Rapports sur la santé
Structure factorielle d’une mesure de l’adaptation dans l’Enquête sur la santé mentale dans les Forces canadiennes de 2013

par Jennifer E.C. Lee, Stacey Silins et Christine Frank

Date de diffusion : le 15 mai 2019

DOI : https://www.doi.org/10.25318/82-003-x201900500003-fra

Il est généralement admis que l’adaptation consiste à s’efforcer de prévenir ou de pallier une menace, un préjudice ou une perte ou de réduire la détresseNote 1. Ce concept a été mis en avant-plan de la recherche dans le cadre de travaux sur les évaluations cognitives qui ont progressé dans les années 1970Note 2Note 3. Plus particulièrement, selon la théorie de l’évaluation cognitive du stress, lorsque des personnes sont confrontées à un événement potentiellement menaçant ou stressant, elles effectuent une évaluation primaire, dans le cadre de laquelle elles évaluent le niveau de menace personnelle auquel elles font face. S’ensuit une évaluation secondaire, durant laquelle elles évaluent la quantité de ressources à leur disposition pour les aider à contrer cette menace. En réaction à la situation, elles peuvent éprouver une variété d’émotions qui influencent les stratégies d’adaptation précises qu’elles adoptent pour faire face à un événement menaçant ou stressantNote 4.

Typologies de l’adaptation

Les recherches montrent que les gens emploient habituellement plusieurs stratégies pour s’adapter à des situations stressantesNote 3. Au lieu d’examiner toutes ces stratégies les unes après les autres dans le cadre d’une recherche sur l’adaptation, il peut être utile pour les chercheurs de se pencher sur des indicateurs généraux qui expriment les typologies de l’adaptation. Carver et Connor-SmithNote 1 ont mentionné quelques-unes des typologies de l’adaptation qui ont été utilisées précédemment. Les plus répandues d’entre elles distinguent l’adaptation axée sur les problèmes (c.-à-d. des efforts d’adaptation visant à changer le stresseur) de l’adaptation axée sur les émotions (c.-à-d. des efforts d’adaptation visant à réduire la détresse le plus possible). De la même façon, d’autres chercheurs ont fait la distinction entre les efforts d’adaptation visant à lutter contre le stresseur ou la détresse — la stratégie d’approche — et ceux visant à éviter le stresseur ou la détresse — la stratégie d’évitementNote 1.

Recherche sur l’adaptation basée sur la population

Parmi les facteurs qui nourrissent l’intérêt pour l’adaptation se trouve l’opinion émise il y a longtemps selon laquelle les réactions d’adaptation influencent la santé et le bien-êtreNote 5. En fait, les recherches montrent que donner des ressources adaptatives à des personnes permet de réduire considérablement les conséquences négatives bien connues du stress sur la santéNote 6. Ce phénomène revêt une importance particulière pour les populations de militaires et de vétérans, au sein desquelles les recherches signalent des taux élevés de problèmes de santé mentale par rapport à la population généraleNote 7Note 8. Une meilleure compréhension de la façon dont les militaires s’adaptent aux exigences uniques de leur travail pourrait expliquer en partie ces différences. À titre d’exemple, les recherches associent une mauvaise adaptation à des résultats néfastes en santé mentale chez le personnel militaire, tant de façon générale qu’au retour des missions de combatNote 9Note 10. Ces constatations étayent la thèse d’Alarcon et de ses collèguesNote 11 selon laquelle « l’adaptation est un élément fondamental pour comprendre la façon dont les gens (y compris les soldats) surmontent les événements stressants de la vie » [traduction] (p. 30).

Pour mettre au point des méthodes qu’on pourrait appliquer pour augmenter le recours à des stratégies d’adaptation positive, il faut d’abord bien comprendre les pratiques en matière d’adaptation. Dans la population canadienne en général, l’évaluation de l’adaptation a fait appel à un ensemble d’éléments compris dans l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes (ESCC)Note 12. Des analyses antérieures fondées sur l’ESCC montrent que l’adaptation varie selon l’âge, le sexe et l’état de santéNote 13 et que l’évitement et l’usage de substances constituent des facteurs de médiation dans la relation entre le stress et la détresse psychologique généraleNote 14. D’une plus grande pertinence dans la question des typologies de l’adaptation, la structure factorielle des éléments de l’ESCC relatifs à l’adaptation a aussi fait l’objet d’analysesNote 13Note 15. Par exemple, Gilmour et PattenNote 15 ont constaté que la meilleure représentation des éléments faisait appel à l’adaptation positive et à l’adaptation négative parmi les Canadiens occupant actuellement un emploi.

