Résultats de la régression multiniveau

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Le reste de la présente étude porte sur les variations des niveaux de crainte de la criminalité entre les quartiers urbains du Canada. L'objectif consiste à examiner les caractéristiques propres aux personnes et aux quartiers qui sont liées à la probabilité d'indiquer une crainte de la criminalité dans le quartier — on attribue un 1 aux sentiments d'insécurité en marchant seul dans son quartier une fois la nuit tombée et un 0 aux sentiments de sécurité. Les résultats sont fondés sur une analyse de régression logistique multiniveau de la crainte de la criminalité. De plus amples renseignements sur cette technique et sur l'interprétation des probabilités et des rapports de cotes se trouvent dans les parties « Analyse multiniveau » et « Rapport de cotes » à la section « Méthodes ».

La crainte de la criminalité affiche-t-elle d'importants écarts entre les quartiers urbains du Canada?

Le tableau 2 fournit une estimation de la mesure dans laquelle la crainte de la criminalité varie entre les quartiers urbains du Canada. On qualifie souvent ce modèle de « vide », car il ne contient aucune variable explicative. Il vise cependant à estimer la proportion de la variation totale de la crainte de la criminalité qui est liée aux différences entre les quartiers plutôt qu'aux différences entre les résidents de ces quartiers (voir « Coefficients de corrélation interne » à la partie « Analyse multiniveau » à la section « Méthodes »).

Tableau 2  Modèle (vide) de régression logistique multiniveau : estimation des composantes de la variance entre les quartiers pour ce qui est de la crainte de la criminalité. Une nouvelle fenêtre s'ouvrira

Tableau 2 
Modèle (vide) de régression logistique multiniveau — estimation des composantes de la variance entre les quartiers pour ce qui est de la crainte de la criminalité

Les résultats de ce modèle indiquent que la crainte de la criminalité variait de façon significative entre les quartiers étant donné que la composante de la variance entre les quartiers était supérieure à 0 et était statistiquement significative (p ≤ 0,001). Environ 12 % de la variation totale de la crainte de la criminalité pourrait être attribuée à des différences entre les quartiers. Ce chiffre est semblable à ce qui a été constaté dans des études menées aux États-Unis (Taylor, 1997; Wyant, 2008) et en Suède (Lindström, Merlo et Östergren, 2003), où la proportion de l'écart total de la crainte de la criminalité qui était attribuable aux quartiers allait de 6 % à 12 %.

Comme il arrive souvent dans les études des effets du quartier sur les résultats pour les personnes, la variation de la crainte de la criminalité n'a pas été totalement expliquée par les caractéristiques propres aux quartiers. Une proportion beaucoup plus grande était attribuable aux différences entre les personnes (88 %). Néanmoins, les résultats du modèle vide dans la présente étude indiquent que la variation entre les quartiers est statistiquement significative. Il est donc important d'en tenir compte en essayant de comprendre les facteurs liés à la crainte de la criminalité dans les milieux urbains du Canada (Wyant, 2008). 

Le modèle vide fournit également une estimation de la probabilité moyenne d'éprouver une crainte de la criminalité pour l'ensemble des quartiers. Plus précisément, la probabilité de se sentir vulnérable était relativement faible dans un quartier urbain moyen du Canada; elle se situait en moyenne à environ 18 %1. Toutefois, cette proportion variait considérablement entre les quartiers. On a estimé que dans environ 95 % des quartiers à l'étude, on s'attendrait à ce qu'entre 5 % et 45 % des personnes indiquent une crainte de la criminalité dans leur quartier.

Quelle proportion de la variation de la crainte de la criminalité entre les quartiers peut s'expliquer par les caractéristiques propres aux personnes?

On peut raisonnablement supposer qu'au moins une partie de la variation de la crainte entre les quartiers s'expliquera par les caractéristiques des résidents, et que la variation entre les quartiers s'estompera si l'on inclut ces variables dans le modèle (Willms, 2002). Le premier modèle au tableau 3 montre que l'ensemble des variables propres aux personnes (sauf le désordre physique et social) a effectivement expliqué une partie de la variation de la crainte entre les quartiers. Toutefois, une importante part de cette variation n'était toujours pas expliquée. La proportion de la variation totale de la crainte de la criminalité dans le quartier qui était attribuable à l'environnement du quartier a chuté à 0,11 après la prise en compte des caractéristiques propres aux personnes, en baisse de 13 % par rapport au modèle vide.

