Rapports économiques et sociaux
Exposition professionnelle potentielle à l’intelligence artificielle et à l’automatisation chez les compagnons certifiés au Canada

Date de diffusion : le 28 janvier 2026

DOI : https://doi.org/10.25318/36280001202600100001-fra

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L’intelligence artificielle (IA) et l’automatisation ont le potentiel de refaçonner la nature du travail, ce qui suscite des inquiétudes à l’égard des effets qu’auront ces technologies sur les différentes professions (Frenette et Frank, 2020; Mehdi et Morissette, 2024; Mehdi et Frenette, 2024). Bien que ces termes soient souvent utilisés de façon interchangeable, l’IA et l’automatisation représentent des concepts différents : l’intelligence artificielle englobe des technologies pouvant accomplir des tâches complexes, non routinières et cognitives, alors que l’automatisation désigne les machines ou les systèmes conçus pour effectuer des tâches simples, routinières et non cognitives.

D’après de récentes estimations, environ 60 % de la population active au Canada pourrait être très exposée à la transformation des emplois liée à l’IA, et environ la moitié de ce groupe occupe des emplois qui pourraient être fortement complémentaires à l’IA (Mehdi et Morissette, 2024). En revanche, environ 1 travailleur sur 10 affiche une probabilité élevée (probabilité de 70 % ou plus) de devoir composer avec la transformation des emplois liée à l’automatisation (Frenette et Frank, 2020). Ces taux peuvent toutefois varier considérablement selon la profession.

Les risques liés aux avancées technologiques sont particulièrement importants en ce qui concerne les métiers spécialisés, dans le cadre desquels il faut effectuer beaucoup de tâches et des travaux d’expertise. Mehdi et Morissette (2024) ont déterminé que les métiers spécialisés, tels que les professions dans les domaines de la plomberie, de la charpenterie et de la soudure, pour lesquelles les hommes sont plus susceptibles d’être embauchés que les femmes, pourraient être moins exposés à la transformation des emplois liée à l’IA, comparativement aux autres professions. Toutefois, Frenette et Frank (2020) ont constaté que les métiers spécialisés, particulièrement les métiers de l’électricité, de la construction et des industries qui sont aussi dominés par les hommes, pourraient présenter un risque plus élevé d’automatisation que les autres professions. Ces tendances contradictoires montrent que les différentes formes de changement technologique (IA ou automatisation) ont des effets divergents sur les groupes professionnels et les tendances observées dans les marchés du travail dominés par un genre.
Étant donné les avancées continues dans les métiers spécialisés et la forte demande pour des travailleurs hautement qualifiés à ce chapitre partout au Canada (Emploi et Développement social Canada, 2025a), il est important de comprendre comment l’intelligence artificielle et l’automatisation pourraient toucher les compagnons certifiésNote , c’est-à-dire les « personnes qui ont terminé un programme d’apprentissage ou qui sont des ouvriers qualifiés ayant obtenu un certificat de qualification » (Statistique Canada, 2023).

Le présent article vise à examiner l’exposition potentielle à la transformation des emplois liée à l’intelligence artificielle et à l’automatisation parmi les professions de compagnons certifiés. Il repose sur des données provenant de deux sources : 1) le Système d’information sur les apprentis inscrits (SIAI) de 2023 et 2) l’Étude longitudinale et internationale des adultes (ELIA) de 2016. Les professions de compagnons sont désignées par un ensemble de codes de la Classification nationale des professions (CNP) qui se trouvent dans le SIAI de 2023, ce qui limite à 19 le nombre de métiers (d’après les codes de la CNP de 2021; voir Statistique Canada, 2021) pour lesquels une reconnaissance professionnelle est offerte dans toutes les provinces et tous les territoires afin d’assurer l’uniformité dans l’ensemble des administrations, selon le tableau Ellis (Emploi et Développement social Canada, 2025b)Note Note .

L’exposition professionnelle potentielle à l’IA et la complémentarité potentielle de celle-ci au sein de ce groupe ont donc été évaluées à l’aide de l’indice d’exposition professionnelle à l’IA (EPIA) ajusté en fonction de la complémentarité, qui a également été utilisé par Mehdi et Morissette (2024) et Mehdi et Frenette (2024). Le risque d’automatisation a été évalué à l’aide de la méthode présentée dans l’article de Frenette et Frank (2020), qui s’appuie sur les données relatives à l’utilisation des compétences au niveau individuel (p. ex. la fréquence des tâches à exécuter, telles que parler en public, prodiguer des conseils, persuader des gens, négocier et effectuer du travail physique). Étant donné que l’utilisation des compétences peut varier entre les travailleurs d’une même profession, l’évaluation du risque de transformation des emplois liée à l’automatisation ne peut uniquement reposer sur la profession. Puisque les données sur l’utilisation des compétences ne sont pas disponibles dans le SIAI, le risque d’automatisation a été estimé à l’aide de l’ELIA de 2016, soit la même source de données qu’ont utilisée Frenette et Frank (2020)Note Note .