Un petit nombre de travaux de recherche portaient aussi sur les styles d’adaptation et les typologies de l’adaptation chez les militaires. À partir des données sur la santé mentale dans les Forces canadiennes (FC) recueillies dans le cadre de l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes de 2002 (Supplément FC de l’ESCC), Mota et ses collèguesNote 16 ont évalué la structure des mêmes éléments relatifs à l’adaptation auprès d’un échantillon composé de membres des Forces canadiennes en service actif et ils ont trouvé des données probantes montrant qu’il existe trois facteurs sous-jacents à l’adaptation au sein de cette population : la stratégie d’évitement, l’adaptation active et l’automédication. Cette structure comporte certaines similitudes avec d’autres recherches sur l’adaptation dans les populations militaires. Un examen des études portant sur les aviateurs de l’armée américaine a révélé qu’ils sont plus susceptibles que la population générale de recourir à l’extériorisation, à l’évitement et à l’adaptation axée sur les problèmes lorsqu’ils font face au stressNote 17. D’autres études rapportent des typologies quelque peu différentes chez les populations militaires, notamment des facteurs dits adaptatifs, mésadaptés et religieuxNote 9. Quelques études ont également signalé des différences entre les sexes en matière de stratégies d’adaptation chez le personnel militaireNote 18Note 19, notamment que les militaires de sexe féminin étaient plus susceptibles de recourir à des stratégies axées sur les émotions dans des situations stressantes que leurs homologues masculinsNote 19.

Les travaux de recherche décrits ci-dessus témoignent d’un intérêt croissant pour la délimitation et la compréhension des stratégies d’adaptation et des typologies de l’adaptation chez les militaires. Cependant, parmi les études réalisées à ce jour, un grand nombre portait essentiellement sur les stratégies d’adaptation au sein de sous-échantillons plus petits et hétérogènes de la population militaire, comme les officiers des forces aériennesNote 11, les nouvelles recruesNote 20, les conscrits et les forces de réserveNote 21 ou encore les professionnels de la santéNote 22. À l’opposé, les recherches menées à l’échelle de la population pour établir des typologies de l’adaptation chez les militaires sont moins fréquentes, et celles sur les membres des Forces armées canadiennes (FAC) en particulier se limitent aux travaux de Mota et de ses collèguesNote 16. Compte tenu de la très longue période qui s’est écoulée depuis l’enquête sur les FC menée en supplément à l’ESCC, il est nécessaire d’établir la reproductibilité de leurs constatations dans un échantillon plus récent de membres des FAC.

Objectifs de l’étude

Menée en 2013, l’Enquête sur la santé mentale dans les Forces canadiennes (ESMFC) comportait le même ensemble d’éléments pour évaluer l’adaptation que l’ESCC et le Supplément FC de l’ESCC. Les objectifs de la présente étude consistaient à 1) fournir une analyse descriptive de la mesure dans laquelle les membres de la Force régulière des FAC utilisent diverses stratégies d’adaptation; 2) examiner la structure factorielle des éléments relatifs à l’adaptation; 3) évaluer les facteurs d’adaptation en résultant par l’examen de la validité concourante entre ceux-ci et des indicateurs hypothétiquement liés et par l’examen des différences en fonction de caractéristiques démographiques et militaires clés. En définitive, l’étude visait à faire la lumière sur une typologie de l’adaptation susceptible de guider l’élaboration d’indicateurs dont on pourrait se servir dans le futur pour mener des recherches sur l’adaptation fondées sur l’ESMFC.

Méthodologie

Participants

Parmi les participants à l’ESMFC figuraient 6 996 membres de la Force régulière des FAC (86,2 % d’hommes). Le tableau 1 fournit des renseignements sur les caractéristiques démographiques et militaires clés des participants. La majorité de ces précisions ainsi que des renseignements supplémentaires se trouvent ailleursNote 7Note 23.

Procédure

Statistique Canada a mené l’ESMFC à l’aide d’interviews assistées par ordinateur auprès d’un échantillon stratifié de membres de la Force régulière des FAC et de réservistes. L’échantillon était stratifié selon la force (Force régulière, Force de réserve), le rang (militaire du rang subalterne [MR sub], militaire du rang supérieur [MR sup], officier) et le déploiement (non déployé à l’appui de la mission en Afghanistan, déployé à l’appui de la mission en Afghanistan) afin d’assurer sa représentativité de la Force régulière des FAC en ce qui a trait à ces caractéristiques.

