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Les études visant à déterminer à quel point l’autoévaluation de la santé, qui est une mesure d’usage très répandu, reflète l’état de santé mentale1-3 donnent à penser qu’une mesure spécifique d’autoévaluation de la santé mentale (AESM) est nécessaire. En fait, une telle mesure a été utilisée dans un certain nombre d’enquêtes au Canada et ailleurs dans le monde, dont le Supplément sur la santé mentale à l’Enquête sur la santé en Ontario, l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes et les enquêtes de la World Mental Health Initiative réalisées dans 28 pays.
Des études récentes ont démontré l’existence d’associations entre l’autoévaluation de la santé mentale et la classe sociale4, le soutien familial et le conflit culturel familial5, l’appartenance à la communauté6, l’utilisation des services7-11, la poursuite d’un traitement aux antidépresseurs12, ainsi que la détresse, la limitation des activités et le fonctionnement social13. Cependant, on possède assez peu de renseignements indiquant ce que représente effectivement l’AESM et si elle mesure bien l’état de santé mentale courant et prédit bien l’état de santé mentale futur13. Une seule étude13 a porté sur les associations transversales entre l’AESM et une gamme de mesures validées de la santé mentale. Selon cette étude, l’AESM était plus fortement corrélée à l’autoévaluation de la santé générale qu’aux mesures de la santé mentale examinées. La présente étude a pour but d’évaluer les associations entre l’AESM et une gamme plus étendue de mesures de la santé mentale et s’appuie pour cela sur d’autres méthodes analytiques que celles employées dans l’étude susmentionnée.
La présente analyse est fondée sur des données provenant de l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes : Santé mentale et bien‑être (cycle 1.2), qui a débuté en mai 2002 et s’est déroulée sur une période de huit mois. Il s’agit de la seule enquête représentative de la population réalisée par Statistique Canada qui comprenne à la fois l’autoévaluation de la santé mentale et plusieurs mesures spécifiques et non spécifiques de la morbidité mentale. Elle a pour champ d’observation la population à domicile de 15 ans et plus des dix provinces. Les personnes vivant en établissement, les habitants des réserves indiennes, de certaines régions éloignées et des trois territoires, ainsi que les membres à temps plein des Forces canadiennes sont exclus.
L’échantillon a été tiré de la base de sondage aréolaire de l’Enquête sur la population active. Les logements ont été sélectionnés dans cette base aréolaire selon un plan d’échantillonnage en grappes stratifié à plusieurs degrés. Une personne de 15 ans ou plus a été sélectionnée aléatoirement dans chaque ménage échantillonné. Les participants à l’enquête ont été sélectionnés de manière que les jeunes (15 à 24 ans) et les personnes âgées (65 ans et plus) soient surreprésentés, pour que les tailles d’échantillon soient suffisantes pour ces groupes d’âge. Le plan de sondage, l’échantillon et les méthodes d’interview sont décrits plus en détail dans d’autres rapports déjà publiés et sur le site Web de Statistique Canada14,15 .
Toutes les entrevues ont été menées en se servant d’une application assistée par ordinateur. La plupart d’entre elles (86 %) ont été effectuées sur place, et les autres, par téléphone. Les réponses par personne interposée n’étaient pas acceptées. L’échantillon de répondants comptait 36 984 personnes de 15 ans et plus, ce qui représente un taux de réponse de 77 %.
Des totalisations croisées ont permis d’estimer la prévalence de chaque type de morbidité mentale, ainsi que les caractéristiques associées avec chacun d’eux et avec les scores d’AESM.
Pour chaque type de morbidité mentale, le score moyen d’AESM a été calculé pour l’ensemble des personnes présentant l’état en question. Puis, on a examiné la signification des écarts entre les scores moyens des personnes présentant et ne présentant pas chaque type de morbidité.
Des modèles de régression logistique non corrigés ont servi à évaluer l’association entre chaque type de morbidité mentale et l’AESM. Pour chaque état morbide, nous avons également utilisé des modèles de régression logistique multivariée contenant des variables de contrôle pour le sexe, l’âge, l’état matrimonial, le niveau de scolarité, le revenu du ménage, le statut d’immigrant et l’existence de problèmes de santé physique chroniques. Nous n’avons pas utilisé de modèles à cotes proportionnelles parce que l’hypothèse des cotes proportionnelles n’était pas satisfaite.
