Rapports sur la santé
Validation de l’échelle de détresse psychologique à 10 questions de Kessler (K10) à partir de l’Enquête auprès des peuples autochtones de 2012

par Evelyne Bougie, Rubab G. Arim, Dafna E. Kohen et Leanne C. Findlay

Date de diffusion : le 20 janvier 2016 Date de correction: (si nécessaire)

L’échelle de détresse psychologique à 10 questions de Kessler (échelle K10) fournit une mesure abrégée de la détresse psychologique non spécifique. Elle s’est révélée être un filtre sensible aux critères de définition des troubles anxieux et des troubles de l’humeur du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-IV) aux États-UnisNote 1Note 2, en AustralieNote 3Note 4, au CanadaNote 5, en Nouvelle-ZélandeNote 6, aux Pays-BasNote 7 et au JaponNote 8Note 9. L’échelle K10 est fréquemment utilisée dans les enquêtes sur la santé au niveau de la population, particulièrement dans les cas où il n’est pas possible de mener une longue entrevue diagnostique afin d’évaluer les troubles mentaux.

On dispose de peu de données concernant la validité transculturelle de l’échelle K10 parmi les populations non occidentalesNote 7, même si les résultats d’une étude récenteNote 10 laissent supposer qu’une version abrégée de l’échelle K10, soit l’échelle K6, pourrait servir d’indicateur de troubles psychologiques possibles parmi un échantillon d’Amérindiens vivant à l’intérieur ou à proximité des réserves.

L’échelle K10 a été incorporée à l’Enquête auprès des peuples autochtones (EAPA) de 2012 pour mesurer la santé mentale des populations autochtones. En se fondant sur l’EAPA de 2012, la présente étude a pour but d’examiner la validité et la fiabilité de l’échelle K10 utilisée chez les Premières Nations vivant à l’extérieur des réserves, les Métis et les Inuits. On a évalué la structure factorielle et la cohérence interne de l’échelle K10. Celle-ci ayant été conçue pour filtrer les troubles anxieux et dépressifs, on a évalué sa validité conceptuelle de façon plus poussée, en examinant les liens avec le diagnostic autodéclaré de trouble anxieux ou de trouble de l’humeur et avec la santé mentale autoévaluée. On a également examiné les liens entre l’échelle K10 et l’idéation suicidaire autodéclaréeNote 11Note 12.

Méthodes

Données

L’EAPA de 2012, une enquête nationale élaborée par Statistique Canada, a été menée auprès des peuples autochtones, à savoir les Premières Nations vivant à l’extérieur des réserves, les Métis et les Inuits. Elle portait sur la population d’identité autochtone de 6 ans et plus au Canada qui vivait dans des logements privés. Au moment de l’enquête, 80 % des Premières Nations vivant à l’extérieur des réserves et 74 % des Métis résidaient dans une région métropolitaine de recensement ou une agglomération de recensement, tandis que 74 % des Inuits étaient établis dans l’une des quatre régions formant collectivement l’Inuit Nunangat. Étaient exclues du champ de l’enquête les personnes vivant dans les réserves et les établissements indiens, ainsi que dans certaines collectivités des Premières Nations au Yukon et dans les Territoires du Nord-Ouest.

Plus de 50 000 personnes ayant déclaré une identité ou une ascendance autochtone à l’Enquête nationale auprès des ménages de 2011 ont été échantillonnées aux fins de l’EAPA. Le taux de réponse global à l’EAPA de 2012 a été de 76 %. La collecte de données s’est faite par interview téléphonique assistée par ordinateur ou par interview sur place. L’autorisation parentale était requise pour pouvoir interviewer les moins de 18 ans directement. En cas de refus de l’autorisation parentale, on admettait les déclarations par personne interposée. Les participants à l’enquête ont été interviewés dans la langue officielle (français ou anglais) de leur choix. Dans les régions inuites, les intervieweurs se sont servis d’un questionnaire papier traduit en inuktitut (dialecte de Baffin). Un enregistrement audio du questionnaire en inuktitut a en outre été réalisé afin d’aider les intervieweurs à  franchir les barrières linguistiques qui pouvaient surgir sur le terrain.

