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    Mettre l'accent sur les Canadiens : résultats de l'Enquête sociale générale

    Tendances du capital social au Canada

    Tendances du capital social au Canada

    par Martin Turcotte

    [Faits saillants] [Article intégral en PDF]

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    Début du texte

    Les concepts en sciences sociales font rarement consensus et celui de capital social ne fait pas exception à la règle. De façon générale, on considère que le capital social est un ensemble de ressources dont bénéficient les individus et les collectivités, et qui existent grâce aux réseaux sociaux. La valeur du capital social réside dans les conséquences, généralement positives, qui résultent de la formation et du maintien de ces rapports sociaux : flux d’information, confiance, réciprocité, coopération, productivitéNote 1.

    On peut généralement distinguer deux grandes perspectives dans les études portant sur le capital social. La première approche considère le capital social comme une ressource individuelle qui profite principalement aux membres des réseaux sociaux (Bourdieu, 1986; Lin, 2001; Coleman, 1988; Boxman et al., 1991)Note 2. Selon cette approche individualiste, un niveau de capital social élevé se caractérise par : 1) des réseaux personnels solides et fiables, basés sur la réciprocité, et qui permettent d’obtenir du soutien émotif, de la compagnie, de l’aide financière d’urgence. Ce sont les « liens forts »; 2) des réseaux de connaissances étendus et diversifiés, qui permettent d’avoir accès à des ressources instrumentales (informations privilégiées, contacts, possibilités d’emploi, etc.)Note 3. Ce sont des « liens faibles ».

    Selon certains tenants de l’approche individualiste, les individus « investissent » dans leurs réseaux de relations sociales et en tirent des bénéfices futurs — même si ce n’est pas leur but premier —, comme ils le feraient en investissant en éducation pour augmenter leur capital humain, leur employabilité et leurs revenus à long terme (Lin, 2001). Les bénéfices individuels du capital social, qui constituent souvent des objectifs de politique publique, sont nombreux : effets positifs sur la santé (Berkman et Glass, 2000), intégration des immigrants au marché du travail (Chiswick et Miller, 1996), qualité d’emploi et niveau de revenus (Erickson, 2001). Par définition, cette perspective individualiste du capital social sous-tend l’existence d’inégalités, bon nombre de personnes n’étant pas membres des réseaux sociaux donnant accès aux ressources les plus rares et les plus convoitées dans la société (Bourdieu, 1986).

    Selon la deuxième approche, plus collective, le capital social est surtout considéré comme une caractéristique des communautés, que ce soit des quartiers, des villes, des régions ou des États (Putnam, 2000). Malgré son point de vue collectif, cette approche considère quand même que ce sont les réseaux sociaux, notamment par l’engagement et la participation communautaire, qui sont à la source du capital social. En effet, c’est par cet engagement communautaire et ces rapports sociaux que naissent des normes, valeurs et comportements qui bénéficient à l’ensemble de la société. Selon cette perspective, un des traits fondamentaux des collectivités ayant un niveau de capital social élevé serait la tendance des citoyens à se faire confiance entre eux — même s’ils ne se connaissent pas —, ce que l’on nomme « confiance généralisée »Note 4. En bref, même si le capital social ou la « confiance généralisée » peut émaner des diverses relations et rapports sociaux entre les individus, on souligne plutôt les effets positifs pour l’ensemble de la société.

    Selon les conclusions de diverses études rattachées plus ou moins directement à la perspective collective, lorsque le capital social d’une collectivité est élevé, le niveau de criminalité est plus faible, les enfants réussissent mieux à l’école, la participation politique est plus élevée, la croissance économique, plus forte (pour de nombreux exemples de ces études, voir Kay et Johnson, 2007).

    L’objectif du présent rapport n’est pas de discuter de façon extensive des divers débats théoriques entre experts du capital social. Il s’agit plutôt de montrer l’évolution de divers indicateurs et mesures, identifiés dans des études antérieures, comme étant des éléments du capital social.

    En 2003, Statistique Canada a inclus, pour la première fois dans l’Enquête sociale générale (ESG) sur l’engagement social, diverses mesures associées au concept de capital social. Cet exercice a été répété en 2008 et 2013. Il est donc maintenant possible de présenter un portrait détaillé de l’évolution de ces différents indicateurs durant une décennie.

    La section 1 du rapport s’intéresse à des indicateurs qui relèvent surtout du courant considérant le capital social comme une caractéristique individuelle : tailles des réseaux d’amis proches, des réseaux de connaissances, de voisins et d’autres amis, fréquence des contacts, diversité des amis. Les sections 2 et 3 présentent des indicateurs principalement associés à l’approche collective. La section 2 examine de quelle manière la participation des Canadiens à des organismes ou des associations a évolué entre 2003 et 2013. La section 3 porte sur une mesure centrale pour le concept de capital social, soit la confiance généralisée. On y présente aussi divers indicateurs supplémentaires de la confiance des gens envers les personnes de leur voisinage ou envers les inconnus.

    Section 1 : Tendances dans les réseaux sociauxNote 5

    Les aînés, particulièrement à risque de n’avoir aucun ami proche

    Les amis proches sont ceux « qui ne sont pas de la parenté mais avec qui nous sommes à l’aise, à qui nous pouvons dire ce que nous pensons et à qui nous pouvons demander de l’aide ». Ces derniers sont ceux qui fournissent du soutien affectif ou financier lors d’épreuves, ceux qui connaissent souvent le mieux la personne (Wellman et Wortley, 1990).

    Il est difficile, voire impossible, de déterminer quel est le nombre « idéal » ou souhaitable d’amis proches, notamment puisqu’il existe une grande variation dans les préférences individuelles. Cela étant dit, n’avoir aucun ami proche est une situation probablement peu souhaitable pour la plupart des gensNote 6. En 2013, une faible minorité de Canadiens ont dit n’avoir aucun ami proche (6 %)Note 7. Aussi, la tendance était relativement stable, cette proportion n’ayant à peu près pas changé par rapport à 2003 (tableau 1).