Toutes les estimations et les analyses sont fondées sur des données pondérées qui reflètent la répartition selon l’âge et le sexe de la population à domicile de 15 ans et plus des dix provinces en 2002. Afin de tenir compte des effets de plan, nous avons estimé les erreurs‑types et les coefficients de variation par la méthode du bootstrap16-18 .
Pour obtenir l’autoévaluation de la santé mentale, on a posé la question : « En général, diriez‑vous que votre santé mentale est : excellente? très bonne? bonne? passable? mauvaise? » Les réponses ont été regroupées en deux catégories : passable/mauvaise et bonne/très bonne/excellente. Pour calculer les scores moyens d’autoévaluation de la santé mentale, une valeur numérique a été attribuée aux réponses, la santé mentale étant d’autant meilleure que le score est élevé : 5 (excellente); 4 (très bonne); 3 (bonne); 2 (passable); 1 (mauvaise).
Dans la présente étude, les « mesures de la morbidité mentale » renvoient collectivement à trois types de mesures : les troubles mesurés selon la version des World Mental Health Surveys de la Composite International Diagnostic Interview (WMH‑CIDI) (mois précédent, au cours des 2 à 12 derniers mois ou au cours de la vie), les troubles diagnostiqués par un professionnel de la santé autodéclarés, et la détresse psychologique non spécifique. Les types de morbidité mentale examinés sont la dépression, le trouble bipolaire I, le trouble panique et la phobie sociale, les autodéclarations d’un diagnostique par un professionnel de la santé de trouble dysthymique, de psychose, de schizophrénie ou de trouble obsessionnel‑compulsif, ainsi que la mesure K6 de la détresse psychologique (définie à la page suivante).
Ont été considérés comme présentant une morbidité mentale les participants à l’enquête qui satisfaisaient aux critères établis pour au moins un trouble mesuré selon la WMH‑CIDI, qui avaient autodéclaré le diagnostic d’au moins un trouble mental, et(ou) qui étaient classés dans la catégorie de détresse intense ou modérée.
L’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes comprend la mesure de plusieurs troubles mentaux au moyen de la WMH‑CIDI, un instrument fondé sur les définitions du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, 4e édition, texte révisé (DSM‑IV®-TR)19. Le questionnaire de la WMH‑CIDI a été conçu pour mesurer la prévalence des troubles mentaux au niveau communautaire et peut être administré par des intervieweurs non professionnels. Dans la présente analyse, quatre catégories ont été créées pour chaque trouble afin d’identifier les personnes qui répondaient aux critères pour le trouble au cours du mois précédent, au cours des 2 à 12 derniers mois, au cours de la vie mais non au cours des 12 derniers mois, ou qui n’y avaient jamais répondu.
Les personnes satisfaisant aux critères d’un épisode dépressif majeur au cours de la vie sont celles qui ont déclaré :
Les personnes satisfaisant aux critères d’un épisode dépressif majeur au cours du mois ou des 2 à 12 mois qui ont précédé l’entrevue sont celles qui ont déclaré :
Pour le trouble bipolaire I, les personnes satisfaisant aux critères d’un épisode maniaque au cours de la vie sont celles qui ont déclaré :
Les personnes satisfaisant aux critères d’un épisode maniaque au cours du mois ou des 2 à 12 mois qui ont précédé l’entrevue sont celles qui ont déclaré :
Les personnes satisfaisant aux critères d’un trouble panique au cours de la vie sont celles qui ont déclaré :
Les personnes satisfaisant aux critères d’un trouble panique au cours du mois ou des 2 à 12 mois qui ont précédé l’entrevue sont celles qui ont déclaré :
Les personnes satisfaisant aux critères de phobie sociale au cours de la vie sont celles qui ont déclaré :
Les personnes satisfaisant aux critères de phobie sociale au cours du mois ou des 2 à 12 mois qui ont précédé l’entrevue sont celles qui ont déclaré :
Les personnes satisfaisant aux critères d’agoraphobie au cours de la vie sont celles qui ont déclaré :
Les personnes satisfaisant aux critères d’agoraphobie au cours du mois ou des 2 à 12 mois qui ont précédé l’entrevue sont celles qui ont déclaré :
Les participants à l’enquête qui satisfaisaient aux critères de l’un des troubles suivants – dépression, trouble bipolaire I, trouble panique, phobie sociale ou agoraphobie – au cours du mois qui a précédé l’entrevue ont été considérés comme présentant un trouble mesuré selon la WMH‑CIDI au cours du mois précédent. Des catégories semblables ont été créées pour les personnes présentant un trouble mesuré selon la WMH-CIDI au cours des 2 à 12 mois précédents et présentant un trouble mesuré selon la WMH‑CIDI au cours de la vie.