Échantillon

L’échantillon sur lequel se fonde la présente étude comprenait les participants à l’EAPA âgés de 15 ans et plus qui ont répondu eux-mêmes à l’enquête, déclaré une seule identité autochtone (Premières Nations, Métis ou Inuit) et fourni des données complètes aux questions de l’échelle K10. Les questions de l’échelle K10 étaient posées uniquement aux participants de 15 ans et plus qui avaient répondu à l’enquête sans l’aide d’une personne interposée. Dans le cas des 15 à 17 ans, 58 % des Premières Nations, 60 % des Métis et 59 % des Inuits ont répondu directement à l’enquête. Chez les 18 ans et plus, les proportions correspondantes étaient de 93 %, 93 % et 92 %. Étant donné le pourcentage important de jeunes de 15 à 17 ans à qui l’on n’a pas posé les questions K10, on a effectué des analyses du khi carré pour déterminer si les répartitions des jeunes interviewés directement et par personne interposée variaient selon le sexe, le revenu du ménage, le niveau de scolarité des parents et la présence d’un trouble de l’humeur ou d’un trouble anxieux diagnostiqué. (Le nombre d’Inuits de cet âge à qui l’on avait diagnostiqué un trouble de l’humeur ou un trouble anxieux était trop faible pour être analysé.) Le seuil de signification alpha a été fixé à 0,01, afin de tenir compte des comparaisons multiples. Les analyses n’ont révélé aucune différence significative entre les jeunes interviewés directement et ceux interviewés par personne interposée (données non présentées).

Les données tirées de l’échelle K10 étaient incomplètes ou manquantes pour 5 % des Premières Nations et des Métis et 10 % des Inuits, ceux-ci ayant par conséquent été exclus des analyses. L’examen des questions de l’échelle K10 n’a dégagé aucune tendance de non-réponse selon le groupe autochtone. On a effectué des analyses de non-réponse pour comparer les participants à l’enquête dont les données tirées de l’échelle K10 étaient complètes et manquantes, selon le sexe, l’âge, le niveau de scolarité, le revenu du ménage et l’état de santé mentale autoévalué, en fixant toujours le niveau (alpha) de signification à 0,01. Dans le sous-échantillon pour lequel des données manquaient, les pourcentages des participants à l’enquête qui ne détenaient pas un diplôme d’études secondaires, appartenaient au tercile inférieur de revenu du ménage ou avaient une mauvaise santé mentale autoévaluée (données non présentées) étaient significativement plus élevés que dans le sous-échantillon présentant des données complètes.

L’échantillon final pour les besoins de l’étude comptait 7 239 Premières Nations vivant à l’extérieur des réserves (44 % d’hommes; âge moyen de 35,6 ans), 6 998 Métis (47 % d’hommes; âge moyen de 37,0 ans) et 2 852 Inuits (46 % d’hommes; âge moyen de 33,6 ans) âgés de 15 ans et plus (tableau 1).

Mesures

Échelle de détresse psychologique K10

L’échelle K10 est fondée sur 10 questions qui mesurent la fréquence des symptômes de détresse psychologique non spécifique au cours du dernier mois. On a posé les questions suivantes aux participants à l’enquête : « Au cours du dernier mois, à quelle fréquence vous êtes-vous senti : 1) épuisé sans véritable raison; 2) nerveux; 3) si nerveux que rien ne pouvait vous calmer; 4) désespéré; 5) agité ou ne tenant pas en place; 6) si agité que vous ne pouviez pas rester sans bouger; 7) triste ou déprimé; 8) si déprimé que rien ne pouvait vous faire sourire; 9) comme si tout était un effort; 10) bon à rien ». Aux réponses aux questions, on a attribué un score en fonction d’une échelle ordinale à cinq points – tout le temps (score de 4), la plupart du temps (score de 3), parfois (score de 2), rarement (score de 1), jamais (score de 0). Conformément aux lignes directrices établiesNote 1Note 2, on n’a pas posé les questions 3, 6 et 8 si la réponse à la question précédente était « jamais » et celles-ci recevaient automatiquement un score de 0. Le score K10 total pour chaque participant à l’enquête a été calculé en additionnant les scores obtenus à chacune des 10 questions. Un score K10 peut aller de 0 à 40, le degré de détresse psychologique s’avérant d’autant plus prononcé que le score est élevé.