Tableau 3 Les caractéristiques propres aux personnes et aux quartiers sont liées aux variations de la crainte de la criminalité entre les quartiers. Une nouvelle fenêtre s'ouvrira

Tableau 3 
Les caractéristiques propres aux personnes et aux quartiers sont liées aux variations de la crainte de la criminalité entre les quartiers

En outre, ce modèle fournit des estimations des rapports de cotes pour chacune des variables propres aux personnes. Ces estimations représentaient le rapport de cotes moyen pour chaque variable pour l'ensemble des quartiers à l'étude. Comme on l'a constaté pour les proportions à deux variables figurant au tableau 1, le sexe, l'âge, le revenu et le niveau de scolarité étaient associés à la crainte de la criminalité dans le quartier. Fait remarquable, après avoir tenu compte des autres variables, on a observé que les femmes étaient beaucoup plus susceptibles que les hommes de dire qu'elles craignaient la criminalité — leurs probabilités étaient presque cinq fois plus élevées que celles des hommes.

Les probabilités de ressentir une crainte de la criminalité dans le quartier étaient également plus fortes chez les Canadiens plus âgés. Par exemple, les probabilités que les personnes de 65 ans et plus craignent la criminalité étaient de 73 % supérieures à celles des personnes de 25 à 44 ans. De faibles revenus et niveaux de scolarité étaient aussi liés à de plus grandes probabilités de craindre la criminalité. À titre d'exemple, les probabilités de craindre la criminalité étaient plus de deux fois plus élevées chez les personnes dont le revenu du ménage entrait dans le quartile le plus bas que chez les personnes touchant un revenu dans le quartile le plus élevé. De même, les probabilités des personnes n'ayant pas terminé leurs études secondaires étaient plus fortes que celles des titulaires d'un grade ou d'un diplôme d'études postsecondaires.

On n'a observé aucune différence statistiquement significative quant aux probabilités de craindre la criminalité entre les personnes qui ont indiqué être membres d'une minorité visible et celles qui ne l'ont pas indiqué.

Enfin, les personnes ayant déclaré avoir été victimes d'un crime au moins une fois au cours des 12 mois précédents risquaient aussi davantage de craindre la criminalité que les personnes n'ayant pas indiqué d'incident de victimisation, lorsque toutes les autres caractéristiques étaient maintenues constantes.

Les caractéristiques des quartiers sont-elles liées à la crainte de la criminalité?

Le deuxième modèle au tableau 3 a servi à déterminer si les variations de la crainte de la criminalité pourraient s'expliquer par les caractéristiques socioéconomiques, résidentielles et des logements des quartiers, en plus des caractéristiques des résidents de ces quartiers. Plus précisément, ce modèle visait à vérifier si l'ajout des variables propres aux quartiers pourrait mettre en lumière une partie de la variation non expliquée qui a été constatée dans le premier modèle. Les variables propres aux quartiers ont été mesurées en utilisant une source différente, soit le Recensement de 2001, dont les données ont été agrégées à l'échelon du quartier. Ces variables ont été présentées en tant que variables à deux catégories, divisées à la médiane et correspondant aux proportions élevées et faibles des caractéristiques, selon la variable et sa description dans la partie « Description des variables » à la section « Méthodes ».

Les résultats révèlent que trois caractéristiques des quartiers étaient étroitement liées à la probabilité de signaler une crainte de la criminalité, soit de plus fortes proportions de familles à faible revenu, de résidents appartenant à une minorité visible et de familles monoparentales. Ainsi, lorsque les autres variables étaient exclues, les probabilités de signaler une crainte de la criminalité étaient supérieures de 80 % chez les résidents de quartiers où les proportions de familles à faible revenu étaient élevées, par rapport aux résidents de quartiers où ces proportions étaient moins importantes. Les résidents de quartiers affichant un fort pourcentage de personnes ayant indiqué une appartenance à une minorité visible étaient plus susceptibles dans une proportion de 35 % de ressentir une crainte de la criminalité que les résidents de quartiers où le pourcentage était plus faible. Enfin, les résidents de quartiers où il y avait une forte proportion de familles monoparentales étaient plus susceptibles dans une proportion de 16 % d'indiquer qu'ils craignaient la criminalité que leurs homologues vivant dans un quartier où cette proportion était plus faible.

Les autres caractéristiques des quartiers — soit la proportion de Canadiens plus âgés, la proportion de logements construits au cours des 10 années précédentes et la proportion de résidents de longue durée (c.-à-d. ceux qui vivaient à la même adresse cinq ans avant la tenue du Recensement de 2001) — n'étaient pas liées à une plus grande probabilité de signaler une crainte de la criminalité. 

L'ajout au modèle des variables propres aux quartiers a aussi eu une incidence relativement peu importante sur la solidité du lien qui existe entre les variables propres aux personnes et la crainte de la criminalité. Bien que certains rapports de cotes aient varié — plus particulièrement, les probabilités qu'une personne touchant un revenu dans le quartile le plus bas indique une crainte de la criminalité ont fléchi de 20 % —, le lien entre les variables propres aux personnes et la crainte de la criminalité était toujours significatif après la prise en compte des facteurs propres aux quartiers. Par-dessus tout, les femmes affichaient toujours des probabilités beaucoup plus fortes de craindre la criminalité, quelles que soient les conditions de leur quartier.

Quelle proportion des écarts de la crainte entre les quartiers peut s'expliquer par les caractéristiques des quartiers?

