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De plus en plus d'études spécialisées ont pour thème la contribution apportée par le roulement des entreprises à la croissance de la productivité. La concurrence fait qu'un certain nombre d'entreprises croissent et que d'autres décroissent. Celles qui progressent deviennent plus productives que celles qui déclinent. Ce phénomène alimente la croissance globale de la productivité, puisque les plus productifs supplantent ceux qui le sont moins. Le gros de la recherche qui s'est faite dans ce domaine a visé avant tout le secteur de la fabrication. Notre propos sera d'examiner le roulement des entreprises et la croissance globale de la productivité au Canada dans les industries de services en général et dans le secteur du commerce de détail en particulier.

Nous nous poserons six questions : 

Première question :  Quel est le degré de roulement dans le secteur du commerce de détail?

Réponse :  Au Canada, ce secteur est marqué par un fort roulement des entreprises. Environ 60 % des entreprises qui y étaient présentes en 1984 n'étaient plus en activité en 1998. Les entreprises qui sortent rendent compte de 25 % des ventes totales et de 30 % de l'emploi global du secteur du commerce de détail. Environ 70 % des entreprises en exploitation en 1998 étaient nouvelles dans ce secteur, y étant entrées durant la période de 1984 à 1998. Elles étaient responsables de 42 % de toutes les ventes et de 41 % de tous les emplois.

En plus des entrées et des sorties d'entreprises, un autre facteur peut contribuer au roulement des entreprises, soit les gains et les pertes de parts de marché enregistrées par des entreprises existantes. Durant la période de 1984 à 1996, environ 50 % des parts de marché sont passées des entreprises en déclin ou sortantes à de nouvelles entreprises ou aux entreprises en expansion. Les entreprises demeurées en activité qui ont augmenté leur part de marché ont acquis 11 points de pourcentage additionnels pour cette période. Les entreprises entrantes ont gagné 36 points de pourcentage. Celles qui sont demeurées en activité et ont cédé une part de marché ont perdu 22 points de pourcentage pour la période donnée, alors que les entreprises sortantes ont perdu 25 points de pourcentage en parts de marché.

Deuxième question :  Quel est le profil des entreprises entrantes dans cette industrie?

Réponse :  Les entreprises entrantes sont beaucoup plus productives que les entreprises sortantes. En moyenne, la productivité du travail et la productivité multifactorielle des entreprises entrées dans le secteur du commerce de détail de 1986 à 1998 étaient 20 % plus élevées que celles des entreprises sortantes pendant la même période. Dans l'ensemble, ces résultats donnent à penser que les entreprises entrantes avaient un avantage sur les entreprises sortantes, autant pour la productivité du travail que pour la productivité multifactorielle. Les entreprises nouvellement créées ont une productivité du travail similaire à celle des entreprises existantes et une productivité multifactorielle plus élevée que ces dernières, malgré leur taille beaucoup plus petite.

Troisième question :  Cette réaffectation permanente apporte-t-elle une contribution positive et significative à la croissance globale de la productivité?

Réponse :  La croissance de la productivité globale dans le secteur du commerce de détail peut se décomposer en deux effets du roulement des entreprises : l'effet intra-entreprise et l'effet inter-entreprise. L'effet intra-entreprise mesure la contribution, à la croissance globale de la productivité, de la croissance interne des entreprises qui survivent et maintiennent leurs parts d'entrées ou de sorties constantes. L'incidence du roulement des entreprises et de la redistribution continue sur la productivité agrégée, soit l'effet inter-entreprises, représente l'incidence de la redistribution des sorties et des entrées entre les entreprises survivantes et l'incidence des entrées et des sorties d'entreprises.

La croissance de la productivité du travail et de la productivité multifactorielle dans le secteur canadien du commerce de détail découle entièrement du roulement et de la restructuration des entreprises pour la période de 1984 à 1998. Les entrées et les sorties d'entreprise ont compté pour 70 % de la croissance de la productivité du travail dans ce secteur. Les restructurations et le roulement des entreprises chez celles qui ont survécu ont compté pour 35 % de la croissance globale de la productivité. L'effet inter-entreprise est négligeable et légèrement négatif, la productivité d'une entreprise de détail moyenne ayant été faible. Au Canada, les résultats obtenus par le secteur du commerce de détail contrastent fortement avec ceux du secteur de la fabrication, où l'entrée, la sortie et le roulement des entreprises comptent pour environ 50 % de la croissance de la productivité du travail, sur une période de 10 ans.

