emplois hautement qualifiés, mais avec des différences notables entre les deux groupes. Les travailleurs immigrants ont commencé à occuper des emplois plus professionnels, avec peu de changements dans leur tendance à occuper des emplois de gestion ou techniques. Chez les travailleurs nés au Canada, la part de l’emploi a augmenté dans les trois types d’emploi, soit professionnel, de gestion et technique. Parmi les TET, leurs parts ont augmenté dans les professions techniques et comme manœuvres, mais elles ont diminué dans les emplois de gestion, professionnels et peu spécialisés.

La contribution des travailleurs immigrants et des travailleurs nés au Canada à l’augmentation des emplois peu spécialisés et des emplois hautement spécialisés

La présente section permet d’examiner le changement dans le nombre absolu d’emplois à chaque niveau de compétence par statut d’immigrant. Au cours des 20 dernières années, l’augmentation de l’emploi a varié considérablement selon le niveau de compétence. Alors que le taux de croissance le plus élevé au Canada de 2001 à 2021 était au niveau de compétence professionnelle, le plus grand nombre d’emplois créés était au niveau technique, suivi du niveau professionnel. Le nombre d’emplois peu spécialisés a diminué de façon importante et le nombre de manœuvres n’a connu qu’une légère augmentation (graphique 3).

Graphique 3

Description du graphique 3 
Data table for Chart 3
Sommaire du tableau
Le tableau montre les résultats de Data table for Chart 3 Total, Travailleurs nés au Canada, Travailleurs immigrants et Travailleurs étrangers temporaires, calculées selon nombre de personnes unités de mesure (figurant comme en-tête de colonne).
Total Travailleurs nés au Canada Travailleurs immigrants Travailleurs étrangers temporaires
nombre de personnes
Gestion 561 400 354 600 175 400 31 400
Professionnel 1 166 300 571 500 502 400 92 300
Technique 1 283 400 670 200 474 400 138 800
Peu qualifié -508 900 -862 500 213 900 139 700
Manœuvre 173 100 -55 500 143 900 84 700

Au niveau de compétence professionnelle, environ la moitié de l’augmentation de l’emploi était attribuable aux travailleurs nés au Canada (49 %), et l’autre moitié, aux travailleurs immigrants (43 %) et aux travailleurs étrangers temporaires (8 %) ensemble (graphique 3). La situation était comparable au niveau de compétence technique. Ensemble, les travailleurs immigrants (37 %) et les TET (11 %) occupaient environ la moitié des emplois créés.

La situation des professions peu spécialisées était très différente. Le nombre d’emplois à ce niveau de compétence a diminué de 500 000, du moins en partie en raison de l’effet du changement technologique. Dans ce cas, les travailleurs nés au Canada ont abandonné de façon importante les emplois de ce niveau de compétence; ils ont quitté 860 000 emplois dans ce domaine. Dans une certaine mesure, les travailleurs immigrants et les TET ont remplacé les travailleurs nés au Canada à ce niveau de compétence. Bien que l’emploi global à ce niveau ait diminué, l’emploi à ce niveau a augmenté de 213 000 pour les travailleurs immigrants et de 139 000 pour les TET. La situation était semblable pour les manœuvres, le niveau de compétence le plus bas. Même si le nombre total de manœuvres a légèrement augmenté (173 000), une fois de plus, les travailleurs nés au Canada avaient tendance à quitter ces emplois, l’emploi à ce niveau de compétence ayant diminué de 55 000. Les travailleurs immigrants et les TET, d’autre part, ont participé à l’augmentation du nombre de manœuvres, l’emploi augmentant de 143 000 et 84 000 travailleurs respectivement.

L’analyse ci-dessus touche tous les emplois, soit ceux à temps partiel et ceux à temps plein. Près du tiers (31 %) de la croissance de l’emploi observée de 2001 à 2021 au Canada a été attribuable à l’emploi à temps partiel. La croissance des emplois à temps partiel était particulièrement évidente chez les manœuvres, où 86 % de la légère hausse a pris la forme d’emplois à temps partiel. En outre, 83 % de l’augmentation de l’emploi à temps partiel a été assurée par des travailleurs immigrants (54 %) et des TET (29 %). Les travailleurs nés au Canada n’ont joué qu’un rôle minime dans la dotation de ces emplois à temps partiel.

L’emploi à temps partiel représentait également une part importante de la contribution des travailleurs immigrants au niveau de compétence le plus bas. Alors que l’emploi à temps plein pour les postes peu spécialisés a diminué de façon considérable (544 000 emplois), l’emploi à temps partiel a légèrement augmenté (35 000 emplois). Les employeurs se sont en grande partie détournés de l’emploi à temps plein peu spécialisé. Toutefois, l’emploi à temps partiel n’a pas diminué. Dans ce contexte, les travailleurs nés au Canada se sont éloignés des emplois à temps partiel à ce niveau. Alors que les niveaux d’emploi à temps partiel ont augmenté de 113 000 pour les travailleurs immigrants et de 49 000 pour les TET, le niveau d’emploi à temps partiel a diminué de 126 000 pour les travailleurs nés au Canada. Collectivement, les travailleurs immigrants et les TET ont plus que compensé le départ des travailleurs nés au Canada dans les emplois peu spécialisés à temps partiel.