Mesures

Adaptation L’ESMFC comportait 14 éléments permettant d’évaluer l’adaptation. L’origine de ces éléments a été décrite en détail dans une autre publicationNote 24. Chaque élément représentait un type particulier de stratégie (p. ex. « parler aux autres », « se blâmer ») susceptible d’être utilisé pour faire face au stress, et chacun était introduit par l’énoncé suivant : « Les gens utilisent différentes façons pour faire face au stress. En pensant à vos façons de faire face au stress, veuillez me dire à quelle fréquence vous faites chacune des choses suivantes. » Les participants indiquaient la fréquence à laquelle ils avaient recours à chaque stratégie sur une échelle à quatre degrés (souvent, parfois, rarement, jamais). Il est à noter qu’un grand nombre de participants non fumeurs n’ont pas répondu à la question « à quelle fréquence tentez-vous de mieux vous sentir en fumant plus de cigarettes qu’à l’habitude? ». Pour les besoins de la présente analyse (afin d’éviter les problèmes liés à des données manquantes), le résultat « jamais » a été attribué à ces non-fumeurs pour l’élément en question.

Capacité autoévaluée à gérer le stress Deux éléments ont servi à évaluer chez les participants leur capacité perçue à faire face aux problèmes imprévus et difficiles ainsi que leur capacité perçue à faire face aux exigences du quotidien. Les deux éléments étaient mesurés selon une échelle à cinq degrés (mauvaise, passable, bonne, très bonne, excellente).

Caractéristiques démographiques et militaires Les renseignements enregistrés portaient sur le sexe des participants, leur groupe d’âge, leur rang (MR sub, MR sup, officier), leur élément (Armée de terre, Marine, Force aérienne), leurs antécédents de déploiement en Afghanistan (s’ils avaient ou non été déployés pour appuyer la mission en Afghanistan) et leur niveau de formation en santé mentale. On mesurait ce dernier point en calculant le nombre total d’heures de formation sur la santé mentale ou la résilience psychologique que les participants ont déclaré avoir reçu au cours des cinq années précédentesNote 25. Les participants étaient ensuite regroupés selon qu’ils avaient ou non reçu de la formation en santé mentale (c.-à-d. sans formation en santé mentale ou au moins une heure de formation en santé mentale).

Analyses

Analyses descriptives Pour chaque élément relatif à l’adaptation, les moyennes, les proportions et les intervalles de confiance (IC) à 95 % correspondants ont fait l’objet d’un examen dans Stata à l’aide de la commande de l’enquête. Plus particulièrement, les poids démographiques, les strates et la correction pour population finie ont été précisés, et une méthode d’estimation de la variance par linéarisation de Taylor a été appliquée.

Analyses factorielles Une analyse factorielle exploratoire et une analyse factorielle confirmatoire ont été réalisées dans Mplus pour évaluer la structure factorielle sous-jacente des éléments relatifs à l’adaptation. On a utilisé le type d’analyse complexe en précisant des poids démographiques, des strates et une correction pour population finie. Mplus utilise un estimateur sandwich pour estimer les erreurs-types.

En prévision de ces analyses, l’échantillon a été découpé aléatoirement par strate de façon à créer deux sous-échantillons ayant un profil similaire quant au sexe, au rang et au déploiement. Les données du premier sous-échantillon (n = 3 349) ont servi à réaliser une analyse factorielle exploratoire par rotation oblique Geomin (qui tient compte de la possible corrélation des facteurs résultants). La structure factorielle résultante a fait l’objet d’une évaluation plus poussée à l’aide d’une analyse factorielle confirmatoire des données du second sous-échantillon (n = 3 347). Dans les deux analyses, on a traité les éléments relatifs à l’adaptation comme des variables ordinales catégoriques, et on a utilisé la moyenne pondérée des moindres carrés et l’estimation corrigée de la variance.