Santé mentale autoévaluée

La santé mentale autoévaluée comporte une association étroite et soutenue avec plusieurs mesures de la morbidité mentaleNote 13. On a déterminé l’état de santé mentale autoévalué au moyen de la question suivante : « En général, diriez-vous que votre santé mentale est … excellente? très bonne? bonne? passable? mauvaise? » Le choix de réponses mauvaise/passable/bonne ont été groupés et comparés au groupe très bonne/excellente.

Problèmes de santé chroniques diagnostiqués

On a demandé aux participants à l’enquête si un professionnel de la santé avait diagnostiqué chez eux un « problème de santé de longue durée », c’est-à-dire qui avait duré ou devait vraisemblablement durer six mois ou plus. On a examiné deux problèmes de santé mentale, à savoir le trouble de l’humeur (par exemple, dépression, trouble bipolaire, manie ou dysthymie) (oui/non) et le trouble anxieux (par exemple, phobie, trouble obsessif-compulsif ou trouble panique) (oui/non).

Idéation suicidaire

On a posé les questions suivantes aux participants à l’enquête : « Avez-vous déjà sérieusement songé à vous suicider ou à vous donner la mort? » et « Est-ce que cela s’est produit au cours des 12 derniers mois? » Une variable dichotomique (oui/non) a permis de repérer les participants à l’enquête qui avaient déclaré avoir envisagé le suicide au cours des 12 derniers mois.

Analyses

La structure factorielle de l’échelle K10 a été soumise à une analyse factorielle confirmatoire (AFC). Au départ, l’échelle K10 a été conçue comme une échelle unidimensionnelle pour mesurer la détresse psychologique non spécifique liée à la dépression et à l’anxiétéNote 1. Chacune des 10 questions était donc présumée être le signe d’un facteur latent unique lié à la « détresse ». Toutefois, comme il est indiqué précédemment, trois questions de l’échelle K10 n’étaient pas posées si le participant à l’enquête avait fourni la réponse « jamais » à la question qui précédait. Afin de tenir compte de l’interdépendance de ces questions et des similitudes dans leur libelléNote 14, on a défini une structure factorielle unidimensionnelle de la « détresse » comportant des erreurs corrélées entre les questions de l’échelle K10 qui renfermaient une instruction « passez à » (modèle 1). Étant donné la nature ordinale des questions de l’échelle K10, on a eu recours à la procédure d’estimation de la moyenne robuste par les moindres carrés pondérés ajustée sur la variance et comportant des corrélations polychoriques. La variance du seul facteur faisant l’objet de l’hypothèse a été établie à 1Note 15, et tous les paramètres ont été libérés. Les modèles ont été évalués à partir de trois indices globaux de l’ajustement, à savoir la racine de l’erreur quadratique moyenne de l’approximation (RMSEA) et les intervalles de confiance de 90 % correspondants, l’indice comparatif d’ajustement (CFI) et les résidus quadratiques moyens pondérés (WRMR). Les modèles bien ajustés comportent des valeurs RMSEA inférieures ou égales à 0,06, des valeurs CFI de 0,95 ou plusNote 16 et des valeurs WRMR s’approchant de 1,0Note 17. Les tailles d’échantillon importantes aux fins de la présente étude ont empêché l’utilisation d’une mesure de l’ajustement par les khis carrésNote 18. Les estimations paramétriques de toutes les questionsNote 19 et la matrice résiduelle standardiséeNote 20 ont été envisagées pour évaluer l’ajustement du modèle. On s’attendait à ce que les valeurs de saturation factorielle standardisées soient supérieures ou égales à 0,30Note 21Note 22, et à ce que les résidus standardisés soient uniformément inférieurs à 4,0Note 20.

Après confirmation de la structure factorielle de l’échelle K10, la cohérence interne de celle-ci a été évaluée à partir du coefficient alpha de Cronbach. Des valeurs alpha de 0,70 à 0,80 sont considérées comme satisfaisantesNote 23.

On a calculé des statistiques descriptives selon le sexe, le niveau de scolarité, le revenu du ménage et le groupe d’âge pour l’échelle. On a en outre évalué la validité conceptuelle en examinant les associations avec la santé mentale autodéclarée, le diagnostic d’un trouble anxieux ou d’un trouble de l’humeur autodéclaré et l’idéation suicidaire au cours de la dernière année. Ces associations ont été examinées dans le cadre d’une série d’analyses de la variance en utilisant les scores moyens de l’échelle K10 comme variables dépendantes. Toutes les analyses de la variance ont été exécutées en fonction d’un niveau de signification p = 0,01, de manière à tenir compte des comparaisons multiples.