Les personnes qui satisfaisaient aux critères correspondant à au moins deux des troubles suivants – dépression, trouble bipolaire I, trouble panique, phobie sociale ou agoraphobie – au cours du mois qui a précédé l’entrevue ont été considérées comme présentant de multiples troubles mesurés selon la WMH‑CIDI au cours du mois précédent. Des catégories semblables ont été créées pour les personnes présentant de multiples troubles mesurés selon la WMH‑CIDI au cours des 2 à 12 mois précédents et celles présentant de multiples troubles mesurés selon la WMH‑CIDI au cours de la vie, mais non au cours des 12 mois précédents.
La présence de troubles mentaux autodéclarés a été déterminée en posant aux répondants des questions sur les troubles qui avaient été diagnostiqués par un professionnel de la santé et qui avaient duré ou qui devaient vraisemblablement durer six mois ou plus. Les intervieweurs ont lu une liste de troubles mentaux comprenant le trouble dysthymique, la schizophrénie, la psychose et le syndrome de stress post‑traumatique. Les personnes qui ont déclaré n’importe lequel de ces troubles ont été considérées comme présentant un trouble mental autodéclaré; celles qui ont déclaré deux de ces troubles ou plus ont été considérées comme présentent de multiples troubles mentaux autodéclarés.
La détresse psychologique est un état de santé mentale négatif non spécifique. La mesure comportant six items (K6) est basée sur un sous‑ensemble d’items de la WMH‑CIDI20. Cette mesure s’est avérée au moins aussi sensible que la mesure correspondante à dix items (K10) en ce qui concerne la discrimination entre les cas et les non‑cas de maladie mentale grave, et est par conséquent utilisée plus fréquemment dans les enquêtes nationales. Le score de détresse psychologique, qui peut varier de 0 à 24, est basé sur des questions au sujet de la fréquence à laquelle la personne s’est sentie « nerveuse », « désespérée », « agitée ou ne tenant pas en place », « si déprimée que plus rien ne pouvait la faire sourire », « telle que tout était un effort », et(ou) « bonne à rien » au cours du mois précédent. Plus le score est élevé, plus la détresse est grande. Les scores ont été regroupés en trois catégories de détresse : intense (13 à 24), modérée (9 à 12), et aucune (0 à 8).
Quatre groupes d’âge ont été établis pour les besoins de l’analyse : 15 à 24 ans, 25 à 44 ans, 45 à 64 ans, et 65 ans et plus.
Trois catégories d’état matrimonial ont été définies : marié(e) ou union libre; veuf(ve), séparé(e) ou divorcé(e); jamais marié(e).
Les participants à l’enquête ont été regroupés en cinq catégories en fonction du niveau de scolarité le plus élevé atteint : pas de diplôme d’études secondaires, diplôme d’études secondaires, études postsecondaires partielles, diplôme d’études collégiales ou d’une école de métiers, et diplôme universitaire.
Le revenu du ménage est fondé sur le revenu total autodéclaré du ménage en provenance de toutes les sources au cours des 12 mois qui ont précédé l’enquête. Pour chaque ménage, on a calculé le rapport entre le revenu total du ménage et le seuil de faible revenu correspondant au nombre de personnes dans le ménage et à la taille de la collectivité. Ces ratios ont été corrigés en les divisant par le ratio le plus élevé pour l’ensemble des participants à l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes. Les ratios corrigés ont été regroupés en déciles (dix groupes, contenant chacun environ le dixième de la population canadienne) qui ont ensuite été regroupés en quintiles : inférieur (déciles 1 et 2); moyen-inférieur (3 et 4); moyen (5 et 6); moyen‑supérieur (7 et 8); et supérieur (9 et 10).