Il est recommandé de prendre en considération un ensemble d’indices pour évaluer l’adéquation d’un modèleNote 26Note 27. Idéalement, le résultat du test du khi carré ne devrait pas être significatif. Cependant, on suggère habituellement aux chercheurs d’attribuer un poids plus important à d’autres indices lorsqu’ils évaluent l’adéquation d’un modèle, puisque les résultats de ce test sont grandement amplifiés pour les échantillons de grande tailleNote 26. Ces indices comprennent l’indice comparatif d’ajustement (ICA), pour lequel on juge que des valeurs de 0,95 ou plus indiquent une bonne adéquation, et la racine de l’erreur quadratique moyenne de l’approximation (REQMA), pour laquelle des valeurs situées entre 0,05 à 0,08 indiquent une adéquation passable et des valeurs de 0,08 à 0,10 indiquent une piètre adéquationNote 28. Dans le cas des données catégoriques, YuNote 29 a également suggéré d’examiner le résidu quadratique moyen pondéré (RQMP), pour lequel des valeurs autour de 1,0 correspondent à une bonne adéquationNote 29Note 30.

Évaluation de la validité concourante et des différences de groupe Le calcul des scores factoriels généraux a permis d’évaluer les propriétés des facteurs résultants. On a mené une série d’analyses de régression linéaire afin d’observer les associations entre les scores factoriels et la capacité autoévaluée de gérer le stress et d’évaluer leur validité concourante. De plus, les différences moyennes des scores factoriels en fonction des caractéristiques démographiques et militaires clés ont été examinées. Ces analyses ont été réalisées dans Stata à l’aide de la commande de l’enquête.

Résultats

Statistiques descriptives

Le tableau 2 présente le score moyen et la proportion de participants ayant répondu « Souvent » pour chaque élément relatif à l’adaptation ainsi que les IC à 95 % correspondants. Comme le montre le tableau, les membres de la Force régulière des FAC ont déclaré le plus souvent qu’ils essayaient de résoudre le problème et le moins souvent qu’ils consommaient des drogues pour faire face au stress.

Analyses factorielles

Plusieurs modèles factoriels ont fait l’objet d’un examen, notamment des modèles à un, à deux et à trois facteurs. Le modèle à un facteur a affiché une piètre adéquation, avec un ICA de 0,719, une REQMA de 0,077 et un RQMP de 3,277. À l’opposé, le modèle à deux facteurs a révélé une bonne adéquation selon la REQMA, avec un ICA de 0,934, une REQMA de 0,041 et un RQMP de 1,547. Le modèle à trois facteurs a aussi présenté une bonne adéquation, avec un ICA de 0,952, une REQMA de 0,038 et un RQMP de 1,282. Par contre, aucun modèle conceptuel particulier ne s’est dégagé de l’examen, ce qui rendait les résultats difficiles à interpréter. Après la prise en compte des indices d’adéquation et de la possibilité d’interprétation des résultats, on a décidé de retenir le modèle à deux facteurs.

Comme le montre le tableau 3, la grande majorité des éléments du modèle à deux facteurs saturaient comparativement plus sur un seul facteur (c.-à-d. une saturation de 0,30 ou plus). L’élément « fumer davantage » faisait exception, sa faible saturation factorielle étant d’importance relativement égale pour les deux facteurs. Les éléments qui saturaient sur le premier facteur correspondaient à des stratégies d’adaptation généralement jugées moins favorables, tandis que les éléments qui saturaient sur le second facteur correspondaient aux stratégies d’adaptation souvent jugées favorables. On a donc qualifié respectivement ces facteurs d’adaptation « négative » et d’adaptation « positive ». Les facteurs ont affiché une corrélation négative, avec = -0,30, < 0,001.

Une analyse factorielle confirmatoire a été réalisée à partir des données du second sous-échantillon pour tester le modèle à deux facteurs. Puisque la saturation de l’élément « fumer davantage » était relativement égale, bien que faible, sur les deux facteurs de l’analyse factorielle exploratoire, cet élément a pu saturer à la fois sur les facteurs d’adaptation positive et d’adaptation négative dans ce modèle. Les résultats de l’analyse ont étayé davantage le choix d’un modèle à deux  facteurs. Le tableau 4 présente un résumé des coordonnées factorielles. Comme on peut le voir, l’élément « fumer davantage » montre nettement une forte saturation sur l’adaptation négative dans ce modèle. Toutefois, l’adéquation du modèle aux données ne semble pas aussi bonne dans ce sous-échantillon, qui obtient un ICA de 0,785 et un RQMP de 2,881. Il montre néanmoins une adéquation raisonnablement bonne selon la REQMA de 0,067. Encore là, les facteurs ont affiché une corrélation nettement négative, avec = -0,34, p < 0,001.