Cette étude s’accompagne toutefois d’une mise en garde : en raison de contraintes financières, juridiques et institutionnelles, les employeurs pourraient ne pas remplacer immédiatement la main-d’œuvre humaine par l’IA ou l’automatisation, même si la technologie permet de le faire. L’exposition à l’IA ou à l’automatisation ne constitue donc pas forcément un risque de perte d’emploi. À tout le moins, cette exposition pourrait entraîner un certain niveau de transformation des emploisNote . Par exemple, la technologie pourrait être mise en place pour exécuter des tâches simples, mais, au lieu de perdre leur emploi, les travailleurs effectueraient plutôt la supervision de ces machines ou l’examen des extrants des machines. En raison de l’incertitude entourant les progrès technologiques, les estimations présentées dans cet article devraient être interprétées avec prudence.

Les professions de compagnons pourraient être relativement moins exposées que d’autres professions à la transformation des emplois liée à l’intelligence artificielle

L’exposition à l’IA et la complémentarité à celle-ciNote  ont été évaluées au moyen de l’indice d’EPIA ajusté en fonction de la complémentarité (EPIAC), qui classe les professions en trois groupes distincts, selon les cotes médianes d’exposition et de complémentarité dans l’ensemble des professions : 1) exposition élevée et complémentarité faible; 2) exposition élevée et complémentarité élevée; et 3) exposition faible (voir Felten et coll., 2021 et Pizzinelli et coll., 2023, pour obtenir des renseignements sur la méthodologie). La figure 1 montre où se situent les professions de compagnons dans cet indice. La majorité des compagnons certifiés dans leur profession, comme ceux des domaines de la plomberie, de la charpenterie et de la soudure, semblent moins exposés que d’autres travailleurs à la transformation des emplois liée à l’IA. Cette constatation n’est pas surprenante, car les types de tâches exécutées dans le cadre de ces professions ont plutôt tendance à relever du travail manuel, lequel est potentiellement moins susceptible d’être touché par la substitution ou le remplacement par l’IA. Toutefois, la nature répétitive de certaines tâches liées à ces professions accroît le potentiel d’automatisation.

Figure 1 : Exposition professionnelle potentielle à l’intelligence artificielle et complémentarité au Canada, professions de compagnons et autres professions

Description du figure 1

Ce graphique montre un nuage de points, où l’axe horizontal représente l’indice d’exposition professionnelle à l’intelligence artificielle (cote variant de 5 à 7) et l’axe vertical représente l’indice de complémentarité (cote variant de 0,4 à 0,8). Il y a 490 points de données. Chaque point de données représente une profession, définie par le numéro à quatre chiffres de la version de 2016 de la Classification nationale des professions, et s’affiche dans l’une de deux couleurs. Ces couleurs sont utilisées pour faire la distinction entre les professions de compagnons et les autres professions. Les professions de compagnons ont été déterminées selon les professions qui se trouvent dans le Système d’information sur les apprentis inscrits de 2023 et pour lesquelles une reconnaissance professionnelle est offerte dans toutes les provinces et tous les territoires. Voici quelques exemples de professions de compagnons : charpentiers et charpentières, plombiers et plombières, cuisiniers et cuisinières, mécaniciens et mécaniciennes d’équipement lourd, machinistes, coiffeurs et coiffeuses et barbiers et barbières. Le graphique montre la corrélation entre l’exposition professionnelle à l’intelligence artificielle (IA) et la mesure dans laquelle celle-ci peut jouer un rôle complémentaire à une profession quelconque. Un taux plus élevé de l’indice d’exposition professionnelle à l’IA représente une plus forte exposition professionnelle potentielle à l’IA. Un taux plus élevé de l’indice de complémentarité représente une plus grande complémentarité potentielle avec l’IA. La cote médiane de 6 de l’indice d’exposition professionnelle à l’IA et la cote médiane de 0,6 de l’indice de complémentarité ont été utilisées pour répartir diverses professions dans les quatre quadrants. Les quadrants supérieur et inférieur de gauche, qui forment la moitié gauche du graphique, contiennent des points de données représentant des professions susceptibles d’être relativement moins exposées à l’IA. Toutes les professions de compagnons indiquées dans cette étude font partie de ce groupe. Le quadrant supérieur droit contient des points de données représentant des professions susceptibles d’être très exposées à l’IA et dont les tâches sont hautement complémentaires à l’IA. Voici quelques exemples : infirmiers autorisés et infirmières autorisées, médecins, enseignants et enseignantes, ingénieurs mécaniciens, civils et électriciens et ingénieures mécaniciennes, civiles et électriciennes. Le quadrant inférieur droit contient des points de données représentant des professions susceptibles d’être très exposées à l’IA, mais dont les tâches sont moins complémentaires à l’IA. Voici quelques exemples : commis à la saisie de données, employés et employées de bureau — soutien général, concepteurs et conceptrices Web, et analystes de bases de données et administrateurs et administratrices de données.