    Malgré cette minorité de Canadiens sans amis proches, la proportion variait sensiblement selon le groupe d’âge. En 2013, par exemple, 15 % des aînés de 75 ans et plus étaient dans cette situation, comparativement à 5 % des personnes âgées entre 35 et 44 ans. Autrement dit, parmi les Canadiens de 75 ans ou plus vivant ne vivant pas en institution, près de 1 sur 6 n’avait aucun ami proche à qui se confier ou à qui demander de l’aide.

    Selon des études, si cette absence d’ami se traduit en sentiment de solitude, il peut s’agir, pour les aînés, d’un facteur de risque de perte de capacité fonctionnelle et même de mortalité (Perissinotto et coll., 2012; Luo et coll., 2012). Selon l’ESG de 2013, les aînés âgés de 65 ans et plus qui n’avaient aucun ami proche étaient moins susceptibles de percevoir leur état de santé positivement. Spécifiquement, 34 % des aînés qui n’avaient pas d’ami proche ont dit que leur état de santé était excellent ou très bon, comparativement à 54 % de ceux qui ont déclaré avoir trois amis proches ou plus.

    La proportion des personnes qui ne rapportaient aucun ami proche variait aussi selon la province, la plus faible proportion ayant été enregistrée à l’Île-du-Prince-Édouard (2 %) et la plus forte au Québec (8 %). Notons qu’au Québec, la proportion d’aînés de 75 ans et plus qui ont rapporté n’avoir aucun ami proche était sensiblement plus élevée que dans l’ensemble des autres provinces : c’était le cas de 28 % d’entre eux en 2013. La proportion correspondante était de 11 % pour l’ensemble des autres provinces.

    Proportion de personnes avec trois amis ou plus à la hausse

    Les données de l’Enquête sociale générale de 2013 illustrent ce que plusieurs études ont démontré dans le passé, soit qu’un plus grand nombre d’amis proches est associé à une meilleure santé perçue et une satisfaction à l’égard de la vie plus élevée (Sinha, 2014).

    Si la proportion de personnes n’ayant aucun ami proche est demeurée relativement stable depuis 2003, on pouvait cependant constater une hausse de la part de personnes en ayant un plus grand nombre (graphique 1).

    Graphique 1 pour Tendances du capital social au Canada 2015002

    Description du graphique 1

    En 2013, 75 % des Canadiens ont dit avoir trois amis proches ou plus, comparativement à 70 % une décennie plus tôt (tableau 1). Cette hausse a été enregistrée autant chez les hommes que chez les femmes, et dans la plupart des groupes d’âge. Ce sont les jeunes âgés de 15 à 24 ans qui étaient les plus susceptibles d’avoir au moins trois amis proches (88 %). Une des raisons pour lesquelles les jeunes ont plus d’amis est qu’ils sont plus susceptibles de rencontrer, au cours d’un mois donné, de nouvelles personnes avec lesquelles ils ont l’intention de demeurer en contact (Sinha, 2014).

    De manière générale cependant, les Canadiens étaient proportionnellement plus nombreux à rencontrer de nouvelles personnes avec lesquelles ils entendaient demeurer en contact en 2013 qu’ils ne l’étaient 10 ans auparavant. Cela était vrai dans tous les groupes d’âge, mais en particulier chez les plus jeunes (graphique 2).

    Graphique 2 pour Tendances du capital social au Canada 2015002

    Description du graphique 2

    Rapports sociaux avec les connaissances ou d’autres amis

    Le fait de pouvoir compter sur de nombreuses connaissances ou « autres amis » permettant d’accéder à des ressources variées est au cœur du concept de capital social selon l’approche individualiste (Lin, 2000). En 2013, 7 % des Canadiens ont dit n’avoir aucun « autre ami » ou connaissance, leur proportion étant légèrement plus élevée qu’en 2003 (6 %) (graphique 3). Malgré cette légère hausse de la proportion de Canadiens sans autres amis ou connaissances, on a tout de même enregistré une progression du pourcentage de personnes ayant un nombre élevé d’autres amis ou connaissances (graphique 3).

    Graphique 3 pour Tendances du capital social au Canada 2015002

    Description du graphique 3

    Ainsi, la proportion des personnes ayant plus de 10 « autres amis » est passée de 56 % en 2003 à 60 % en 2013 (tableau 2). Cette progression s’est cependant surtout faite chez les plus jeunes. Par exemple, le pourcentage des Canadiens de 25 à 34 ans qui avaient plus de 10 « autres amis » est passé de 58 % en 2003 à 70 % en 2013. Chez les Canadiens de 55 ans et plus, on a plutôt enregistré une stabilité.

    L’augmentation massive de l’utilisation des réseaux sociaux virtuels comme Facebook ou Twitter, en particulier par les jeunes, est possiblement à la source de cet écart grandissant entre les groupes d’âge. Alors que la presque totalité des jeunes de 15 à 24 ans utilisent des sites de réseautage social (96 %), c’est le cas de 36 % des aînés de 65 ans et plus.

    Aussi, lorsqu’on considère uniquement les utilisateurs de réseaux sociaux, la proportion des 15 à 24 ans ayant plus de 10 autres amis est pratiquement identique à celle enregistrée pour l’ensemble des personnes appartenant à ce groupe d’âge (77 % et 75 % respectivement). Cependant, chez les aînés de 75 ans et plus qui participent à de tels sites, la proportion de ceux ayant plus de 10 autres amis était plus élevée (58 %, comparativement à 43 % pour l’ensemble des aînés de ce groupe d’âge) (graphique 4).

    Graphique 4 pour Tendances du capital social au Canada 2015002

    Description du graphique 4

    Les échanges de services entre voisins plus fréquents

    Les voisins peuvent, d’une certaine façon, entrer dans la catégorie des « liens faibles ». Cependant, étant donné leur proximité physique, les rapports de voisinage favorisent aussi la circulation de certains types de ressources uniques : échange de services, sociabilité, développement d’une confiance et d’un milieu sécuritaire pour les enfants.