Validité concourante

Le calcul des scores factoriels d’adaptation positive et d’adaptation négative reposait sur la somme des scores pour les éléments saturés sur chaque facteur. Plus précisément, les éléments « regarder le bon côté des choses », « essayer de résoudre le problème », « parler aux autres », « faire quelque chose d’agréable », « faire du jogging ou d’autres exercices » et « prier ou chercher de l’aide spirituelle » ont servi à calculer le score total pour l’adaptation positive, alors que les autres éléments ont servi à calculer le score total pour l’adaptation négative. Il en a résulté des fourchettes de scores possibles de 6 à 24 pour l’adaptation positive et de 8 à 32 pour l’adaptation négative. Conformément aux attentes, les scores d’adaptation positive augmentaient avec l’accroissement de la capacité perçue de la personne à faire face aux problèmes imprévus et difficiles de même que sa capacité perçue à faire face aux exigences du quotidien, avec une valeur R2 de 0,04, F(4, 6 662) = 51,01, < 0,001, et une valeur R2 de 0,05, F(4, 6 662) = 76,46, < 0,001 respectivement. À l’opposé, les scores d’adaptation négative diminuaient avec l’augmentation de la capacité perçue de la personne à faire face aux problèmes imprévus et difficiles de même que sa capacité perçue à faire face aux exigences du quotidien, avec une valeur R2 de 0,14, F(4, 6 645) = 225,71, < 0,001, et une valeur R2 de 0,16, F(4, 6 645) = 284,03, < 0,001 respectivement. Le tableau 5 présente les résultats détaillés.

Différences de groupe

Le tableau 6 résume l’ensemble des estimations moyennes relatives aux membres de la Force régulière des FAC et des divers sous-groupes démographiques et militaires. Il est à noter que les femmes ont obtenu des scores beaucoup plus élevés que les hommes tant pour l’adaptation positive que pour l’adaptation négative. En général, les MR sub ont obtenu des scores moins favorables que les MR sup et les officiers (c.-à-d. des scores plus faibles pour l’adaptation positive et plus élevés pour l’adaptation négative). Pour terminer, le personnel de l’Armée de terre a obtenu des scores d’adaptation positive plus faibles que le personnel de la Marine et de la Force aérienne, tout comme les membres ayant été déployés en Afghanistan et ceux n’ayant pas reçu de formation en santé mentale, comparativement aux membres n’ayant pas été déployés en Afghanistan et à ceux ayant reçu une formation en santé mentale.

Discussion

En plus de donner un aperçu descriptif de l’adaptation chez les membres de la Force régulière des FAC, les résultats de la présente étude donnent une idée de la façon dont on peut opérationnaliser l’adaptation dans de futures analyses multivariées des données de l’ESMFC. Conformément aux observations faites dans le cadre de travaux de recherche antérieurs sur le personnel militaire des États-UnisNote 31, les membres de la Force régulière des FAC ont déclaré le plus souvent qu’ils essayaient de résoudre le problème et le moins souvent qu’ils consommaient des drogues pour faire face au stress. Ces résultats semblent prometteurs, puisque ces stratégies respectives sont largement considérées comme des approches adaptatives et mésadaptées de la gestion du stress.

Comme pour les travaux passésNote 15, l’analyse factorielle exploratoire indiquait que les éléments de l’ESMFC servant à évaluer l’adaptation étaient le mieux représentés simplement par deux facteurs sous-jacents, à savoir l’adaptation positive et l’adaptation négative. Dans l’analyse factorielle confirmatoire, l’adéquation du modèle n’était pas idéale. Les chercheurs ont toutefois lancé une mise en garde contre l’excès de confiance dans les indices d’adéquation lorsqu’on interprète l’adéquation du modèle, en insistant que ces indices ne sont que des lignes directrices. Ainsi, le défaut de satisfaire à l’ensemble des critères relatifs au seuil d’exclusion n’est pas systématiquement un signe de piètre adéquation du modèleNote 32. De plus, il est important de remarquer que les éléments de l’échelle représentent des comportements distincts. Par conséquent, bien qu’un thème théorique général permette de les regrouper (p. ex. l’adaptation positive), le fait d’adopter un comportement n’entraîne pas nécessairement l’adoption d’un autre. Les résultats sur la validité concourante des facteurs soutiennent le modèle à deux facteurs, dans lequel les facteurs d’adaptation étaient associés aux perceptions d’une personne quant à sa capacité à faire face aux problèmes imprévus et difficiles et aux exigences du quotidien conformément aux attentes.

