Projections linguistiques pour le Canada, 2011 à 2036
Chapitre 6. Synthèse et conclusion

6.1 Les caractéristiques linguistiques et l'évolution de la situation linguistique au pays

En matière de statistiques linguistiques, le Canada est l’un des rares pays du monde à recueillir de l’information sur chacun des « domaines » recommandés par les Nations Unies : « la langue maternelle, la langue habituelle (définie comme la langue parlée habituellement ou le plus souvent au foyer) et l'aptitude à parler une ou plusieurs langues déterminées » (Nations Unies, 2009).

Le recensement canadien et l’Enquête nationale auprès des ménages (ENM) de 2011 fournissent un éventail d’informations sur les caractéristiques et les comportements linguistiques de la population canadienne. On y pose en effet sept questions de nature linguistique, soit plus que tout autre pays dans le monde.

Aux fins des présentes projections de l'évolution du portrait linguistique du Canada entre 2011 et 2036, trois de ces questions ont été utilisées dans le modèle Demosim, soit celles sur la langue maternelle, la langue parlée le plus souvent à la maison et la connaissance des langues officielles. À partir de ces trois questions, une quatrième information a été dérivée : la première langue officielle parlée.

Les caractéristiques linguistiques projetées dans le cadre de cette étude doivent être interprétées comme représentant des dimensions importantes de l'évolution de la situation linguistique au pays d'ici à 2036. Cependant, comme nous le préciserons plus loin, dans un certain nombre de contextes spécifiques, l'examen de l'évolution de ces caractéristiques ne permet pas nécessairement d'englober l'ensemble des dimensions qui constitue la « situation linguistique » à proprement parler.

6.2 Principaux résultats de projections

L'évolution des principales caractéristiques linguistiques composant le modèle Demosim repose sur un ensemble d'hypothèses et de scénarios. En matière de projection des caractéristiques linguistiques d'une population, un ensemble de facteurs démographiques et démolinguistiques jouent un grand rôle dans cette évolution et traduisent des tendances lourdes qui sont généralement très difficiles à renverser.

Dans certains cas, notamment en matière d'apprentissage des langues, les tendances peuvent cependant évoluer plus rapidement en raison de l'évolution des rapports sociaux, de l'action gouvernementale, voire des représentations sociales et de l'opinion publique. En témoignent notamment les taux de croissance importants des inscriptions dans les programmes d'immersion en français au Canada et la croissance au cours des trente dernières années de la proportion des nouveaux arrivants capables de soutenir une conversation en français au Québec.

6.2.1 La langue maternelle et la principale langue d’usage à la maison

La langue maternelle et la langue parlée le plus souvent à la maison sont les deux principales variables qui ont longtemps servi et servent encore à définir les groupes linguistiques au Canada. La présente étude a montré que l'évolution des principaux groupes linguistiques au Canada entre 2011 et 2036 devrait être marquée principalement par l’accroissement de la population dont la langue maternelle ou la principale langue d’usage au foyer est une langue autre que le français ou l’anglais (une langue tierce). Toutes les provinces et les territoires devraient en effet voir l’effectif et le poids démographique relatif de ce groupe de population augmenter d’ici 2036, principalement en raison de l'immigration internationale (voir le chapitre 3).

Il est important de rappeler ici que ce groupe de locuteurs d'une langue tierce est très hétérogène puisqu'il est constitué de plus de 200 langues différentes. Celles-ci comprennent les langues autochtones et les langues dites immigrantes. Les projections linguistiques réalisées par le modèle Demosim et présentées dans notre étude ne permettent cependant pas de connaître l'évolution possible de l'effectif et de la part relative des locuteurs de l'une ou l'autre de ces 200 langues tiercesNote 1.