Les résultats du secteur du commerce de détail donnent à penser qu'on peut attribuer au roulement des entreprises les gains en productivité, attestés par de nombreuses sources, qui ont découlé du recours accru aux technologies de l'information et des communications (TIC). En effet, les entreprises entrantes et les entreprises existantes qui utilisent les TIC et adoptent des pratiques organisationnelles novatrices gagnent la part de marché laissée par les entreprises sortantes et par celles qui sont moins productives. Les résultats portent aussi à croire que l'effet « Wal-Mart » sur la productivité du secteur de détail, dont on a tant parlé, résulte surtout des pressions concurrentielles et des restructurations qui entraînent un déplacement des parts de marché des entreprises sortantes et existantes en déclin vers les entreprises entrantes et existantes en expansion.

Quatrième question :  Quel est l'apport des entreprises sous contrôle étranger à la croissance de la productivité agrégée?

Réponse : Les entreprises sous contrôle étranger ont contribué 5,7 points de pourcentage, ou 30 % de la croissance de la productivité du travail dans le secteur du commerce de détail de 1984 à 1998. On leur attribue 4,7 points de pourcentage ou 45 % de la croissance de la productivité multifactorielle dans le même secteur. L'apport des entreprises sous contrôle étranger à la croissance de la productivité surpasse de façon disproportionnée leur contribution aux ventes, qui était de 20 % pour cette période. Cet apport est principalement dû à l'entrée sur le marché de nouvelles entreprises sous contrôle étranger et à l'expansion d'entreprises existantes plus productives, qui sont aussi sous contrôle étranger.

Cinquième question :  Quelle est la nature du processus de sélection que subissent les entreprises entrantes après leur création? Débutent-elles avec le même niveau de productivité que les entreprises établies ou sont-elles nettement distancées et font-elles ensuite leur rattrapage? Ce processus de sélection élimine-t-il les entreprises les plus petites et les moins productives?

Réponse :  Les entreprises entrantes sont sujettes à un processus de sélection après leur création. Dans une cohorte entrante, les moins productives quittent et les plus productives survivent. Les entreprises survivantes de la cohorte voient leurs taux d'échec décroître à mesure qu'elles apprennent ce que sont les pratiques optimales en affaires. Environ le quart des entreprises entrantes sortent du secteur dans les trois ans qui suivent leur création; la moitié environ survivent jusqu'à leur huitième année. Les entreprises survivantes de la cohorte parviennent à la taille des entreprises établies dans leur neuvième année. Les entreprises entrantes qui réussissent voient leur production s'accroître rapidement après la cinquième année et leur productivité du travail fait de même après la septième. Dans leurs années antérieures d'exploitation, il n'y a guère de variation significative de leur production et de leur productivité du travail.

Sixième question :  Quelle est la nature de l'apprentissage qui s'opère après la création des entreprises?

Réponse :  Il y a apprentissage dans les grandes entreprises entrantes. Dans le cas d'une entreprise moyenne, les taux de productivité du travail et de productivité multifactorielle sont négatifs après la création. La croissance de la production, du capital et du travail est moindre dans ces entreprises que dans les entreprises établies. L'entreprise moyenne en entrée verrait sa production culminer dans sa neuvième année environ et n'atteindrait pas la taille de l'entreprise établie. À la différence de l'entreprise moyenne en entrée, qui doit renoncer à avoir la taille de l'entreprise établie, la cohorte entrante d'entreprises de plus grande taille atteint celle des entreprises établies dans sa neuvième année. La production de la cohorte entrante qui survit jusqu'à la neuvième année est de 2,2 fois supérieure à la production à la création des entreprises; cette différence est un peu plus grande que l'écart de production entre les entreprises entrantes à la création et les entreprises établies.

Selon nos données, le secteur du commerce de détail différerait du secteur de la fabrication tant pour le roulement des entreprises que pour la dynamique de la croissance de la productivité. Les entrées constituent de loin le phénomène le plus important en valeur absolue. À tout moment, les entreprises récemment entrées sont proportionnellement plus nombreuses et plus d'entre elles deviendront sous peu des entreprises sortantes. Les entrées et les sorties contribuent plus à la croissance globale de la productivité dans le commerce de détail que dans la fabrication. Pour les entreprises entrantes le cycle de vie est aussi fort différent. Elles n'entrent pas en activité avec un aussi grand déficit de productivité tôt dans leur vie comme en fabrication et le rattrapage sur ce plan n'est pas aussi lent non plus. Les entreprises entrantes ont au départ une productivité qui approche de celle des entreprises établies, et elles tendent à perdre de leur productivité relative après la création. Le processus de variation de taille diffère amplement selon qu'il s'agit d'entreprises entrantes grandes ou petites. Les petites ne rattrapent pas les entreprises établies contrairement aux grandes. Les petites et grandes entreprises entrantes dans le secteur du commerce de détail suivent des voies très différentes.