Le statut d’immigrant est basé sur la citoyenneté à la naissance et l’immigration au Canada. Les personnes qui n’étaient pas des citoyens canadiens de naissance et qui ont indiqué une année d’immigration ont été considérées comme des immigrants.
Des questions ont été posées aux participants à l’enquête sur les problèmes de santé physique diagnostiqués par un professionnel de la santé et ayant duré ou devant durer en principe six mois ou plus. Les intervieweurs ont lu une liste de problèmes de santé. La présente analyse porte sur les 18 problèmes de santé chroniques suivants : l’asthme, l’arthrite ou le rhumatisme, les maux de dos, l’hypertension, la migraine, la bronchite chronique, l’emphysème, le diabète, les maladies cardiaques, le cancer, les ulcères, les troubles dus à un accident vasculaire cérébral, les troubles intestinaux, les problèmes de la thyroïde, la cataracte, le glaucome et la démence.
En 2002, selon les estimations, 1,7 million de Canadiens de 15 ans et plus (7 %) jugeaient leur santé mentale passable ou mauvaise, 2,0 millions (8 %) répondaient aux critères d’un trouble mesuré selon la WMH‑CIDI, 496 000 (2 %) ont déclaré qu’on avait diagnostiqué chez eux un trouble mental, 579 000 (2 %) étaient considérés comme éprouvant une détresse intense et 1,3million (5 %), une détresse modérée (tableau 1).
La répartition de la morbidité mentale selon le sexe était la même pour la plupart des mesures de morbidité mentale et l’AESM. Les femmes étaient plus susceptibles que les hommes d’avoir une AESM correspondant à la catégorie passable/mauvaise, de satisfaire aux critères pour les troubles mesurés selon la WMH‑CIDI, sauf le trouble bipolaire I (pas d’écart significatif) (tableau A en annexe) et d’autodéclarer les troubles mentaux diagnostiqués visés par l’étude, sauf la schizophrénie (pas d’écart significatif) (tableau B en annexe).
La répartition selon l’âge de l’AESM et de la morbidité mentale diffère selon la mesure. Dans le cas de l’AESM, la prévalence de la catégorie passable/mauvaise était relativement constante d’un groupe d’âge à l’autre — seules les personnes de 45 à 64 ans étaient plus susceptibles que celles appartenant au groupe le plus jeune d’autoévaluer leur santé mentale comme étant passable/mauvaise. La prévalence des troubles mentaux mesurés selon la WMH‑CIDI diminuait quand l’âge augmentait. De même, les personnes appartenant au groupe d’âge le plus jeune étaient plus susceptibles que celles des groupes plus âgés de faire état d’une détresse psychologique intense. Les groupes d’âge moyens étaient plus susceptibles que le groupe le plus jeune de déclarer des troubles mentaux diagnostiqués.
Un gradient de revenu était manifeste, les personnes appartenant au quintile inférieur de revenu étant plus susceptibles d’évaluer leur santé mentale comme passable/mauvaise que celles des quintiles plus élevés. Le gradient était comparable pour le niveau de scolarité, les personnes n’ayant pas obtenu de diplôme d’études secondaires étant plus susceptibles que celles ayant atteint les niveaux plus élevés de scolarité de déclarer une santé mentale passable/mauvaise. Dans le cas des troubles mesurés selon la WHM-CIDI, des troubles mentaux diagnostiqués autodéclarés et de la détresse psychologique, la prévalence était aussi généralement plus faible parmi les groupes de revenu plus élevé. Un profil comparable à celui du niveau de scolarité s’observait pour la détresse psychologique.