Étant donné le rôle de confirmation conceptuelle de l’AFC, les analyses ont été effectuées à partir de données non pondéréesNote 24, en utilisant Mplus, version 7. Toutes les autres analyses ont été exécutées en SAS, version 9.2, en utilisant des poids d’enquête qui tenaient compte du plan d’échantillonnage complexe de l’EAPA, ainsi qu’une technique bootstrap pour calculer les estimations de la variance. On a utilisé le facteur multiplicatif approprié (« l’ajustement de Fay ») pour calculer la variance, l’erreur type et le coefficient de variation.

Résultats

Filtrage des données

Toutes les questions de l’échelle K10 présentaient une forte asymétrie, la majorité des participants à l’enquête n’ayant déclaré que quelques symptômes de détresse, voire aucun. Les valeurs aberrantes multidimensionnelles des questions ont été déterminées au moyen de la distance de Mahalanobis avec p < 0,001. Chez les Premières Nations, 449 cas (6 % de l’échantillon) représentaient des valeurs aberrantes multidimensionnelles. Il en allait de même pour 428 Métis (6 % de l’échantillon) et 187 Inuits (7 % de l’échantillon).

Corrélations entre les questions de l’échelle K10

Comme il fallait s’y attendre, toutes les questions de l’échelle K10 étaient significativement corrélées entre elles (tableau 2). Parmi les Premières Nations et les Métis, les coefficients de corrélation variaient d’environ 0,30 à 0,70, la majorité se situant en deçà de 0,50. Parmi les Inuits, les coefficients allaient de 0,21 à 0,67, demeurant en deçà de 0,40 la plupart du temps. Pour tous les groupes, les corrélations les plus étroites s’observaient entre les questions comportant une instruction « passez à » suivantes : le participant à l’enquête était « agité » et « si agité qu’il ne pouvait pas rester immobile », et s’il était « déprimé » et « si déprimé que plus rien ne pouvait le faire sourire ».

Structure factorielle et cohérence interne de l’échelle K10

Les résultats de l’analyse factorielle confirmatoire ont fait ressortir de très bons indices d’ajustement pour le modèle unidimensionnel sur la « détresse » avec « erreurs corrélées » (modèle 1, tableau 3) pour chaque groupe autochtone. Les saturations factorielles non standardisées et standardisées étaient toutes significatives et supérieures à 0,30, et tous les résidus standardisés étaient inférieurs à 4,0 (données non présentées). Lorsque les analyses factorielles confirmatoires ont été exécutées sans les valeurs aberrantes multidimensionnelles, les indices d’ajustement n’ont pas changé (données non présentées). Ces analyses laissent supposer qu’une structure unifactorielle représente un bon ajustement pour les données de l’échelle K10 dans le cas des Premières Nations vivant à l’extérieur des réserves, des Métis et des Inuits qui ont participé à l’EAPA. La cohérence interne des questions de l’échelle K10 était satisfaisante, si l’on en juge par les coefficients alpha de Cronbach de 0,88, 0,87 et 0,84 pour les Premières Nations, les Métis et les Inuits, respectivement.

Sur la base de la distinction clinique entre la dépression et l’anxiété, un modèle à deux facteurs a aussi été examiné, les questions sur la « dépression » (désespéré; déprimé; si déprimé que plus rien ne pouvait vous faire sourire; bon à rien) déterminant un facteur, et les questions sur l’« anxiété » (épuisé; nerveux; si nerveux que rien ne pouvait vous calmer; agité; si agité que vous ne pouviez pas rester immobile; tout était un effort), déterminant l’autreNote 25. Le modèle a été exécuté en incluant les erreurs corrélées des questions comportant une instruction « passez à ». Ce modèle présentait une très bonne qualité de l’ajustement aux données, avec des valeurs CFI de 0,995 pour tous les groupes et des valeurs RMSEA allant de 0,034 à 0,04. Toutefois, le coefficient de corrélation entre les deux facteurs était très élevé, soit de 0,95, 0,93 et 0,91 pour les Premières Nations, les Métis et  les Inuits, respectivement, ce qui est trop élevé pour permettre de conclure qu’une structure à deux facteurs était conceptuellement plus significative.