Les groupes de langue maternelle et de langue d'usage au foyer française et anglaise devraient également continuer à croître au pays d’ici 2036. Au Québec, seule province du Canada où le français est majoritaire, mais qui compte aussi une importante population de langue anglaise, les populations de langues française et anglaise (maternelle et d'usage au foyer) devraient voir leur nombre augmenter entre 2011 et 2036. Le poids démographique de la population de langue française, définie selon l'un ou l'autre de ces deux critères, devrait cependant diminuer, alors que celui de la population de langue anglaise devrait s’accroître durant la période de projection. Chez la population québécoise de langue maternelle française, cette baisse pourrait être de sept à dix points de pourcentage, alors qu'elle serait de six à huit points de pourcentage pour ce qui est de la langue d'usage au foyer. On pourrait assister à une hausse d'environ un demi-point de pourcentage de la population de langue maternelle anglaise, alors que cette hausse serait de deux points de pourcentage pour la langue d'usage au foyer anglaise.

Dans le reste du Canada, l'effectif de la population de langue anglaise (langue maternelle et langue d'usage au foyer) devrait poursuivre sa croissance. L’effectif de la population de langue maternelle française devrait diminuer, tandis que celui de la population dont le français est la principale langue d'usage à la maison pourrait soit augmenter soit diminuer légèrement, selon le scénario d'immigration envisagé. En termes de poids démographique, la population de langue maternelle anglaise au Canada hors Québec pourrait diminuer de cinq à dix points de pourcentage selon le scénario d'immigration envisagé, alors que celle dont l'anglais est la principale langue d'usage au foyer devrait diminuer de cinq à six points de pourcentage. Cette diminution découlerait essentiellement de la croissance de la population de langue autre que française ou anglaise issue de l'immigration. Quant à la population de langue française, la baisse de son poids démographique pourrait être d’environ un point de pourcentage chez la population dont c'est la langue maternelle et d'un demi-point chez celle dont le français est la principale langue d'usage au foyer.

En d'autres termes, les résultats des projections des populations de langue française et de langue anglaise selon la langue maternelle ou la principale langue d'usage au foyer révèlent que seule la population de langue anglaise du Québec se démarquerait par la croissance de son poids démographique tandis que seule l’évolution de la population de langue française au Canada hors Québec se traduirait à la fois par une baisse d’effectif (de faible ampleur) et de son poids démographique entre 2011 et 2036.

Bien que la majorité des immigrants soient de langue maternelle ou de langue d'usage au foyer autre que française ou anglaise et que tant leur nombre que leur poids démographique devraient continuer de s'accroître d'ici 2036, l'immigration contribue néanmoins à la dynamique démographique des populations de langue officielle.

Notre étude a fait état du rôle et de l'effet conjugué de plusieurs mécanismes d’intégration linguistique des immigrants au pays. Dans la sphère privée, par exemple, plusieurs immigrants, souvent en raison du mariage ou des enfants, abandonnent l’utilisation de leur langue maternelle comme principale langue d'usage à la maison au profit de l’une des deux langues officielles. Il s’agit du phénomène des transferts linguistiques qui a été documenté tout au long de ce rapport. Nous avons cependant pu constater au chapitre 4 que les transferts linguistiques de la population de langue maternelle tierce devraient exercer un effet relatif beaucoup plus important sur l'évolution des populations de langue anglaise que française.

La contribution de l'immigration à la dynamique démographique des populations de langue officielle au pays tient non seulement au fait qu'un certain nombre de ces immigrants sont eux-mêmes de langue maternelle française ou anglaise ou ont adopté l'une ou l'autre de ces langues au foyer, mais également au fait qu’ils font usage des langues officielles dans l’espace public (travail, études, commerces, services, etc.). Leur intégration linguistique au sein des communautés de langue officielle va donc bien au-delà des seuls critères de langue maternelle et de langue d'usage au foyer. C'est en effet dans la sphère publique que la grande majorité des immigrants et leurs descendants feront usage des langues officielles du pays, notamment au travail, dans les institutions d'enseignement, dans les commerces ou les divers lieux de prestation de services à la population. Même les immigrants qui ne connaissent pas déjà une des deux langues officielles au moment de leur arrivée au Canada, en raison notamment du fait des autres critères de sélection auxquels ils sont soumis, en apprennent une (parfois les deux) au fil du tempsNote 2; leur intégration sociale et économique au pays en dépend.