Conclusion et discussion

Le présent article a permis d’examiner les changements dans les niveaux de compétences professionnelles au Canada de 2001 à 2021 et le rôle joué par l’immigration dans ces changements. Les professions au niveau de compétence professionnelle ont connu la croissance d’emploi la plus rapide au Canada, les professions au niveau de la gestion et des compétences techniques les suivant de près. L’emploi dans les professions peu spécialisées qui n’exigeaient qu’un diplôme d’études secondaires ou une formation en cours d’emploi a diminué de façon considérable, tandis que les emplois au niveau de compétence le plus bas (les manœuvres qui nécessitent seulement une certaine formation en cours d’emploi) ont légèrement augmenté. Ces tendances concordent avec les effets du changement technologique et l’évolution de l’emploi observée dans de nombreux autres pays occidentaux.

Les travailleurs immigrants et les travailleurs nés au Canada ont joué des rôles différents dans l’évolution des niveaux de compétence professionnelle. Au cours de la période de 20 ans, les travailleurs nés au Canada ont quitté des emplois peu qualifiés de façon importante, tandis que la dépendance des travailleurs immigrants à l’égard d’emplois peu spécialisés a diminué dans une bien moindre mesure. Les travailleurs immigrants étaient plus susceptibles que les travailleurs nés au Canada d’opter pour des emplois professionnels. Toutefois, leur tendance à occuper des postes de gestion ou techniques a peu changé, contrairement à la tendance pour les travailleurs nés au Canada.

Le changement absolu de l’emploi offre une autre perspective. De 2001 à 2021, l’emploi a connu la plus forte croissance dans les emplois exigeant le niveau de compétence professionnelle et le niveau de compétence technique. Les travailleurs nés au Canada représentaient environ la moitié de cette hausse de l’emploi. L’autre moitié provenait de travailleurs immigrants (qui représentaient 43 % de l’augmentation des emplois professionnels et 37 % de celle des professions techniques) et des TET (qui représentaient respectivement 8 % et 11 %). Donc, ensemble, les travailleurs immigrants et les TET jouaient un rôle à peu près égal à celui des travailleurs nés au Canada pour combler les nouveaux emplois de niveau de compétence supérieur créés par l’évolution technologique et d’autres forces socioéconomiques. Pour placer ces résultats dans leur contexte, au cours de la période de 20 ans, les travailleurs immigrants représentaient 57 % de la croissance totale de l’emploi et les TET représentaient 18 %. Par conséquent, les travailleurs immigrants et les TET ont contribué relativement moins à la croissance des emplois professionnels et techniques qu’à la croissance de l’emploi total.

La situation était très différente au niveau de compétence le plus bas. De 2001 à 2021, les professions peu spécialisées ont perdu 500 000 emplois. À mesure que les travailleurs nés au Canada sortaient de ce niveau de compétence de manière importante, réduisant leur emploi de 860 000, ensemble, les travailleurs immigrants et les TET ont augmenté leur participation dans ces professions peu spécialisées de 360 000. Par conséquent, dans une certaine mesure, les travailleurs immigrants et les TET ont remplacé les travailleurs nés au Canada lorsque ces derniers quittaient des professions peu spécialisées. Cette tendance était semblable pour les manœuvres, le groupe au niveau de compétence le plus bas. Le nombre de manœuvres nés au Canada a diminué, tandis que la contribution à l’emploi des manœuvres immigrants et des manœuvres TET a augmenté.

Dans l’ensemble, les résultats de la présente étude indiquent que le rôle des travailleurs immigrants dans les emplois peu spécialisés a augmenté. De concert avec les TET, ils ont occupé certains des emplois peu spécialisés qui auraient été occupés par des travailleurs nés au Canada. On ne sait pas si les employeurs d’emplois peu spécialisés se seraient tournés encore plus vers des solutions technologiques si moins de travailleurs immigrants et de TET avaient été disponibles. Il est intéressant de constater que des résultats semblables ont été observés aux États-Unis. Basso, Pen et Rahma (2020) montrent que l’informatisation aux États-Unis était associée à une augmentation de l’emploi des immigrants dans les métiers manuels et les professions dans le secteur des services, tandis que la population née au pays a connu une baisse des emplois routiniers et une augmentation des emplois plus qualifiés.

Si les travailleurs immigrants continuent d’être employés en nombre important et croissant dans des professions peu spécialisées (et moins bien rémunérées) qui connaissent une baisse de leur niveau d’emploi, leurs perspectives économiques futures pourraient être durement touchées puisque ce genre d’emplois continuent de disparaître. Si cette tendance se poursuit, elle aura également une incidence sur la contribution des travailleurs immigrants à la croissance économique. Selon les travaux de recherche, c’est l’essor des secteurs où les professions sont principalement hautement qualifiées, et non la croissance des secteurs où les professions sont principalement peu spécialisées, qui entraîne une augmentation du produit intérieur brut (PIB) par habitant (Buera, Kaboski et Rogerson, 2015). L’augmentation de la part de l’emploi des travailleurs immigrants dans les secteurs et les professions peu spécialisés réduirait leur contribution au PIB par habitant.

La présente étude a également permis de révéler que le rôle des TET n’était pas négligeable et continue d’augmenter. Leur répartition professionnelle indiquait une diminution des emplois de gestion et professionnels et une augmentation des emplois techniques. Cependant, leur contribution à la croissance de l’emploi était généralement plus importante dans les professions moins spécialisées et comme manœuvres.

Bibliographie

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