L'incidence des variables propres aux quartiers sur la variation de la crainte entre les quartiers est un peu plus importante que celle des variables propres aux personnes. Autrement dit, le modèle 2 indique que la variation de la crainte de la criminalité entre les quartiers était davantage attribuable à des facteurs propres aux quartiers qu'à des facteurs propres aux personnes. Dans ce modèle, après l'ajout des variables propres aux quartiers, la diminution par rapport au modèle vide du pourcentage de la variation totale de la crainte de la criminalité qui était attribuable aux variables propres aux quartiers se situait à 27 %, comparativement à 13 % pour le modèle des variables propres aux personnes. Néanmoins, en dépit des contributions statistiquement significatives des variables représentant les proportions de familles à faible revenu, de résidents appartenant à une minorité visible et de familles monoparentales, une partie importante de la variation totale de la crainte de la criminalité n'a pas été expliquée par le modèle. Cela laisse entendre que les différences de la crainte entre les quartiers n'ont pas été complètement prises en compte par les conditions socioéconomiques de ces endroits.

Quel impact les perceptions qu'ont les résidents du désordre et de la criminalité dans leur quartier ont-elles sur la crainte?

La façon dont les gens perçoivent le niveau de risque dans leur environnement local peut avoir la plus importante incidence sur leurs probabilités de déclarer une crainte de la criminalité. Des résultats d'études laissent entendre que la crainte est fortement liée à la perception qu'a une personne de la criminalité et du désordre dans son quartier (LaGrange, Ferraro et Supanic, 1992). En outre, les chercheurs ont constaté que ces perceptions peuvent avoir un effet sur la crainte, quelles que soient les autres caractéristiques des personnes ou les conditions socioéconomiques dans leur quartier (Wyant, 2008).

On a ajouté, au troisième modèle du tableau 3, les trois variables servant à mesurer le risque perçu dans le quartier (c.-à-d. le désordre physique, le désordre social et le taux de criminalité relatif du quartier) afin de vérifier les deux hypothèses suivantes. D'abord, les perceptions des répondants selon lesquelles le désordre constitue un problème et la criminalité est plus élevée dans leur quartier qu'ailleurs auraient un effet sur leurs probabilités de craindre la criminalité indépendamment des variables propres aux personnes et aux quartiers évaluées au moyen du modèle précédent. Ensuite, les perceptions des répondants concernant le désordre et la criminalité dans leur quartier feraient des caractéristiques socioéconomiques des quartiers de pauvres prédicteurs de la crainte de la criminalité. À titre d'exemple, la solidité du lien qui existe entre le fait d'habiter dans un quartier à faible revenu et les probabilités de craindre la criminalité serait réduite si le résident croyait que le quartier était un environnement à risque élevé.

Le modèle a montré que les perceptions qu'ont les résidents du risque dans leur quartier ont effectivement des effets indépendants sur leurs probabilités de craindre la criminalité. Après avoir pris en compte les autres variables, on a constaté que ces probabilités étaient d'environ 67 % supérieures chez les personnes ayant indiqué que le désordre physique constituait un problème et de 94 % plus élevées chez celles ayant déclaré que le désordre social présentait un problème. Les personnes qui croyaient que la criminalité était plus élevée dans leur quartier qu'ailleurs ont affiché des probabilités de craindre la criminalité qui étaient plus de trois fois plus importantes que celles qui croyaient que la criminalité était égale ou moins élevée dans leur quartier que dans les autres quartiers.

Enfin, après avoir ajouté les trois variables du risque perçu, on a noté un affaiblissement du lien entre la crainte et les variables socioéconomiques du quartier incluses dans le modèle 2. Le lien entre la crainte et le fait d'habiter dans un quartier affichant de fortes proportions de membres de minorités visibles et de familles monoparentales est devenu statistiquement non significatif. Toutefois, même si le lien entre la crainte et le fait d'habiter dans un quartier ayant une grande proportion de familles à faible revenu a chuté d'environ 13 % (1,80 - 1,56 / 1,80), le rapport de cotes est demeuré statistiquement significatif.

Ces résultats portent à croire que, même si les perceptions qu'ont les résidents du risque dans le quartier interviennent pour une partie du lien observé entre la crainte de la criminalité et les caractéristiques structurelles du quartier, le faible revenu des habitants du quartier a également un effet indépendant qui influe directement sur la crainte.


Note

1. Le tableau 2 montre que pour un quartier affichant un taux « moyen » de crainte de la criminalité, le rapport de cotes attendu de la crainte de la criminalité s'établit à 0,22, ce qui correspond à un logarithme du risque attendu de craindre la criminalité, le logarithme naturel (0,2165) = –1,53. Cela correspond à une probabilité moyenne du quartier de 1 / (1 + exp (1,53)) = 0,178, ou environ 18 % (Pour obtenir plus d'explications, voir Raudenbush et Bryk, 2002, p. 297).