L’intégration linguistique des immigrants au sein des populations de langue officielle d’ici 2036 devrait donc d’abord se refléter sur l'apprentissage et la connaissance des langues officielles, dont le nombre de locuteurs devrait continuer à progresser. Entre 2011 et 2036, le poids démographique de la population capable de soutenir une conversation dans une des deux langues officielles du pays devrait demeurer très stable. De 98,3 % de la population canadienne en 2011, la proportion de la population canadienne capable de parler le français ou l'anglais devrait se situer entre 98 % et 98,5 % en 2036.

Les résultats de projections présentés dans notre étude indiquent cependant que, bien que l'effectif de la population capable de parler le français et celui de la population capable de parler l'anglais continueraient à augmenter, leur poids démographique relatif ne devrait pas évoluer dans la même direction. Ainsi, dans l'ensemble du pays, la population capable de parler l'anglais était de 29,5 millions lors de l'ENM de 2011 et pourrait atteindre entre 36,5 millions et 40 millions en 2036 selon le scénario d'immigration envisagé. Celle capable de parler le français, qui était de 10,2 millions de personnes en 2011, pourrait se situer entre 11,7 millions et 12,5 millions de personnes. Le poids démographique de la population capable de parler l'anglais pourrait ainsi passer de 86 % en 2011 à environ 89 % en 2036, alors que celui de la population capable de parler le français pourrait passer de 29,8 % en 2011 à entre 27,6 % et 28,4 % selon le scénario d'immigration. Cela dit, avec environ 12 millions de locuteurs au pays, le français demeurerait de loin la deuxième langue la plus parlée au pays. En 2011, avec ses 873 400 locuteurs, l’espagnol était la troisième langue, après l'anglais et le français, dans laquelle le plus grand nombre de Canadiens pouvaient soutenir une conversationNote 3.

6.2.2 La première langue officielle parlée

La population qui fait usage d’une des deux langues officielles dans l’espace privé ou l'espace public devrait augmenter tant en nombre qu'en proportion d'ici 2036. À ce titre, le critère de la première langue officielle parlée (PLOP) permet une bonne approximation de l'ampleur de ce phénomène.

La population dont l'anglais est la PLOP devrait s’accroître tant par son effectif que par son poids démographique au sein de l'ensemble de la population. Quelques provinces feraient exception à cet égard. Ainsi, bien que le poids démographique de cette population au sein des provinces de Terre-Neuve-et-Labrador, la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick devrait demeurer très élevé et stable, leur effectif pourrait diminuer, un phénomène qui témoigne du déclin démographique de l'ensemble de la population de ces provinces caractérisées par une faible fécondité et un vieillissement de la population non compensés par l'immigration.

Dans le cas des populations ayant le français comme première langue officielle parlée, une augmentation ou une stabilisation des effectifs pourrait s’observer dans pratiquement toutes les régions sauf en Atlantique, mais leur poids démographique pourrait cependant être décroissant tant au Québec que dans le reste du Canada (exception faite des territoires). En ce qui a trait au Québec en particulier, il importe de souligner que la baisse du poids démographique de la population ayant le français comme première langue officielle parlée pourrait être de 2,7 points à 3,6 points de pourcentage. Cette baisse serait donc moindre que ce qu'on observerait au regard de l'évolution de la population de langue maternelle française. Cette situation témoigne principalement de la contribution des immigrants de PLOP français dont la langue maternelle n'est ni le français ni l'anglais à la population de langue française du Québec.

La baisse du poids démographique de la population ayant le français comme première langue officielle parlée au Canada découle principalement du fait que la part relative des immigrants de langue tierce qui adoptent principalement l'anglais à la maison ou qui, des deux langues officielles, ne connaissent que cette langue, devrait continuer à croître à un rythme plus rapide que celle des immigrants qui s’orientent vers le français. Mentionnons par ailleurs qu'au moment de l'ENM de 2011, 83,4 % des immigrants dans l'ensemble du Canada avaient l'anglais comme première langue officielle parlée comparativement à 10,3 % le françaisNote 4.