    En 2013, un peu plus de 4 Canadiens sur 10 ont dit connaître de nombreux voisins ou la plupart d’entre eux, une proportion inchangée par rapport à 2003 (tableau 3).

    Malgré cette stabilité dans le nombre de voisins connus, les échanges de services étaient quand même plus fréquents qu’ils ne l’étaient dix ans auparavant. En effet, le pourcentage de Canadiens qui ont déclaré avoir rendu un service à un voisin au cours du dernier mois est passé de 61 % en 2003 à 70 % en 2013 (tableau 4). La part de ceux qui ont dit qu’un de leurs voisins leur avait rendu service a aussi progressé durant la même période.

    La propension à connaître ses voisins et à échanger divers services avec eux variait selon le groupe d’âge et la province de résidence. En outre, les aînés de 65 et 74 ans (51 %) et ceux de 75 ans et plus (47 %)  étaient les plus susceptibles de connaître de nombreux voisins ou la plupart d’entre eux. En comparaison, c’était le cas de 29 % des jeunes adultes de 25 à 34 ans.

    Cela s’explique notamment par le fait que les personnes âgées soient plus susceptibles de résider dans leur ville ou leur communauté locale depuis un plus grand nombre d’années. Spécifiquement, alors que plus de 85 % des personnes âgées ont déclaré qu’elles résidaient dans leur ville ou leur communauté locale depuis 10 ans ou plus, c’était le cas de 46 % seulement de jeunes adultes de 25 à 34 ans.

    Les écarts entre provinces étaient aussi relativement marqués en ce qui a trait la propension des gens à connaître leurs voisins. Par exemple, en 2013, 37 % des résidents de l’Alberta ont déclaré connaître de nombreux voisins ou la plupart d’entre eux, par rapport à 68 % de ceux de Terre-Neuve-et-Labrador. Encore une fois, la mobilité résidentielle aidait à comprendre les différences. Par exemple, en 2013, c’est à Terre-Neuve-et-Labrador que l’on a enregistré la plus forte proportion de personnes qui résidaient dans leur ville ou communauté locale depuis 10 ans ou plus (78 %).

    Le type de lieu de résidence peut aussi faire une différence. En effet, les personnes qui résidaient dans des régions métropolitaines de recensement (RMR) étaient moins susceptibles de connaître de nombreux voisins ou la plupart d’entre eux (38 %) que ceux qui résidaient en dehors des RMR (67 %).

    La stabilité résidentielle n’explique cependant pas tout. En effet, les personnes qui avaient des réseaux sociaux plus vastes étaient aussi plus portées à connaître leurs voisins que celles qui étaient plus isolées socialement (graphique 5). Par exemple, en 2013, 36 % des personnes qui avaient 1 ou 2 amis proches ont dit connaître de nombreux voisins ou la plupart d’entre eux, par rapport à 48 % de ceux qui ont déclaré avoir de 6 à 10 amis proches. Le même type d’association existait en ce qui a trait aux « autres amis » et connaissances.

    Graphique 5 pour Tendances du capital social au Canada 2015002

    Description du graphique 5

    Fréquence des rapports sociaux en personne avec les amis à la baisse

    Des rapports plus fréquents entre amis peuvent renforcer les liens, les sentiments de réciprocité et d’appartenance au groupe. Malgré la progression du nombre de Canadiens ayant déclaré avoir un nombre important d’amis proches et d’autres amis, ceux-ci se voyaient moins souvent en personne que ce n’était le cas 10 ans auparavant.

    En effet, la proportion des personnes qui ont dit avoir vu leurs amis quelques fois par semaine ou plus a diminué de 12 points de pourcentage, passant de 56 % en 2003 à 44 % en 2013 (tableau 5).

    Les personnes qui ont un nombre d’amis plus élevé ont plus tendance à les voir plus souvent. Cependant, la diminution de la fréquence des contacts en personne avec les amis était réelle autant pour ceux qui avaient un nombre d’amis proches plus limité que pour ceux qui avaient trois amis proches ou plus (graphique 6).

    Graphique 6 pour Tendances du capital social au Canada 2015002

    Description du graphique 6

    Des tendances similaires, quoique moins prononcées, existaient en ce qui a trait aux communications avec les amis par téléphone, par Internet ou par courrier électronique (mais excluant les messages textes). En 2003, 60 % des Canadiens avaient communiqué avec leurs amis quelques fois ou plus par semaine, une proportion qui avait diminué à 54 % en 2013 (tableau 5).

    Malgré cette diminution de la fréquence des contacts avec les amis, la forte majorité des gens étaient satisfaits de la fréquence des rapports (Sinha, 2014). Il est possible que les façons plus récentes de communiquer entre amis et avec la parenté, comme les messages textes, expliquent en partie pourquoi les contacts sont moins fréquents.

    Ainsi en 2013, 57 % des Canadiens avaient communiqué par message texte avec leurs amis. Des renseignements à propos de ce type de contacts n’ont cependant pas été recueillis en 2003 et 2008.

    Notons que les Canadiens ne semblaient pas avoir remplacé les rencontres en personne et les communications par téléphone avec leurs amis par des contacts plus fréquents avec les membres de leur famille (excluant les personnes avec lesquelles ils résident). En effet, les Canadiens étaient moins portés à voir les membres de leur famille quelques fois par semaine ou plus qu’il y a 10 ans (26 % en 2013, comparativement à 38 % en 2003) (tableau 6). Ils étaient aussi moins enclins à communiquer fréquemment avec eux qu’ils ne l’étaient dix ans auparavant. Cette diminution de la fréquence des contacts avec la famille a été enregistrée dans tous les groupes d’âges.