L’analyse factorielle confirmatoire ayant montré une bonne qualité de l’ajustement du modèle à deux facteurs, on a aussi examiné un modèle bifactorielNote 26. Un modèle bifactoriel détermine un facteur latent commun unique (« détresse »), mais permet la multidimensionnalité, en raison des grappes de contenu de questions (une grappe pour l’« anxiété » et une pour la « dépression »). Le modèle a été exécuté en incluant les erreurs corrélées des questions comportant une instruction « passez à ». Ce modèle était très bien ajusté aux données sur les Premières Nations et les Métis, avec des valeurs CFI de 0,997 pour les deux groupes et des valeurs RMSEA de 0,038 et 0,034, respectivement. Un examen des résultats du modèle standardisé a confirmé que les saturations factorielles pour le facteur 3 (« détresse ») étaient systématiquement plus élevées (allant de 0,61 à 0,86) que pour le facteur 1 (« anxiété ») (allant de 0,01 à 0,54) et le facteur 2 (« dépression ») (variant de 0,18 à 0,37). On n’a pas initialement produit de statistiques sur la qualité de l’ajustement aux données sur les Inuits, parce que la matrice de covariance résiduelle n’était pas définie positive. Un examen des résultats standardisés du modèle a révélé de très faibles saturations factorielles pour le facteur 2 (« dépression »), une question (bon à rien) dominant dans ce cas.

Étant donné l’objectif original de l’échelle K10 de mesurer la détresse psychologique non spécifique de manière efficace, et compte tenu du très bon indice de qualité de l’ajustement obtenu pour le modèle unidimensionnel, on a retenu la procédure plus simple et plus parcimonieuse de score unifactoriel pour le reste de la présente étude.

Statistiques descriptives pour l’échelle K10

Le score moyen de l’échelle K10 (fourchette de 0 à 40) a été de 6,3 (ET = 0,17) pour les Premières Nations vivant à l’extérieur des réserves, de 6,0 (ET = 0,14) pour les Métis et de 5,5 (ET = 0,22) pour les Inuits (tableau 4). Les analyses de la variance ont montré que, dans chaque groupe autochtone, les femmes affichaient des scores de détresse significativement plus élevés que les hommes. En outre, les participants à l’enquête n’ayant pas de diplôme d’études secondaires et ceux appartenant au quintile inférieur de revenu du ménage ont déclaré un degré de détresse significativement plus élevé que leurs homologues ayant un niveau de scolarité et un revenu plus élevés. Les Premières Nations et les Métis de 55 ans et plus affichaient un degré significativement plus faible de détresse que leurs homologues plus jeunes. Les Inuits de 55 ans et plus ont déclaré un degré de détresse significativement plus faible que tous les autres groupes d’âge, sauf les 45 à 54 ans. En outre, les Inuits de 18 à 24 ans ont déclaré un degré de détresse significativement plus élevé que tous les autres groupes d’âge, sauf les 15 à 17 ans. En raison des coefficients extrêmes d’asymétrie et d’aplatissement des scores de l’échelle K10, on a aussi procédé à des analyses de la variance au moyen de la transformation logarithme des scores avec les mêmes résultats (données non présentées).

Les scores moyens de l’échelle K10 étaient fortement asymétriques, 20 % des participants à l’enquête (quintile inférieur) ayant obtenu un score de détresse total de zéro (tableau 5). Un autre 20 % d’Inuits ont affiché un score de détresse de 1, tandis que chez les Premières Nations et les Métis, on observait un score de 1 ou 2 au deuxième quintile. Au troisième quintile, les scores allaient de 2 à 4 inclusivement pour les Inuits, et étaient de 3 ou 4 pour les Premières Nations et les Métis. Au quatrième quintile, les scores variaient de 5 à 9 inclusivement chez les Inuits et les Métis, et de 5 à 10 inclusivement chez les Premières Nations. Le quintile supérieur de la répartition correspondait à des scores de 10 ou plus pour les Inuits et les Métis, et de 11 ou plus pour les Premières Nations.