Les résultats de projections donnent à penser que, en raison de leur rôle majeur dans l'évolution démographique, le niveau et la composition de l'immigration à venir au Canada hors Québec seraient les facteurs durables les plus importants susceptibles de ralentir, voire freiner, le déclin du poids démographique des populations de langue française au fil du temps. Nous avons d'abord montré que peu importe le scénario d'immigration envisagé, cela ne devrait pas empêcher le poids relatif de cette population de décliner. C'est pourquoi nous avons simulé un changement dans la composition linguistique de l'immigration sans en hausser le nombre par rapport au scénario de référence pour en examiner l'effet à long terme. Un tel scénario permet d'estimer le nombre d'immigrants de langue française (selon le critère de la première langue officielle parlée) qui serait requis chaque année entre 2017 et 2036 pour faire en sorte de maintenir constant au niveau de 2016 le poids démographique des populations de langue française dans chaque province.

Les résultats de ce scénario indiquent que pour arriver à ce résultat, le nombre requis d'immigrants de langue française devrait être multiplié par 1,7, soit un nombre de 275 000 sur 20 ans plutôt que les 165 000 projetés selon le scénario de référence. Cette augmentation serait très variable d'une province à l'autre. Ainsi, l'Ontario, où s'établissent près de 70 % des immigrants de langue française, aurait à multiplier son nombre d'immigrants de langue française par 1,5 (soit 50 %) par rapport au scénario de référence, alors que le Nouveau-Brunswick, province comptant la plus forte proportion de la population de PLOP français au Canada hors Québec, devrait multiplier par 3,3 (soit 230 %) le nombre de 7 000 immigrants de langue française projetés selon le scénario de référence. Rappelons qu'en 2011, la population de langue française du Nouveau-Brunswick composait 31 % de la population de la province, mais ne comptait que 12 % des immigrants venus s'y établir.

6.2.3 Les conséquences possibles de l’évolution démographique

Les conséquences possibles de l’évolution démographique au cours des prochaines années pour les populations de langue officielle sont nombreuses et certaines d’entre elles méritent d'être soulignées.

D’abord, il convient de noter que l’immigration, qui devrait continuer d'être le principal moteur de la croissance des grands groupes linguistiques dans l'ensemble du pays au cours des prochaines années, ne devrait pas avoir de répercussions significatives sur le vieillissement des populations de langue officielle au Canada, pas plus qu’elle ne devrait en avoir sur le vieillissement de l'ensemble de la population (Statistique Canada, 2015). Le pourcentage de la population âgée de 65 ans ou plus devrait continuer à croître tant chez les populations de langue anglaise que celles de langue française, quel que soit le scénario d’immigration considéré.

L’immigration pourrait cependant modifier de façon importante la composition ethnoculturelle des groupes anglais et français, tant en augmentant la part qu'y constituent les immigrants que celle de la population dite de deuxième génération (les enfants d'immigrants). Les répercussions découlant de la croissance de la population issue de l'immigration seraient les plus notables au sein de la population de langue française. Parmi la population dont le français est la première langue officielle parlée au Canada, 15 % étaient issues de l’immigration en 2011, un pourcentage qui pourrait doubler d’ici 2036 selon le scénario de référence (29,5 %). Parmi la population dont l'anglais est la première langue officielle parlée, ces pourcentages sont respectivement de 44 % en 2011 et de 52 % en 2036.

Les répercussions de l'évolution démographique alimentée par l'immigration pourraient également se faire sentir sur le bilinguisme français-anglais au pays. Au Canada hors Québec, par exemple, la part des immigrants au sein de la population dont l'anglais est la première langue officielle parlée devrait s'accroître d'ici 2036. De 22,6 % lors de l'ENM de 2011, elle pourrait en effet se situer entre 25,8 % et 31,3 %. Or, le taux de bilinguisme de la population immigrante de PLOP anglais au Canada hors Québec, qui était de 4,0 % en 2011, pourrait se situer à 3,2 % en 2036. Une telle situation ferait en sorte que le taux de bilinguisme français-anglais de l'ensemble de la population de langue anglaise au Canada hors Québec passerait de 6,5 % en 2011 à 6,3 % selon le scénario de référence. En revanche, le taux de bilinguisme français-anglais devrait s'accroître parmi la population immigrante dont le français est la première langue officielle parlée, tant au Québec qu'au Canada hors Québec. Par exemple, au Québec, leur taux de bilinguisme passerait de 44,4 % en 2011 à entre 50,2 % et 51,8 %.