En moyenne, les scores d’AESM étaient plus faibles chez les personnes présentant une morbidité mentale que chez celles n’en présentant pas (tableau 3). Un gradient dans les scores moyens d’AESM se dégageait chez les personnes manifestant un trouble mesuré selon la WMH‑CIDI au cours du mois qui a précédé l’enquête, comparativement à celles ayant présenté un trouble au cours des 2 à 12 mois ayant précédé l’enquête, celles ayant des antécédents du trouble (épisode au cours de la vie, mais non au cours des 12 derniers mois), et celles n’ayant jamais vécu d’épisode.
La prévalence d’une AESM passable/mauvaise variait selon la mesure de morbidité mentale individuelle et la période de référence de l’épisode (tableau 2). Pour les troubles mesurés selon la WMH‑CIDI, la prévalence de la catégorie passable/mauvaise d’AESM variait de près de 10 % chez les personnes satisfaisant aux critères de dépression au cours de la vie, mais non au cours des 12 derniers mois, à 58 % chez celles répondant aux critères de dépression au cours du mois précédent. La prévalence de l’AESM passable/mauvaise était la plus élevée chez les personnes ayant vécu un épisode le mois précédent, plus faible chez celles ayant vécu un épisode au cours des 2 à 12 mois précédents, encore plus faible chez celles ayant vécu un épisode à un moment donné au cours de la vie, et la plus faible chez celles n’ayant jamais vécu d’épisode de trouble mental.
Chez les personnes qui ont déclaré que l’on avait diagnostiqué chez elles un trouble mental, la prévalence globale de l’AESM passable/mauvaise était de 46 % comparativement à 6 % chez celles n’ayant pas déclaré de trouble mental. La prévalence de l’AESM passable/mauvaise variait de 46 % chez celles déclarant un diagnostic de trouble dysthymique ou de syndrome de stress post‑traumatique à 54 % chez celles déclarant un diagnostic de psychose ou de schizophrénie. La prévalence la plus élevée d’une AESM passable/mauvaise (69 %) s’observait chez les personnes déclarant plusieurs diagnostics de troubles mentaux.
Au moins 61 % de personnes éprouvant une détresse intense ont déclaré que leur santé mentale était passable/mauvaise, comparativement à 30 % de celles dont la détresse était modérée et à 4 % de celles n’éprouvant pas de détresse.
La cote exprimant le risque de juger sa santé mentale passable/mauvaise était plus élevée chez les personnes souffrant d’un trouble mesuré selon la WMH‑CIDI, d’un trouble mental diagnostiqué ou d’une détresse psychologique modérée/intense que chez celles ne présentant aucun de ces types de morbidité mentale (tableau 2). Les rapports de cotes ont été légèrement atténués dans les modèles contenant des variables de contrôle pour les caractéristiques sociodémographiques et pour la présence de problèmes de santé physique chroniques, mais les relations persistaient (tableaux C, D et E en annexe).
Parmi l’ensemble des mesures de morbidité mentale examinées dans la présente étude, une proportion allant de 27 % (troubles multiples selon la WMH‑CIDI au cours du dernier mois) à 70 % (détresse modérée) des participants à l’enquête considérés comme présentant une morbidité mentale ne percevaient pas leur santé mentale comme étant passable ou mauvaise (tableau 2). En outre, 4 % de personnes sans aucun trouble au cours de la vie, 6 % de personnes sans aucun trouble autodéclaré, 4 % de personnes sans détresse intense jugeaient leur santé mentale passable ou mauvaise (tableau 2).
Les femmes étaient plus susceptibles que les hommes de percevoir leur santé mentale comme étant passable/mauvaise et d’entrer dans la catégorie des personnes présentant une morbidité mentale, ce qui correspond à la constatation générale que la prévalence de la plupart des troubles mentaux est plus élevée chez les femmes et que celles‑ci ont tendance à se déclarer en moins bonne santé que les hommes21. Il reste à déterminer si cette situation tient à des différences d’état de santé objectif dues à des facteurs biologiques ou liés au sexe, ou à des différences non aléatoires, telles que l’utilisation de sources de comparaison et de cadres de référence différents pour l’autoévaluation de la santé21.