    Augmentation des contacts avec des amis appartenant à un groupe ethnique visiblement différent du leur

    De façon générale, les gens ont tendance à choisir des amis qui présentent des caractéristiques sociodémographiques, économiques et culturelles similaires aux leurs (Fischer, 1982; McPherson et coll., 2001). Un des facteurs expliquant la relative homogénéité ethnique des réseaux sociaux est la répartition spatiale de la population au sein des quartiers et des régions du Canada. En effet, en dehors des grands centres de population comme Toronto et Vancouver, les chances d’entrer en contact avec des personnes d’origines variées sont plus rares.

    Cela étant dit, avec la diversification socioculturelle et la croissance de la population qui réside dans les régions métropolitaines de recensement, ces occasions pourraient se multiplier. C’est d’ailleurs ce que l’on constate avec les données de l’ESG, la proportion de gens ayant été en contact avec au moins quelques personnes d’un groupe ethnique visiblement différent du leur ayant progressé depuis 2003Note 8. À l’opposé, le pourcentage de Canadiens qui n’étaient entrés en contact avec aucune personne appartenant à un groupe ethnique visiblement différent du leur était à la baisse (graphique 7).

    Spécifiquement, en 2013, 59 % des gens ont dit que parmi les amis avec lesquels ils avaient été en contact au cours du dernier mois, au moins quelques-uns appartenaient à un groupe ethnique visiblement différent du leur. En comparaison, cette proportion était de 54 % en 2003 (tableau 7).

    Graphique 7 pour Tendances du capital social au Canada 2015002

    Description du graphique 7

    Les jeunes étaient nettement plus susceptibles d’avoir eu des contacts, au cours du dernier mois, avec des amis appartenant à un groupe ethnique différent du leur. En 2013, c’était le cas de 77 % des personnes âgées entre 15 et 24 ans, comparativement à 43 % des personnes âgées entre 65 et 74 ans et 39 % des aînés de 75 ans et plus. Ces différences s’expliquent notamment par le fait que la proportion de personnes appartenant à une minorité visible est plus faible chez les 65 ans et plusNote 9.

    La progression, entre 2003 et 2013, de la propension à entrer en contact avec des personnes d’autres groupes a aussi été plus marquée chez les jeunes Canadiens. Parmi les personnes âgées entre 15 et 34 ans, par exemple, la proportion de ceux qui sont entrés en contact avec des amis appartenant à un groupe ethnique visiblement différent du leur est passée de 65 % à 72 % entre 2003 et 2013. En comparaison, la part est demeurée à peu près inchangée, entre 2003 et 2013, chez les 55 à 74 ans (graphique 8).

    Graphique 8 pour Tendances du capital social au Canada 2015002

    Description du graphique 8

    Malgré cette hausse des contacts avec des personnes visiblement différentes, la propension à établir des contacts avec des amis ayant une langue maternelle autre est cependant demeurée à peu près inchangée au cours de la décennie.

    En 2013, 6 Canadiens sur 10 avaient uniquement été en contact, au cours du dernier mois, avec des amis ayant la même langue maternelle qu’eux, soit la même proportion qu’en 2003. Reflétant la répartition géographique des populations de langues officielles et non officielles au Canada, cette proportion variait de façon importante selon la province. En 2013, c’est en Ontario que l’on enregistrait la plus faible proportion de gens ayant uniquement eu des contacts avec des amis ayant la même langue maternelle qu’eux en 2013 (54 %). C’est à Terre-Neuve-et-Labrador que cette proportion était la plus élevée (82 %) (tableau 8).

    Finalement, la proportion des personnes âgées de 15 ans et plus qui ont déclaré que tous leurs amis étaient du même sexe que le leur a légèrement diminué, passant de 20 % à 18 % entre 2003 et 2013 (tableau 9). Cette baisse était cependant nettement plus marquée chez les personnes âgées de 25 à 34 ans que dans les autres groupes d’âge.

    Facteurs associés aux réseaux sociaux

    En plus des différences selon le sexe, les groupes d’âge et les provinces, divers facteurs ont été identifiés comme étant associés à la taille et la diversité des réseaux sociaux et à la fréquence des contacts entre les membres de ces réseaux. De façon générale, les personnes qui ont un niveau de scolarité et des revenus plus élevés, de même que celles qui occupent un emploi, ont des réseaux plus importants et plus étendus (Moore, 1990). Divers traits de personnalité, notamment l’extroversion et l’agréabilité, peuvent aussi avoir une incidence sur les réseaux sociaux des individus (Ozer et Benet-Martinez, 2006). Les immigrants récents peuvent, par ailleurs, avoir des réseaux sociaux moins développés — particulièrement dans le domaine des liens faibles —, ce qui peut notamment rendre leur parcours vers l’emploi plus difficile (Thomas, 2011).

    Au cours des dernières années, des études ont examiné l’impact que pourraient avoir les sites de réseautage social sur la nature des relations interpersonnelles (p. ex., Hampton et Wellman, 2003; Ellison, Steinfield et Lampe, 2007). Comment les utilisateurs fréquents des sites de réseautage se comparent-ils aux non-utilisateurs?
    Après avoir neutralisé, à l’aide d’une régression logistique, les effets des caractéristiques individuelles comme l’âge, le niveau de scolarité et le sexe, on constate que les Canadiens qui participaient fréquemment à des sites de réseautage social étaient plus susceptibles d’avoir trois amis proches ou plus (probabilité prédite de 0,82, par rapport à 0,71 pour les non-utilisateurs)Note 10. Ils étaient aussi plus portés à avoir plusieurs autres amis ou connaissances et moins à risque de n’avoir aucun ami proche (tableau 10). Ces résultats sont peu étonnants, puisque la nature et l’objectif même de ces sites sont d’entretenir des relations sociales avec de nombreuses personnes. Mais qu’en est-il des rapports en personne avec ces « amis », qui peuvent parfois être uniquement virtuels?