Au Canada hors Québec, la force d’attraction du français comme principale langue d'usage au foyer devrait demeurer marginale auprès des groupes de langue maternelle autre que française. La force d’attraction de l’anglais, par contre, devrait rester élevée, tant pour les personnes de langue française que celle d’autres langues maternelles.

Une partie de la population de langue maternelle française tend à adopter l’anglais comme principale langue d’usage au foyer. Ainsi, environ la moitié de la population de langue maternelle française avait fait un transfert linguistique vers l’anglais au cours de sa vie en 2011 et les projections indiquent que cette proportion ne devrait pas changer d’ici 2036. Bien entendu, les taux de transfert vers l'anglais sont beaucoup plus importants dans les provinces et les territoires à l'extérieur du Nouveau-Brunswick et des régions ontariennes limitrophes du Québec.

La force d’attraction de l’anglais à l’extérieur du Québec fait donc en sorte que la population de langue française tend à voir sa croissance démographique freinée par les transferts qu’elle effectue vers l’anglais. Cette situation devrait perdurer d’ici 2036.

Les transferts linguistiques vers l’anglais au Canada hors Québec se traduisent par une transmission incomplète du français des parents aux enfants du fait que la langue parlée le plus souvent à la maison est généralement celle qui sera transmise aux enfants. Les transferts vers l’anglais sont associés à l’exogamie, donc au fait que de nombreux couples formés d’au moins un conjoint de langue maternelle française sont des couples mixtes (l’autre conjoint étant dans la plupart des cas de langue anglaise)Note 5. Ce contexte favorise la transmission de l’anglais aux enfants au détriment du français. Le chapitre 2 a montré que la transmission incomplète de la langue française du parent ou des parents aux enfants a contribué au fil des ans au vieillissement des populations de langue française au Canada hors Québec. Ce faisant, elle réduit aussi le bassin potentiel de nouveaux parents de langue française susceptibles de transmettre à leur tour le français à leurs enfants.

Les nombreux résultats présentés dans notre étude mettent en évidence les contextes différents au sein desquels ont évolué et devraient continuer à évoluer les minorités de langue officielle au Canada. Le fait que la langue anglaise au Québec devrait vraisemblablement continuer à jouir d’un pouvoir d’attraction significatif auprès des populations de langue tierce pourrait contribuer positivement à la dynamique et la vitalité de la population de langue anglaise, et ce en dépit des pertes migratoires qu’elle subirait au profit du reste du Canada. Toutefois, ces pertes devraient être plus que compensées par l’apport de l’immigration internationale tout au long de la période de projection selon le scénario de référence. De plus, cette population, malgré son statut minoritaire, devrait continuer à maintenir des taux élevés de transmission linguistique aux enfants comme le montre bien le graphique 2.2, ce qui fait en sorte que son accroissement naturel (les naissances moins les décès) devrait contribuer positivement à la croissance de sa population d’ici 2036.

La situation de la population de langue française vivant à l’extérieur du Québec est bien différente, même si, d'un point de vue démographique, elle devrait aussi profiter de l’immigration internationale, quoique dans une mesure nettement moins grande. Son plus grand défi relève d’un redressement de sa structure par âge : faire en sorte d’accroître le nombre de jeunes qui pourront à leur tour transmettre le français à leurs enfants, ce qui aurait aussi pour effet de ralentir le vieillissement démographique.  Ce redressement ne peut cependant provenir de l’apport migratoire, que celui-ci soit interne ou international, parce que la migration n’exerce généralement pas d’effet significatif sur la structure  par âge.