Les courbes de répartition selon l’âge obtenues pour l’AESM diffèrent de celles pour certaines autres mesures de la morbidité mentale. La prévalence des troubles mentaux mesurés selon la WMH‑CISI diminue quand l’âge augmente, tandis que la prévalence mesurée selon l’AESM ne le fait pas. Ces résultats ne concordent pas entièrement avec ceux d’une étude antérieure montrant que la prévalence de l’anxiété et de la colère diminue à mesure que l’âge augmente, tandis que celle de la dépression suit une courbe en forme de U, le niveau étant plus élevé chez les jeunes et les personnes âgées que chez les personnes d’âge moyen22. Le fait que nous n’observons pas une courbe en U pour la dépression dans la présente étude pourrait être dû à l’utilisation du module de la dépression de la WMH‑CIDI plutôt que l’échelle de dépression CES‑D, ou à la définition de grands groupes d’âge. La différence entre la répartition selon l’âge observée pour l’AESM et celle observée pour d’autres mesures de la santé mentale dans ces analyses pourrait avoir pour cause les biais introduits par les mesures selon la WMH‑CIDI, le fait que l’AESM ne reflète pas la même chose que les autres mesures, ou le fait que les membres de différents groupes d’âge n’utilisent pas les mêmes cadres de référence et sources de comparaison quand ils répondent aux questions. Le module de la dépression de la WMH‑CIDI utilisé dans l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes a été validé auprès d’échantillons cliniques uniquement et non auprès d’échantillons communautaires pour lesquels il a été conçu23. Le module pourrait donc produire une erreur de classification de la dépression qui varie selon l’âge.
La courbe de répartition selon l’âge contradictoire pourrait aussi indiquer que l’AESM traduit quelque chose de plus que la présence d’un trouble mental ou d’une détresse intense, et que d’autres facteurs qui évoluent avec l’âge sont associés à l’autoévaluation de la santé mentale. Selon Ross et Mirowsky22, même si les émotions positives (par exemple, satisfaction à l’égard de la vie) augmentent et les émotions négatives (par exemple, inquiétude, anxiété, colère) diminuent avec l’âge, l’érosion du sentiment individuel de pouvoir (à cause du déclin physique, de la perte d’un emploi ou d’êtres chers, de débouchés limités dans l’avenir et du sentiment de n’avoir plus que quelques années à vivre) peut contribuer au déclin de la santé mentale avec l’âge.
La répartition selon l’âge de l’AESM passable/mauvaise peut aussi être due à l’utilisation de sources de comparaison et de cadres de référence différents par les personnes de divers âges. Les participants à l’enquête appliquent des critères complexes et multiniveaux quand ils évaluent leur état de santé général3, et les référents varient selon le groupe d’âge. Toutefois, aucuns travaux n’ont visé à déterminer si les référents servant à l’autoévaluation de la santé mentale diffèrent aussi selon le groupe d’âge2. Aucune étude n’a été effectuée non plus pour examiner les sources de comparaison utilisées par les participants à l’enquête pour évaluer leur santé mentale. Nous ne savons pas si les personnes comparent leur état de santé mentale courant à leur état de santé mentale quand elles étaient plus jeunes, à l’état de santé mentale d’autres personnes appartenant à leur groupe d’âge, leur famille ou leur communauté, ou si ces sources diffèrent selon l’âge.
Les résultats de la présente étude indiquent qu’il existe un gradient socioéconomique, les personnes appartenant aux quintiles inférieurs de revenu et de niveau de scolarité étant les plus susceptibles de déclarer que leur santé mentale est passable/mauvaise. Ces résultats corroborent ceux d’études antérieures utilisant plusieurs mesures de la morbidité mentale, dont la mauvaise santé psychosociale24, la détresse5,26, la dépression27,28, la schizophrénie28, le trouble panique, les phobies et le trouble anxieux généralisé28.
Les résultats sont également semblables à ceux obtenus pour l’autoévaluation de la santé générale. La plupart de la recherche portant sur les différences socioéconomiques de l’autoévaluation de la santé au Canada, aux États‑Unis et en Europe montre qu’un pourcentage relativement élevé de personnes de faible statut socioéconomique déclarent que leur santé est passable/mauvaise29-32, quoique dans certains pays en développement, les gradients sont inversés33. Aucune étude n’a encore été effectuée en vue d’examiner la relation entre l’AESM et l’état de santé mentale évalué ou observé cliniquement, de sorte que l’on ne sait pas si la concordance entre ces deux mesures varie selon le statut socioéconomique.