    Selon certaines études, les personnes qui sont plus actives sur les réseaux sociaux ont des relations non virtuelles plus fréquentes avec les membres de leurs réseaux (p. ex.,, Young, 2011; Johnston et coll., 2010). C’est aussi ce que l’on observe dans l’ESG, puisque les utilisateurs de sites de réseautage social étaient plus portés à voir leurs amis en personne quelques fois par semaine ou plus que ceux qui ne les utilisaient pas (tableau 11).

    On présente parfois Internet comme étant une porte ouverte sur le monde. Conformément à cette perception, les utilisateurs de sites de réseautage étaient plus susceptibles d’avoir été en contact avec au moins quelques personnes d’un groupe ethnique visiblement différent du leur au cours du dernier mois (probabilité prédite de 0,64, comparativement à 0,52 pour ceux qui n’utilisaient jamais les sites de réseautage social).

    L’écoute de la télévision n’empêche pas les relations sociales

    Selon Putnam, une partie du déclin du niveau de capital social aux États-Unis s’explique par l’augmentation du temps consacré à l’écoute de la télévision en solitaire comme loisir (aux dépens d’activités de groupe ou communautaires permettant de tisser des liens et de créer du capital social) (Putnam, 2000).

    Cependant, en 2013, la proportion de gens qui n’avaient aucun ami proche était plus élevée chez ceux qui n’écoutaient pas la télévision (tableau 10). Spécifiquement, la probabilité des personnes n’écoutant habituellement pas la télévision de n’avoir aucun ami proche était deux fois plus élevée que celle des personnes qui écoutaient entre 10 et 19 heures de télévision par semaine (probabilités de 0,07 et 0,03 respectivement).

    De plus, il n’existait aucune association entre les habitudes d’écoute de la télévision et la probabilité d’avoir un nombre plus élevé d’amis proches (trois ou plus) ou d’autres amis ou connaissances (plus de 10). Certaines personnes peuvent avoir remplacé l’écoute de la télévision par l’utilisation de l’Internet.

    Les personnes qui résident dans la même ville depuis 10 ans ou plus ont plus de contacts sociaux

    Malgré la popularité croissante des « amitiés virtuelles », les données de l’ESG de 2013 tendent à montrer que la proximité spatiale entre individus demeure un facteur important dans la nature et la forme des rapports sociaux avec les amis.

    En effet, les personnes qui résidaient dans leur communauté locale depuis plus longtemps étaient légèrement plus portées à déclarer avoir au moins 3 amis proches et plus de 10 autres amis (tableau 10). Elles avaient même tendance à voir et à communiquer avec leurs amis plus fréquemment, les autres facteurs individuels pris en compte (tableau 11). Ces résultats illustrent que la mobilité géographique, si elle peut procurer des gains économiques, peut engendrer des pertes du point de vue du capital social.

    Le fait de vivre dans une région métropolitaine de recensement (RMR) pouvait aussi faire une différence en ce qui a trait aux réseaux sociaux. En effet, la probabilité d’avoir eu des contacts avec des amis appartenant à un groupe ethnique visiblement différent était plus grande pour les résidents des RMR (tableau 11).

    Section 2 : Tendance dans l’engagement communautaire et le bénévolat

    Le livre Bowling Alone, paru il y a maintenant 15 ans, a illustré de quelle façon le capital social, notamment le niveau de confiance que les citoyens ont les uns envers les autres, avait diminué de manière importante aux États-Unis depuis les années 1960 et 1970. L’un des éléments importants de cette diminution serait, selon Putnam, la chute de l’engagement communautaire, soit la participation des citoyens américains à des organismes, des associations ou des groupesNote 11. Qu’en est-il au Canada?

    Il est impossible de comparer la situation actuelle à ce qu’elle était dans les années 1960 ou 1970. Il est cependant possible d’examiner les tendances, au cours de la dernière décennie, en ce qui a trait au niveau d’engagement communautaire des Canadiens.

    En 2013, environ deux Canadiens sur trois (65 %) participaient ou étaient membres d’un groupe, d’une organisation ou d’une association, comparativement à 61 % en 2003 (Tableau 12). La participation mensuelle à des activités de groupe est néanmoins demeurée inchangée durant la période. En 2013, 48 % des gens avaient participé à des activités de groupe ou des rencontres au moins une fois par mois, soit une proportion identique à celle enregistrée en 2003.

    Fait intéressant, on a même constaté une progression de la participation à des activités de groupe ou à des rencontres chez les aînés de 75 ans et plus. Dans ce groupe d’âge, le taux de participation mensuel a augmenté pour passer de 36 % à 48 % entre 2003 et 2013, ce qui reflète probablement le meilleur état de santé des aînés plus âgésNote 12.

    En 2013, les deux provinces au sein desquelles la participation mensuelle à des activités de groupe était la plus faible étaient le Québec (36 %) et le Nouveau-Brunswick (46 %); dans les autres provinces, le taux de participation variait de 51 % à 55 %.

    Diverses études ont illustré que la participation à des organismes différait de façon relativement importante d’un pays à l’autre, en fonction de différents facteurs contextuels et culturels (Curtis et coll., 2001; Bjørnskov, 2006). Aussi, lorsqu’on compare les Canadiens selon leur région de naissance, on remarque des contrastes relativement importants en ce qui a trait à la participation mensuelle aux activités de groupes ou à des rencontres (graphique 9). Les personnes nées aux États-Unis avaient les taux de participation mensuels parmi les plus élevés, rejoignant les études comparatives ayant aussi montré un engagement plus élevé que la moyenne des Américains (p. ex., Curtis et coll., 2001).

    Graphique 9 pour Tendances du capital social au Canada 2015002

    Description du graphique 9

    Engagement communautaire et diversification des réseaux sociaux

    Les gens qui participent à des activités de groupe ou à des rencontres peuvent élargir leurs réseaux de liens forts ou faibles, notamment en devenant amis avec des gens dont les caractéristiques culturelles et démographiques sont différentes des leurs. Selon les données de l’Enquête sociale générale, cela semblait être le cas, au moins dans une certaine mesure.