Les professions de compagnons sont potentiellement plus susceptibles que d’autres professions d’être touchées par la transformation des emplois liée à l’automatisation

Selon les prévisions, environ 20 % des personnes occupant des professions de compagnons seront exposées à un risque élevé de transformation des emplois attribuable à l’automatisation, comparativement à 13 % de celles exerçant d’autres professions, ce qui représente une différence statistiquement significative (graphique 1)Note . Par contre, l’écart entre les hommes et les femmes exerçant des professions de compagnons en ce qui a trait au risque d’automatisation n’était pas statistiquement significatif. Cette constatation peut en partie s’expliquer par le fait que les professions exercées par des compagnons ayant été examinées dans la présente étude (celles pour lesquelles une reconnaissance professionnelle est offerte dans toutes les provinces et tous les territoires) sont caractérisées par une forte prédominance masculine, les hommes représentant plus de 85 % de la main-d’œuvre au sein de ces professions.

Graphique 1 : Proportion prédite d’employés âgés de 18 ans et plus qui pourraient présenter un risque élevé de devoir composer avec la transformation des emplois liée à l’automatisation (probabilité de 70 % ou plus d’automatisation d’une profession dans l’avenir)

Tableau de données du graphique 1
Tableau de données du graphique 1
Sommaire du tableau
Le tableau montre les résultats de Tableau de données du graphique 1 Pourcentage et intervalle de confiance de 95 %, calculées selon borne inférieure et borne supérieure unités de mesure (figurant comme en-tête de colonne).
  Pourcentage intervalle de confiance de 95 %
borne inférieure borne supérieure
Notes : La méthodologie utilisée pour estimer le risque d’automatisation s’appuie sur le travail de Frenette et Frank (2020), lequel repose sur les données tirées de l’Étude longitudinale et internationale des adultes de 2016. Les estimations présentées dans ce graphique sont fondées sur un échantillon légèrement plus grand que celui utilisé par Frenette et Frank (2020). Cela s’explique par le fait que Frenette et Frank (2020) utilisaient une approche plus large et examinaient les caractéristiques des travailleurs au-delà de la profession et du sexe. Leur échantillon se limitait donc aux répondants ayant fourni des réponses valides à plusieurs autres questions. Les lignes verticales superposées aux barres représentent les intervalles de confiance de 95 %.
Sources : Statistique Canada, Étude longitudinale et internationale des adultes, 2016 et Système d’information sur les apprentis inscrits, 2023.
Professions de compagnons 20,3 14,1 26,5
Autres professions 12,8 11,7 13,9

Conclusion

Bien que les récentes avancées en matière d’IA et de technologies d’automatisation aient suscité de l’enthousiasme et des préoccupations quant à leurs répercussions sur l’économie et la société, les incidences nettes de ces progrès sur les emplois demeurent floues. Les constatations de cette étude montrent que, même si la majorité des professions de compagnons certifiés sont potentiellement moins exposées à la transformation des emplois liée à l’IA, comparativement à d’autres professions, elles pourraient tout de même être exposées à un risque plus élevé d’automatisation par des machines. Les estimations présentées dans cet article sont de nature prospective, issues des récentes évaluations des technologies. Elles ne tiennent pas compte des facteurs à plus long terme, comme l’adaptabilité des travailleurs, des entreprises ou des gouvernements, ou le taux d’adoption de l’IA et l’intensité de cette adoption dans l’ensemble des industries. Par exemple, même si le pourcentage d’entreprises ayant déclaré utiliser l’IA pour produire des biens ou offrir des services a doublé, passant de 6 % en 2023-2024 à 12 % en 2024-2025, le pourcentage de ces entreprises ayant déclaré une baisse d’emploi en raison de l’IA s’est maintenu à 6 % (Bryan et coll., 2024; Bryan et coll., 2025).

Les résultats présentés dans cette étude peuvent éclairer les politiques sur le marché du travail concernant la rééducation professionnelle et la planification de carrière. Même si l’intelligence artificielle et l’automatisation n’avaient aucune incidence nette sur les emplois, ces avancées technologiques pourraient tout de même toucher d’autres aspects de l’économie, comme la productivité du travail. De plus, on demeure toujours dans l’incertitude quant à la façon dont les travailleurs, les entreprises et les gouvernements réagiront à ces changements.

Auteurs

Allison Leanage travaille à la Division de l’analyse et de la modélisation de la santé, et Tahsin Mehdi travaille à la Division de l’analyse et de la modélisation économiques et sociales, de Statistique Canada.

Remerciements

Les auteurs tiennent à remercier Marc Frenette, Ping Ching Winnie Chan, Rubab Arim, Max Stick, Aimé Ntwari, Lahouaria Yssaad et Andrew Fields de Statistique Canada pour leurs commentaires et leurs suggestions.

Bibliographie

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Bryan, V., S. Sood et C. Johnston. (2024). « Analyse de l’utilisation de l’intelligence artificielle par les entreprises au Canada, deuxième trimestre de 2024 ». Analyse en bref. Ottawa : Statistique Canada.

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Pizzinelli, C., A. J. Panton, M.M. Tavares, M. Cazzaniga et L. Li. (2023). Labor market exposure to AI: Cross-country differences and distributional implications. Fonds monétaire international, notes de discussion du personnel no 216.

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