Puisque l’AESM est une mesure impliquant la situation courante, les gradients de la cote exprimant le risque de déclarer une santé mentale passable/mauvaise et des scores moyens selon la récence de l’épisode peuvent témoigner du succès du traitement et(ou) de la guérison chez les personnes ayant présenté un trouble au cours de la vie mais n’ayant vécu aucun épisode au cours des 12 derniers mois.
Les variations de la prévalence d’une AESM passable/mauvaise en fonction des mesures de morbidité mentale individuelles peuvent refléter des différences de fardeau de la maladie ou de stigmatisation34 associée à chaque état mental morbide28,35.La forte prévalence d’une AESM passable/mauvaise chez les personnes déclarant un diagnostic de schizophrénie correspond à la caractérisation de cette dernière comme étant « la maladie mentale la plus grave et la plus débilitante... caractérisée par des idées délirantes, des hallucinations, un comportement désorganisé, des symptômes négatifs (par exemple, l’absence d’émotion), et un dysfonctionnement social/professionnel »28. Étant donné le fardeau de la maladie, la stigmatisation qui y est associée, ou une combinaison des deux, les personnes qui déclarent souffrir de schizophrénie pourraient être plus susceptibles de juger leur santé mentale passable/mauvaise que celles qui déclarent ou répondent aux critères d’autres troubles mentaux.
La prévalence élevée d’une AESM passable/mauvaise chez les personnes déclarant plusieurs diagnostics de troubles mentaux est en harmonie avec l’observation d’une association entre la comorbidité et des symptômes psychiatriques plus graves, une plus grande incapacité fonctionnelle36, une plus longue durée de la maladie, moins de compétences sociales et une plus grande utilisation des services37.
L’association de la détresse modérée et intense avec une AESM passable/mauvaise est en accord avec le fait que la mesure K6 est conçue en vue de traduire un état négatif non spécifique de santé mentale basé sur un sous‑ensemble d’items de la Composite International Diagnostic Interview (CIDI), et avec la constatation d’une association comparable faite par Fleishman et Zuvekas13 en utilisant des données provenant de la Medical Expenditure Panel Survey réalisée aux États‑Unis.
La persistance de toutes les associations significatives entre une AESM passable/mauvaise et les diverses mesures de morbidité mentale étudiées dans les modèles multivariés indique que ces associations sont robustes, et indépendantes des facteurs sociodémographiques et de la présence de problèmes de santé physique chroniques.
Le pourcentage appréciable de participants à l’enquête classés comme présentant une morbidité mentale qui ne percevaient pas leur santé mentale comme passable/mauvaise pourrait tenir à une classification incorrecte, une gravité plus faible des symptômes, un manque de récence des symptômes, un fardeau plus faible de la maladie, un manque de compréhension de la morbidité, un traitement fructueux ou la guérison. L’AESM pourrait donc sous‑estimer la prévalence de la morbidité mentale, l’importance de cette sous‑estimation variant selon la morbidité. Cette éventualité limite la valeur de l’AESM en tant que mesure de la santé mentale pour certaines applications, telles que l’étude des causes des états mentaux morbides ou la prédiction du besoin d’un traitement.
Le faible pourcentage de participants à l’enquête classés dans la catégorie des personnes sans morbidité mentale qui perçoivent leur santé mentale comme étant passable/mauvaise donne à penser que l’AESM pourrait refléter des symptômes sous‑liminaires, et(ou) que d’autres facteurs que les états mentaux morbides influencent l’autoévaluation de la santé mentale. Bien que l’AESM ne corresponde pas directement à des états mentaux morbides mesurés (ou diagnostiqués), les perceptions sont, en elles‑mêmes, importantes. Ainsi, elles jouent un grand rôle dans la recherche d’un traitement8.
Les versions antérieures de la Composite International Diagnostic Interview ont été validées, mais non la version des World Mental Health Surveys qui est utilisée dans l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes : santé mentale et bien‑être. Par conséquent, nous ne savons pas dans quelle mesure les évaluations cliniques faites par des professionnels de la santé concorderaient avec les classifications basées sur les données de cette enquête.