    En effet en 2013, parmi les personnes qui participaient à au moins un groupe, organisme ou association, près de 3 sur 4 (73 %) y avaient rencontré au moins quelques personnes faisant partie d’un groupe ethnique visiblement différent du leur. Cette proportion était légèrement à la hausse par rapport à 2003 (70 %).

    Ce sont les participants à un groupe de jeunes (83 %), à un syndicat ou à une association professionnelle (79 %), et à un organisme politique (78 %) qui, grâce à leur participation, étaient les plus susceptibles d’avoir rencontré une personne appartenant à un groupe ethnique visiblement différent du leur.

    Cette proportion était plus faible chez ceux qui participaient à un groupe pour les personnes âgées (57 %) ou à un club social, tel que le Club Kiwanis, les Chevaliers de Colomb ou la Légion. Ces résultats reflètent ceux présentés au tableau 7, qui illustrent le fait que les jeunes sont plus susceptibles d’avoir des réseaux sociaux diversifiés sur le plan ethnique que leurs aînés.

    Le sexe des personnes rencontrées, dans le cadre de la participation à des activités de groupe, variait aussi selon le type d’organisation. Par exemple, 12% des membres ou participants d’un syndicat ont déclaré que toutes les personnes qu’elles y avaient rencontrées étaient du même sexe qu’eux. En comparaison, c’était le cas de 20% des membres ou participants d’un organisme sportif ou récréatif et de 21% de ceux d’un club social.

    La participation bénévole demeure stable, mais les bénévoles y consacrent moins d’heures en moyenne

    L’implication au sein de groupes et d’associations peut être motivée par différents facteurs : intérêt pour la pratique d’un sport, d’une activité culturelle, sociabilité et ainsi de suite. Le désir de contribuer à une cause quelconque, en donnant de son temps à un organisme de charité ou à but non lucratif, peut aussi amener les personnes à participer à diverses activités de groupe. De manière générale, le bénévolat est souvent considéré comme un élément pouvant contribuer au capital social, puisqu’il permet à des gens d’horizons différents de travailler à un objectif commun (Wu, 2011). Il est à noter que dans cette section, les données sont tirées de l’ESG de 2013 sur le don, le bénévolat et la participation et de l’Enquête canadienne sur le don, le bénévolat et la participation de 2004, 2007 et 2010.

    Tout comme pour la participation mensuelle à des activités de groupe ou des rencontres, il y a eu relative stabilité de la participation bénévole des Canadiens au cours de la dernière décennie. En effet, en 2013, 44 % des personnes de 15 ans et plus ont effectué une forme quelconque de travail bénévole, comparativement à 45 % en 2004. Par rapport à 2004, néanmoins, le nombre moyen d’heures consacrées aux activités bénévoles était à la baisse (voir Turcotte, 2015 pour plus de détails à propos des résultats de l’Enquête sociale générale sur le don, le bénévolat et la participation de 2013).

    Section 3 : Tendances dans le sentiment de confiance

    La confiance envers les autres est un élément central et fondamental du capital social, tel que défini par l’approche collective. Si la confiance entre amis proches et membres de la famille est importante à la survie des réseaux de liens forts, la confiance envers les inconnus aurait des impacts bien plus étendus pour l’ensemble de la collectivité.

    En effet, la confiance généralisée est souvent considérée comme un élément facilitant les rapports sociaux : plus celle-ci est élevée, moins les coûts de transaction sont grands et plus les chances d’interactions fructueuses augmentent. Une des raisons pour laquelle on accorde une importance si grande à la confiance généralisée est que celle-ci est corrélée, selon diverses études, à plusieurs objectifs des politiques gouvernementalesNote 13.

    La question classique pour mesurer la confiance généralisée, et qui a déjà été utilisée dans de nombreuses études à ce sujet, est : « De façon générale, diriez-vous qu’on peut faire confiance à la plupart des gens ou diriez-vous qu’on n’est jamais trop prudent dans nos relations avec les gens? »

    À cette question, plus de la moitié des Canadiens ont déclaré qu’on pouvait faire confiance à la plupart des gens (54 % en 2013, ce qui est demeuré pratiquement inchangé par rapport à 2003) (tableau 13). Présenté différemment, 46 % des Canadiens considéraient qu’on n’est jamais trop prudent dans nos relations avec les gens.

    Malgré les fait qu’ils aient plus d’amis que la moyenne, ce sont les jeunes de 15 à 24 qui étaient les moins susceptibles de penser qu’on pouvait faire confiance à la plupart des gens (48 % en 2013). Selon Putnam, un facteur important du déclin de la confiance généralisée serait le remplacement des générations, soit le fait que les générations plus jeunes d’Américains aient moins tendance à être engagées socialement et à faire confiance aux autres (Putnam, 2000). Il est cependant impossible de vérifier si les baby-boomers canadiens exprimaient un niveau de confiance généralisée plus élevé que celui des nouvelles générations lorsqu’ils avaient eux-mêmes de 15 à 24 ans.

    C’est au Québec (36 %) et, dans une moindre mesure, au Nouveau-Brunswick (51 %) que l’on a enregistré les plus faibles niveaux de confiance généralisée. Il s’agissait aussi des deux provinces au sein desquelles les taux de participation mensuels à des activités de groupe ou des rencontres étaient les plus faibles. D’autres études ont aussi constaté que la confiance généralisée était plus faible au Québec que dans les autres provinces, sans toutefois fournir d’explication définitive des raisons expliquant cette différence (Kazemipur, 2006).

    Des études comparatives internationales ont illustré que le niveau de confiance généralisé variait sensiblement d’un pays à l’autre, suggérant que la confiance pouvait être liée à des caractéristiques sociales et culturelles plus générales (Park et Subramanian, 2012). Lorsqu’on examine la confiance généralisée en fonction de la région de naissance des individus, on constate aussi des écarts significatifs.