Liens entre l’échelle K10 et les covariables de la santé mentale

Les analyses de la variance ont montré que les Premières Nations vivant à l’extérieur des réserves, les Métis et les Inuits ayant déclaré une santé mentale mauvaise/passable/bonne affichaient des scores de détresse significativement plus élevés que ceux ayant déclaré une santé mentale très bonne/excellente (tableau 6). Par ailleurs, les participants à l’enquête ayant des troubles de l’humeur ou des troubles anxieux diagnostiqués affichaient des scores de détresse significativement plus élevés que ceux n’ayant pas ces problèmes. Enfin, les participants à l’enquête qui avaient pensé au suicide au cours des 12 derniers mois affichaient des scores de détresse significativement plus élevés que ceux qui ne l’avaient pas fait. Les résultats étaient uniformes pour les trois groupes autochtones. Les résultats des analyses de la variance effectuées au moyen de la transformation logarithme des scores K10 étaient les mêmes (données non présentées).

Discussion

La présente étude a servi à examiner les propriétés psychométriques de l’échelle K10 à partir des résultats de l’EAPA de 2012. Les conclusions laissent supposer que cette échelle représente un instrument valable et fiable pour mesurer la détresse psychologique non spécifique chez les Premières Nations vivant à l’extérieur des réserves, les Métis et les Inuits.

En particulier, la présente étude a déterminé que l’hypothèse de la nature unidimensionnelle de l’échelle K10 était justifiéeNote 1. Le modèle unidimensionnel de « détresse » comportant des « erreurs corrélées » était bien ajusté aux données sur les trois groupes autochtones. En outre, les valeurs de coefficient alpha de Cronbach pour l’échelle K10 étaient plus que satisfaisantes. Un modèle à deux facteurs, même s’il fournit un bon ajustement aux données, a montré des corrélations trop étroites entre l’anxiété et la dépression pour permettre de conclure à deux modèles conceptuellement distincts. Un modèle bifactoriel représentait un bon ajustement aux données pour un facteur unique, en tenant compte des effets de la multidimensionnalité occasionnée par les grappes de contenu de questions. Ensemble, ces résultats mènent à la recommandation d’utiliser l’échelle K10 comme score unifactoriel dans le contexte de l’EAPA de 2012.

Conformément aux autres études fondées sur la populationNote 2Note 3, la présente analyse a révélé une courbe des scores K10 moyens  désaxée vers la droite, la plupart des participants à l’EAPA n’ayant déclaré que quelques symptômes de détresse, voire aucun. Le quintile supérieur de la répartition correspondait à des scores de 10 ou plus pour les Inuits et les Métis et de 11 ou plus pour les Premières Nations vivant à l’extérieur des réserves, conformément à la recherche qui a fait ressortir qu’un score de 9 correspondait au seuil du quintile supérieur parmi les participants à l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes globalementNote 27.

Tout comme dans les résultats d’autres recherches fondées sur la populationNote 6Note 27Note 28, les participantes à l’EAPA et les participants ayant des niveaux de scolarité et de revenu du ménage plus faibles affichaient un degré de détresse significativement plus élevé. Les participants âgés de 55 ans et plus déclaraient un degré de détresse significativement plus faible que leurs homologues plus jeunes. Les Inuits âgés de 18 à 24 ans affichaient un degré de détresse significativement plus élevé que leurs homologues plus âgés.

Enfin, conformément aux recherches exhaustives qui ont montré que l’échelle K10 est un filtre sensible aux critères de définition du trouble anxieux et du trouble de l’humeur du DSM-IVNote 1Note 2Note 3Note 4Note 5Note 6Note 7, les scores moyens de l’échelle K10 étaient significativement plus élevés pour les participants à l’enquête qui avaient déclaré un trouble de l’humeur ou un trouble anxieux diagnostiqué ou une idéation suicidaire l’année précédente, conclusion à laquelle sont arrivés d’autres chercheursNote 11Note 12. Ces résultats étaient uniformes pour les trois groupes autochtones.

Limites

La relation entre l’échelle K10 et un diagnostic clinique de santé mentale n’a pas pu être examinée et représente une des limites de la présente étude. L’absence d’instrument diagnostique standardisé dans l’EAPA de 2012, comme la Composite International Diagnostic Interview (CIDI) de l’OMS, a empêché l’examen de la capacité de l’échelle K10 de faire une distinction entre les cas et les non-cas de troubles compris dans le DSM-IV. La validité conceptuelle de l’échelle K10 comme indicateur général d’une détresse psychologique possible n’a pu être examinée qu’à partir de mesures incluses dans l’enquête, qui étaient limitées par leur nature dichotomique (oui/non) et autodéclarée. L’absence d’un instrument de diagnostic standardisé dans l’EAPA a aussi empêché la validation des règles de score pour l’échelle K10, en vue de produire des probabilités prédites de divers résultats en matière de santé mentale cliniquement significatifs.