Comme l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes ne comportait pas de module pour certains troubles mentaux relativement fréquents (p. ex., trouble anxieux généralisé), l’association de ces troubles avec l’autoévaluation de la santé mentale n’a pu être évaluée. La prévalence d’autres troubles mentaux (trouble dysthymique, schizophrénie, trouble obessionnel‑compulsif, psychose) est mesurée uniquement d’après des diagnostics autodéclarés, pour lesquels on ignore l’effet de l’erreur de déclaration. Les participants à l’enquête pourraient souffrir de troubles mentaux non diagnostiqués que les questions n’ont pas permis de saisir, ou ils pourraient ne pas avoir déclaré les troubles diagnostiqués à cause de la stigmatisation, d’un biais de remémoration ou d’autres facteurs. Certaines personnes présentant des troubles mentaux pourraient donc ne pas avoir été décelées, causant ainsi une sous‑estimation de l’association entre les troubles mentaux autodéclarés et l’AESM.
Étant donné la conception transversale de l’étude, l’ordre temporel des événements ne peut pas être inféré. Nous ne pouvons déterminer avec certitude si une AESM passable/mauvaise prédit la présence d’états mentaux morbides ou si la présence d’états mentaux morbides donne lieu à une autoévaluation passable/mauvaise.
Les périodes de référence utilisées pour les mesures de la morbidité mentale variaient : pour l’AESM, il s’agit d’une période de référence non spécifiée sous‑entendant le présent. Pour les troubles évalués selon la WMH‑CIDI, la période de référence est le mois précédent, les 12 mois précédents ou le cours de la vie; pour les troubles mentaux autodéclarés, il s’agit des troubles ayant duré ou devant durer en principe au moins six mois et plus, et pour la détresse psychologique, la référence était le mois précédent. Cette situation pourrait avoir causé des sous‑estimations des associations entre les mesures de la morbidité mentale et l’AESM quand la morbidité mentale n’était pas courante. Néanmoins, la présente analyse révèle des associations significatives entre toutes les mesures de morbidité mentale et une AESM passable/mauvaise, ce qui démontre la force de la relation, indépendamment de la période de référence.
Il s’agit de la première étude représentative de la population nationale conçue pour examiner les associations entre l’AESM et certaines mesures de la morbidité mentale dans la population canadienne. Les résultats vont dans le sens de ceux d’études antérieures démontrant que l’AESM est associée à une série de mesures de la santé mentale. La grande gamme de mesures de la morbidité mentale évaluée, la grande portée de l’enquête représentative de la population et l’approche multivariée renforcent cette analyse.
Nous avons dégagé des associations fortement positives entre toutes les mesures de la morbidité mentale et l’AESM, les associations entre la prévalence le mois précédent et l’AESM étant plus fortes que celles entre la prévalence au cours des 2 à 12 mois précédents et l’AESM, lesquelles, sont, à leur tour, plus fortes que les associations entre l’AESM et l’existence d’un trouble au cours de la vie, mais non au cours des 12 derniers mois. Par ailleurs, pour chaque mesure de morbidité mentale, un pourcentage appréciable de participants à l’enquête ne percevaient pas leur santé mentale comme passable ou mauvaise. D’autres études seront nécessaires en vue d’en découvrir les raisons.
En ce qui concerne les états morbides individuels, l’AESM ne peut pas être utilisée pour suivre les tendances, examiner l’étiologie, prédire le besoin de traitement ou déterminer si les personnes qui ont besoin d’un traitement le reçoivent. Cependant, son association forte et cohérente avec une large gamme de mesures de la morbidité mentale en fait un indicateur potentiellement utile pour la surveillance de la santé mentale générale. En outre, l’AESM reflète les perceptions des individus quant à leur santé mentale, lesquelles ont des incidences sur l’utilisation des services et l’observation du traitement.
L’AESM est la seule mesure de niveau national de la santé mentale offerte par les enquêtes sur la santé réalisées à l’heure actuelle par Statistique Canada. En aidant à comprendre ce que représente l’AESM, la présente étude facilite l’utilisation de cette mesure dans les enquêtes courantes et comme indicateur de la santé.