    En effet, en 2013, le pourcentage de personnes qui disaient que l’on pouvait faire confiance à la plupart des personnes était le plus élevé chez les personnes nées en Europe du Nord et aux États-Unis (68 % dans les deux cas). À l’inverse, les proportions étaient les plus faibles chez les personnes nées dans les Antilles et les Bermudes (41 %) et en Afrique centrale (34 %) (graphique 10)Note 14.

    Graphique 10 pour Tendances du capital social au Canada 2015002

    Description du graphique 10

    Confiance envers les voisins et envers les étrangers

    Il est possible que les gens aient divers référents en tête lorsqu’on leur demande si l’on devrait faire confiance à la « plupart des gens ». De ce fait, il est possible que la confiance de certaines personnes change lorsqu’on spécifie que l’on fait référence aux personnes du voisinage, ou encore à des étrangers.

    Dans l’ESG de 2013, on demandait aux répondants : Sur une échelle de 1 à 5 où 1 signifie « On ne peut pas leur faire confiance du tout » et 5 signifie « On peut leur faire entièrement confiance », quel degré de confiance accordez-vous à chacun des groupes suivants? On s’intéresse ici au cas des voisins et des inconnus.

    En 2013, le niveau de confiance moyen des Canadiens envers les gens de leur voisinage, sur cette échelle de 1 à 5, était de 3,7 (tableau 14). Ce score était inchangé par rapport à 2003. Le niveau de confiance moyen envers les inconnus était plus faible, mais en progression par rapport à une décennie auparavant (2,4 en 2013, comparativement à 2,2 en 2003).

    Les Canadiens plus âgés exprimaient un niveau de confiance plus élevé envers leurs voisins et envers les inconnus que les plus jeunes. Par exemple, les personnes âgées de 75 ans et plus donnaient un score de confiance de 4,1 sur 5 envers les gens de leur voisinage, comparativement à 3,4 sur 5 pour les personnes de 15 à 24 ans. Ce résultat est particulièrement intéressant, considérant que les Canadiens âgés sont, généralement, plus susceptibles d’indiquer qu’ils ne se sentaient pas très en sécurité par rapport à la criminalité dans leur quartier (Fitzgerald, 2008).

    À l’échelon provincial, c’est au Québec que les scores de confiance les moins élevés ont été enregistrés, à la fois par rapport aux voisins (3,5 sur 5) et envers les inconnus (2,1 sur 5). Notons que les Québécois étaient aussi les plus susceptibles de considérer qu’on n’est jamais trop prudent dans nos relations avec les gens (64 %, comparativement à 43 % des Ontariens).

    Près de la moitié des Canadiens pensent que leur voisin leur rapporterait leur portefeuille ou leur sac à main perdu

    Pour donner un sens plus concret à la question classique sur la confiance généralisée, on a développé des instruments qui permettent de mesurer la confiance envers les autres dans des contextes plus spécifiques. Dans le cadre de l’ESG, on demandait aux répondants : « Si vous perdiez votre portefeuille ou votre sac à main qui contient deux cents dollars, quelles seraient vos chances de le récupérer avec l’argent s’il était retrouvé par un de vos voisins? ».

    En 2013, 45 % des gens ont dit qu’il serait très probable qu’ils puissent récupérer leur portefeuille ou leur sac à main advenant une telle situation, une proportion inchangée par rapport à 2003 (tableau 15). Les Canadiens âgés de 75 ans et plus étaient proportionnellement plus nombreux (60 %) à croire qu’ils récupéreraient leur portefeuille ou leur sac à main que ceux âgés entre 35 et 44 ans (48 %). Les jeunes Canadiens étaient les plus sceptiques de tous par rapport à l’honnêteté de leurs voisins : environ un tiers d’entre eux (32 %) pensaient revoir leur argent perdu s’il était trouvé par un voisin.

    Dans les provinces, c’est à Terre-Neuve-et-Labrador — où la part de ceux qui connaissent de nombreux voisins ou la plupart d’entre eux est la plus élevée —, que la confiance de récupérer un portefeuille ou un sac à main était la plus élevée (63 %, par rapport à 44 % en Ontario et 42 % au Québec).

    Facteurs associés à la confiance généralisée

    Afin de permettre de mieux comprendre l’importance relative des différents facteurs associés à la confiance, on a développé des modèles de régression supplémentaires : un portant sur la confiance généralisée, l’autre sur la probabilité qu’un portefeuille perdu soit rapporté par un voisin. Ces modèles tenaient compte de caractéristiques démographiques comme l’âge et le sexe, des caractéristiques socioéconomiques comme le niveau de scolarité, le statut d’immigrant et la province de résidence. Les modèles tiennent aussi compte de la participation à des activités de groupe ou des rencontres, de la taille des réseaux sociaux d’amis et de connaissances et de l’utilisation des sites de réseautage socialNote 15.

    Comme on le constate au tableau 16, lorsque l’on maintenait constantes les autres caractéristiques, les Canadiens plus âgés demeuraient plus susceptibles de dire que l’on pouvait faire confiance à la plupart des gens (et de croire qu’ils récupéreraient un portefeuille ou un sac à main perdu si un voisin le trouvait). Par exemple, la probabilité que les aînés de 75 ans et plus qui pensent qu’ils pourraient récupérer leur portefeuille ou leur sac à main perdu, s’il était retrouvé par un voisin, était de près de 0,60. Cette probabilité était 1,7 fois plus élevée que celle enregistrée chez les personnes âgées de 15 à 34 ans.

    L’engagement communautaire est considéré comme étant un facteur central du développement de la confiance généralisée (Putnam, 2000). D’ailleurs, diverses études ont illustré cette relation, montrant que les personnes qui participaient à des groupes, associations ou organisations exprimaient un niveau de confiance aux autres plus grand (p. ex.,, Paxton, 2007). En conformité avec les conclusions de ces études, les Canadiens qui participaient à des activités de groupes ou à des rencontres étaient plus susceptibles de rapporter que l’on pouvait faire confiance à la plupart des gens (tableau 16).