Une autre limite était liée au fait que les scores sur l’échelle K10 ont été calculés uniquement pour les participants à l’enquête pour lesquels on disposait de données complètes pour les 10 questions; cela a entraîné une perte de 5 % à 10 % de l’échantillon initial de l’étude. Des analyses de l’attrition laissent supposer que l’échantillon analytique pourrait être biaisé en faveur des participants à l’enquête ayant un niveau de scolarité et un revenu du ménage plus élevés, ainsi que de ceux ayant une meilleure santé mentale autoévaluée. Il se peut qu’un modèle systématique de données manquantes existe aussi pour les personnes ayant un degré élevé de détresse. L’échelle K10 n’a pas été élaborée de façon particulière pour les Autochtones, et les données manquantes pourraient être le reflet de concepts ou de libellés de questions problématiques pour cette population.

Dans le cadre de l’EAPA de 2012, l’échelle K10 a été traduite en français et en inuktitut, mais on n’a pas pu examiner les répercussions de la langue, en raison de l’absence d’un indicateur de la « langue de l’interview » dans l’ensemble de données. Par conséquent, la validité et la fiabilité de l’échelle K10 pour les différents groupes linguistiques n’ont pas pu être examinées. Il se peut que certaines langues n’aient pas d’équivalents conceptuels pour les concepts de santé mentale en anglaisNote 29; il pourrait aussi y avoir des différences culturelles dans l’expression des symptômesNote 30.

La présente analyse établit la validité de l’échelle K10 uniquement parmi les Premières Nations vivant à l’extérieur des réserves, les Métis et les Inuits, à partir des données tirées de l’EAPA de 2012. Les résultats ne devraient pas être interprétés comme signifiant que la structure factorielle et les paramètres des questions de l’échelle K10 sont invariables d’une culture à l’autre, ou que les questions de l’échelle K10 sont interprétées de la même façon par les Premières Nations, les Métis, les Inuits ou la population canadienne en général. D’autres recherches, y compris des études qualitatives, contribueraient à la compréhension des « idiomes les plus appropriés pour décrire la détresse »Note 29 chez les Autochtones au Canada et fourniraient de l’information sur la validité culturelle de l’échelle K10.

Les recherches futures pourraient aussi inclure des analyses de l’invariance des mesures de la structure factorielle de l’échelle K10, selon le sexe et les niveaux de scolarité et de revenu, à l’intérieur de chaque groupe autochtone. Par exemple, on ne sait pas si les scores moyens plus élevés de l’échelle K10 chez les femmes par rapport aux hommes sont attribuables à une réelle différence entre les sexes ou à des différences dans la façon dont les femmes et les hommes perçoivent et expriment la détresse psychologiqueNote 31. On n’a pas effectué d’analyses de l’invariance avant la comparaison des scores moyens des différents groupes sociodémographiques, ce qui représente une autre limite de la présente étude.

Enfin, étaient exclues du champ de l’EAPA les habitants des réserves et des établissements indiens, ainsi que ceux de certaines collectivités des Premières Nations au Yukon et dans les Territoires du Nord-Ouest. Les résultats de la présente étude ne peuvent pas être généralisés à la population vivant dans les réserves.

Mot de la fin

La présente étude est la première à valider l’échelle K10 pour les populations autochtones au Canada. L’échelle K10 semble être psychométriquement appropriée pour être utilisée comme score unique et comme mesure générale de la détresse psychologique non spécifique chez les Premières Nations vivant à l’extérieur des réserves, les Métis et les Inuits, selon l’EAPA de 2012. Toutefois, d’autres recherches sont nécessaires pour valider l’échelle K10 au moyen d’un instrument de diagnostic standardisé. L’examen de la validité culturelle de l’échelle K10 et de la validité conceptuelle de l’échelle, à partir de résultats en matière de santé mentale cliniquement significatifs pour les Autochtones au Canada, est aussi justifié.

Remerciements

Cette étude a été financée par la Direction de la recherche stratégique des Affaires autochtones et du Nord Canada.

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