6.2.4 Limites de l'étude et pistes de réflexion

Nous avons souligné à quelques reprises que le fait d'effectuer des projections de certaines caractéristiques linguistiques de la population ne permet pas nécessairement et dans tous les contextes de cerner ce que l'on appellerait l’évolution de la « situation linguistique ». Par exemple, les projections présentées dans notre étude n'ont pu, pour des raisons de nature méthodologique, prendre en compte les données sur les langues utilisées au travail ou sur les langues parlées régulièrement à la maison, en plus de celle qui y est parlée le plus souvent. Les projections linguistiques ne permettent pas non plus de projeter l'utilisation des langues dans l'espace public. Il est vrai que, en général, lorsqu'un groupe linguistique est très dominant de par son effectif et son poids démographique, la langue utilisée dans l'espace public est généralement dictée par ce qu'il est convenu d'appeler la « loi du sol » (Termote, 2014), c'est-à-dire la loi du nombre. Toutefois, dans certains cas, comme à Montréal, par exemple, deux langues d'usage public coexistent de facto. Les facteurs susceptibles d'influencer l'utilisation de l'une ou l'autre de ces langues sont complexes et difficiles à projeter par l’entremise de Demosim.

Nous avons souligné le fait que l'information sur la première langue officielle parlée peut, en général, procurer une approximation de la langue principale des individus, c'est-à-dire celle dans laquelle ils sont le plus à l'aise pour communiquerNote 6. Néanmoins, la langue d'usage public, voire celle utilisée dans certains domaines de la sphère publique, peut différer de langue principale des individus. Par exemple, au Québec, lors de l'Enquête nationale auprès des ménages de 2011, 22,1 % des travailleurs dont l’anglais était la première langue officielle parlée ont déclaré utiliser le français le plus souvent au travail, 12,1 % le français et l’anglais à égalité et 28 % ont déclaré l’utiliser de façon régulière en plus de celle utilisée le plus souvent, généralement l’anglais. Chez les travailleurs de PLOP français, ces proportions étaient de 4,2 %, 4,0 % et 22,1 % respectivement. De plus, soulignons que les travailleurs québécois de PLOP anglais ont été proportionnellement moins nombreux à déclarer utiliser l’anglais le plus souvent au travail en 2011 qu’en 2006, et ceux de PLOP français à déclarer utiliser le français le plus souvent au travail. On assiste en revanche à un accroissement du bilinguisme français-anglais en milieu de travail, particulièrement dans la région de Montréal.

Cela dit, il n’en demeure pas moins que, chez les personnes capables de parler le français et l’anglais, la langue prédominante au foyer tend généralement à être celle qu’on préférera utiliser dans l’espace public (voir à ce sujet Corbeil et Houle, 2013 et Termote, 2014)Note 7.

Une autre dimension qu’il faut garder à l’esprit et qui n’a pas fait l’objet d’une analyse approfondie dans la présente étude concerne les répercussions éventuelles de l’engouement pour les programmes d’immersion en français au Canada hors Québec. Pour l’année scolaire 2014/2015, le nombre d’inscriptions dans de tels programmes a atteint près de 410 000 élèves comparativement à 277 840 quinze ans plus tôt, soit une croissance de 48 %. Des données tirées du cycle 2006-2007 de l'Enquête sur les jeunes en transitionNote 8 menée par Statistique Canada ont révélé que les jeunes ayant fréquenté un programme d'immersion en français maintiennent leurs acquis dans la langue seconde beaucoup plus longtemps que ceux ayant fréquenté un programme régulier de langue seconde. Quelles seront les conséquences de cette croissance des inscriptions dans des programmes d'immersion sur l'évolution du bilinguisme français-anglais au pays?

Les résultats présentés au chapitre 5 donnent à penser que ce n’est pas tant l’accroissement important à proprement parler du nombre de jeunes de 5 à 14 ans du Canada hors Québec capables de parler les deux langues officielles qui aurait une influence importante sur le taux de bilinguisme dans l’ensemble du pays d’ici 2036, mais plutôt l’effet conjugué de cette hausse et de celle du nombre de jeunes ayant maintenu leurs acquis dans leur langue seconde après avoir terminé leurs études secondaires.

En guise de conclusion, rappelons que notre étude a permis de mettre en lumière l'importance de phénomènes démographiques et démolinguistiques clés qui constituent des tendances lourdes depuis plusieurs décennies, lesquelles devraient se poursuivre au cours de celles qui suivront. Rappelons que notre objectif principal n'était certes pas de prévoir l'avenir, mais de souligner la sensibilité de l'évolution de ces caractéristiques aux différents phénomènes décrits et analysés. Reste à souhaiter que les résultats présentés permettent aux lecteurs d'en prendre la mesure et la portée potentielles.


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