    Comme certaines autres études l’ont aussi observé (Helliwell et Wang, 2010), il existait aussi une relation étroite entre la taille des réseaux sociaux et la confiance généralisée. Par exemple, la probabilité de faire confiance à la plupart des gens passait de 0,43 pour les personnes n’ayant aucun ami proche à 0,59 chez celles qui en avaient entre 6 et 10. Le même genre d’association existait en ce qui concerne les « autres amis » et connaissances. Cependant, le fait de considérer qu’on n’est « jamais trop prudent dans nos relations avec les gens » peut réduire la propension des individus à créer des liens et à entretenir de nouvelles amitiés.

    Finalement les expériences de vie, qu’elles soient positives ou négatives, peuvent changer les perceptions des individus par rapport à leurs concitoyens. Dans le cadre de l’ESG, on demandait aux répondants si, au cours des cinq dernières années, ils avaient été victimes de discrimination à cause de : leur sexe, leur appartenance ethnique ou culturelle, leur race ou couleur de leur peau, leur apparence physique, leur religion, leur orientation sexuelle, leur âge, une incapacité, leur langue, ou pour une autre raison. Les personnes qui avaient répondu positivement à l’une ou l’autre de ces questions étaient considérées comme ayant subi de la discrimination.

    Faire l’expérience de discrimination était associé à une diminution de la confiance sociale. En maintenant les autres caractéristiques individuelles constantes, les personnes qui avaient été victimes de discrimination au cours des cinq dernières années avaient une plus faible probabilité de dire que l’on pouvait faire confiance à la plupart des gens (0,46, comparativement à 0,58 pour ceux n’ayant pas été victimes de discrimination).

    Conclusion

    Le concept de capital social, autrefois un concept universitaire utilisé par les sociologues, fait aujourd’hui partie du débat public (OCDE, 2014). L’intérêt du capital social, du point de vue des politiques, repose sur l’idée que les relations sociales de confiance et de réciprocité, au-delà de la satisfaction personnelle que peuvent en tirer les individus, ont un impact bénéfique sur l’ensemble de la société (Scrivens et Smith, 2013).

    Selon l’ESG, les Canadiens avaient des réseaux sociaux d’amis proches (liens forts) et d’autres amis et connaissances (liens faibles) plus étendus que 10 ans auparavant. La popularité des sites de réseautage social est probablement reliée à la croissance des réseaux sociaux. En effet, les personnes qui participaient plus fréquemment à des sites de réseautage social étaient plus susceptibles d’avoir un nombre important d’amis que ceux qui n’y participaient pas.

    Malgré cette hausse du nombre d’amis, les Canadiens les voyaient un peu moins fréquemment en personne en 2013 qu’en 2003. Ils étaient aussi moins portés à communiquer avec eux par téléphone ou par courriel. Il est possible que de nouvelles méthodes de communication comme les messages textes, qui étaient peu répandues il y a une décennie, aient en partie remplacé ces méthodes plus traditionnelles pour maintenir des relations.

    Du point de vue de la participation à des organismes, des associations ou des groupes, moins de changements ont été enregistrés au cours de la décennie. Le taux de participation à des groupes a légèrement augmenté entre 2003 et 2013. Cependant, la proportion des Canadiens qui participaient au moins mensuellement à des activités de groupe ou à des rencontres est demeurée à peu près la même durant la période. La proportion des Canadiens qui ont effectué du bénévolat est elle aussi demeurée pratiquement inchangée.

    On peut en dire autant du sentiment de confiance. En 2013, 54 % des Canadiens ont déclaré que, généralement parlant, on pouvait faire confiance à la plupart des gens (alors que d’autre part 46 % croyaient plutôt qu’on n’était jamais trop prudent dans nos relations). Ces proportions étaient pratiquement les mêmes en 2003. Les autres indicateurs de confiance envers les voisins ou les inconnus sont, eux aussi, demeurés pratiquement inchangés durant la période.

    En résumé, les données de l’ESG illustrent une augmentation du capital social, tel que défini par la perspective individualiste (nombre d’amis, services entre voisins, diversité des réseaux sociaux). D’un autre côté, l’ESG montre une plus grande stabilité en ce qui a trait aux indicateurs du capital social associés à l’approche collective (participation à des activités de groupe, bénévolat et confiance sociale).

    Source de données

    Le présent rapport est fondé sur les données de l’Enquête sociale générale (ESG) de 2003, 2008 et 2013. La population cible était composée de personnes âgées de 15 ans et plus vivant dans les 10 provinces du Canada, sauf les personnes résidant à temps plein dans des institutions. Le nombre de répondants était de 24 951 en 2003, de 20 401 en 2008 et de 27 695 en 2013, pour un total de 73 047 personnes.

    Pour plus de détails à propos des sources de données, prière de consulter les documents suivants :

    ESG de 2013 :
    http://www23.statcan.gc.ca/imdb/p2SV_f.pl?Function=getSurvey&SurvId=134876&InstaId=139605&SDDS=5024

    ESG de 2008 :
    http://www23.statcan.gc.ca/imdb/p2SV_f.pl?Function=getSurvey&SurvId=44601&InstaId=30687&SDDS=5024

    ESG de 2003 :
    http://www23.statcan.gc.ca/imdb/p2SV_f.pl?Function=getSurvey&SurvId=1390&InstaId=5509&SDDS=5024

    Il est à noter que dans ce rapport, les réponses manquantes sont exclues du dénominateur pour favoriser la comparabilité des données dans le temps. Pour cette raison, certains résultats peuvent différer légèrement de ceux présentés dans un précédent rapport portant sur certains des indicateurs utilisés ici (Sinha, 2014).

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    Notes

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