Il est important de reconnaître que si les étiquettes d’adaptation positive et d’adaptation négative semblent bien choisies pour distinguer les éléments relatifs à l’adaptation, elles pourraient constituer une représentation trop simpliste du comportement d’adaptation. Même si les chercheurs ont souvent pensé que certains types d’adaptation pouvaient être plus bénéfiques que d’autresNote 3, la quantité de données probantes amassées au cours des années a mis l’accent sur la complexité de l’adaptation et ses liens avec le bien-être. En effet, les chercheurs voient de plus en plus l’adaptation comme un processus dynamique dans lequel c’est la capacité à bien ajuster les stratégies d’adaptation face à des événements stressants qui est considérée comme adaptativeNote 33.

La structure factorielle de l’adaptation observée dans la présente étude n’offre pas moins certains avantages. Par exemple, en raison du grand nombre d’éléments relatifs à l’adaptation qui sont inclus dans l’ESMFC, les analyses fondées sur tous ces éléments entraîneraient possiblement un surajustement des modèles d’analyse. Afin de réduire la complexité et d’accroître la parcimonie, un examen de l’adaptation au niveau factoriel permet aux chercheurs d’observer les tendances de l’adaptation dans le cadre d’enquêtes menées auprès de la population là où il est impossible de tenir compte de chacune des stratégies d’adaptation séparément. De plus, définir un ensemble de stratégies comme étant de l’adaptation positive et un autre comme étant de l’adaptation négative pourrait faciliter l’évaluation des répercussions globales des politiques ou des programmes visant à accroître les capacités d’adaptation des membres des FAC (p. ex. En route vers la préparation mentale), puisqu’il est possible de surveiller à l’échelle de la population les types d’adaptation que ces programmes préconisent ou découragent.

L’objectif du présent article était aussi d’examiner les différences dans les stratégies d’adaptation selon des caractéristiques démographiques et militaires clés. Conformément aux résultats antérieurs, les femmes ont obtenu des scores d’adaptation positive plus élevés que les hommesNote 34Note 35. Contre toute attente, elles ont aussi obtenu des scores d’adaptation négative plus élevés. Les travaux de recherche ont indiqué que les femmes ont recours à des stratégies d’adaptation plus variées que les hommesNote 36. Cette constatation expliquerait en partie pourquoi les femmes mentionnent habituellement des niveaux de stress plus élevés que les hommesNote 34Note 37.

Des différences selon les rangs ont aussi été observées dans les stratégies d’adaptation, les MR sub affichant des scores d’adaptation positive plus faibles et des scores d’adaptation négative plus élevés que les MR sup et les officiers. À l’heure actuelle, peu de recherches ont porté sur les différences d’adaptation selon les rangs, mais le personnel du rang supérieur pourrait avoir été ainsi promu en partie en raison de sa capacité à gérer le stress. En effet, une étude a révélé que les recrues qui utilisaient des stratégies plus adaptatives étaient plus susceptibles d’être retenues pour une promotion à la fin de leur formation de baseNote 38.

Les résultats ont montré des scores d’adaptation positive plus élevés chez les membres de la Force régulière ayant reçu une formation en santé mentale. Il convient de noter que la majorité des stratégies d’adaptation appartenant à la catégorie de l’adaptation positive sont encouragées dans le cadre des programmes de santé mentale et de bien-être des FAC ou du ministère de la Défense nationale, comme En route vers la préparation mentale ou Le stress : Ça se combat! (p. ex. parler aux autres, regarder le bon côté des choses)Note 39. Enfin, selon les résultats, les membres ayant été déployés en Afghanistan ont obtenu des scores d’adaptation positive plus faibles que ceux n’ayant pas été déployés en soutien à cette mission. Il se pourrait qu’une exposition à des stresseurs extrêmes inhérents à la mission ait entraîné un épuisement des ressources cognitives, qui sont habituellement nécessaires pour faire preuve d’adaptation positiveNote 4.

Conclusion

Les résultats de la présente étude s’ajoutent au modeste corpus de recherches sur le recours à des stratégies d’adaptation dans la population de la Force régulière des FAC. Ils attirent également l’attention sur une démarche qui serait utile pour opérationnaliser l’adaptation dans le cadre de futures travaux de recherche reposant sur l’ESMFC. Le suivi de cette étude comprendra la réalisation d’autres analyses fondées sur l’ESMFC afin d’examiner l’adaptation relativement aux rencontres stressantes et au bien-être, ainsi que dans le milieu de travail militaire.

Références
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