Projections linguistiques pour le Canada, 2011 à 2036
Chapitre 4. La composition des groupes linguistiques, 2011-2036

Les facteurs susceptibles d’influencer l’évolution de la composition de la population des groupes linguistiques d’ici 2036 sont nombreux et complexes. Cette thématique est abordée dans le présent chapitre. Nous présentons d’abord, en guise de contexte plus général, les composantes de l’accroissement démographique des groupes linguistiques au Québec et dans le reste du Canada entre 2011 et 2036. Des pyramides des âges et des indicateurs de structure démographique (pourcentages de personnes âgées et de jeunes) illustrent ensuite l’évolution de la structure par âge des groupes linguistiques entre 2011 et 2036. On s’intéresse ensuite à l’évolution de la composition de la population de PLOP anglais et de PLOP français selon la génération. Cette section a pour but de mettre en relief la diversification croissante, en termes ethnoculturels (immigrants et deuxième génération), de la population des deux groupes de langue officielle résultant de l’apport de l’immigration internationale à leur accroissement démographique. Nous examinons en dernier lieu l’évolution des transferts linguistiques vers le français et l’anglais qui se produisent lorsqu’une personne adopte une langue parlée à la maison différente de sa langue maternelle.

4.1 Les composantes de l’accroissement démographique des groupes linguistiques

Les composantes de l’accroissement démographique des groupes linguistiques sont au nombre de quatre : l’accroissement naturel, l’accroissement migratoire interne, l’accroissement migratoire international et la mobilité linguistique nette. L’accroissement naturel est la différence entre le nombre de naissances et le nombre de décès au sein d’une population. Quand l’accroissement naturel est négatif, c’est qu’il y a plus de décès que de naissances. L’accroissement migratoire interne d’une province ou de toute autre entité géographique donnée résulte de la différence entre le nombre d’entrants provenant d’une autre partie du pays et le nombre de sortants vers une autre partie du pays. Le solde migratoire international est le résultat du nombre de nouveaux immigrants venus s’établir au pays moins le nombre d’émigrants, soit ceux qui quittent le pays pour retourner vivre dans le pays de naissance ou s’établir dans un pays tiers. Enfin, la mobilité linguistique nette est la différence entre d’une part le nombre de personnes qui se joignent à groupe linguistique en raison de l’apprentissage d’une ou plusieurs langues officielles ou en raison d’un changement de la langue parlée le plus souvent à la maison, et d’autre part le nombre de personnes qui ne font plus partie de ce groupe linguistique ainsi défini pour les mêmes raisons.

Au chapitre précédent, on a élaboré des scénarios qui font varier les composantes une à la fois, que ce soit la taille ou la composition de l’immigration internationale, la migration interne ou les taux de transmission du français. Ceci a permis de mettre en relief les répercussions que l’évolution de ces composantes pourrait avoir sur la dynamique démographique des groupes linguistiques. Dans la présente section, on examine brièvement l’évolution possible des composantes elles-mêmes entre 2011 et 2036.

Les composantes de la croissance démographique n’ont pas la même ampleur d’un scénario à l’autre et selon que les groupes linguistiques sont définis par la langue maternelle, la langue d’usage ou la première langue officielle parlée. Cependant, un point commun à ces divers critères de définition est l’importance de la migration internationale nette. Pour illustrer l’importance de chacune des composantes de la croissance démographique des groupes linguistiques, ces composantes sont présentées pour les groupes linguistiques définis selon la première langue officielle parlée.

Les groupes linguistiques définis selon la PLOP devraient croître à des rythmes différents les uns des autres entre 2011 et 2036, quel que soit le scénario de projection (tableau 4.1). La population de PLOP anglais vivant au Québec est celle qui devrait progresser au rythme le plus rapide, suivie de la population de PLOP anglais vivant dans le reste du Canada, soit respectivement aux taux de 16,5 et 10,7 pour mille annuellement entre 2011 et 2036 selon le scénario de référence. Les populations de langue française devraient afficher un taux de croissance plus faible.

Selon les trois scénarios d’immigration, le solde migratoire international devrait représenter le principal facteur de l’accroissement démographique des populations de PLOP français et anglais au Québec et dans le reste du Canada entre 2011 et 2036 selon les trois scénarios d'immigration. Aucune des trois autres composantes n’arriverait à surpasser celui-ci. Il y aurait toutefois des variations à cette tendance selon le scénario considéré.

La population de PLOP anglais au Canada hors Québec devrait bénéficier d’une contribution positive de chacune des quatre composantes à son accroissement total entre 2011 et 2036, la migration internationale nette et l’accroissement naturel jouant le plus grand rôle.

Le solde migratoire international devrait constituer la plus grande part de l’accroissement total de la population de PLOP français au Canada hors Québec, alors que l’apport de l’accroissement naturel y serait négatif. En raison du vieillissement démographique qui caractérise les minorités de langue française (voir chapitre 2), le nombre de décès qu’enregistrent ces communautés est élevé. De plus, la transmission du français est incomplète, ce qui fait que le nombre de naissances d’enfants étant de même langue maternelle que la mère n’est pas aussi important que ce qu’il pourrait être dans une situation de complète transmission linguistique (voir chapitre 2). Selon le scénario de référence, cet accroissement naturel négatif devrait se poursuivre tout au long de la période de projection. La mobilité linguistique nette serait également négative.

Les groupes linguistiques français et anglais au Québec devraient enregistrer une augmentation de leur population respective au cours des 25 prochaines années qui pourrait être plus rapide que celle de leurs homologues respectifs du reste du CanadaNote 1. Comme dans le reste du Canada d’ailleurs, la croissance proviendrait principalement de l’immigration internationale. Par contre, les deux groupes linguistiques perdraient une partie de leur population par le biais de l’accroissement migratoire interne, en raison d’une mobilité vers les autres provinces.

Toujours selon le scénario de référence, les composantes de l’accroissement démographique devraient affecter différemment la dynamique des populations de langue française et de langue anglaise au Québec. Alors que la mobilité linguistique nette est susceptible de contribuer positivement à la croissance de la population de langue anglaise (PLOP), celle-ci n’aurait pratiquement aucun effet sur la croissance de celle de PLOP français.

L’accroissement naturel pourrait présenter un solde négatif pour les populations de langue française tant au Québec que dans le reste du Canada, mais serait positif pour les populations de langue anglaise. L’accroissement naturel de la population de PLOP français au Québec deviendrait en fait  négatif en cours de projection (en 2031 selon le scénario de référence) tandis que celui de la population de PLOP anglais demeurerait positif tout au long de la période de projection.

En 2036 comme en 2011, l’immigration devrait continuer à alimenter la plus grande part de l’accroissement démographique des groupes linguistiques au Canada définis selon la première langue officielle parlée tandis que la migration interne et la mobilité linguistique pourraient avoir des répercussions plus limitées. La mobilité linguistique ne devrait profiter qu’aux seules populations de PLOP anglais. La migration interne ne devrait avoir un effet positif que sur la croissance des populations établies à l’extérieur du Québec, et cet effet positif sur la croissance de la population serait plus marqué pour la population de langue française.

4.2 L’évolution des structures par âge

Les pyramides de population sont une représentation graphique particulière des structures par âge et sexe et on a vu, au chapitre 2, comment elles peuvent être utiles pour comprendre la situation démographique des groupes linguistiques. Les quatre pyramides qui suivent permettent de comparer les structures par âge des populations de PLOP anglais et de PLOP français au Canada hors Québec et au Québec et illustrent le vieillissement démographique qui caractériserait chacune des populations d’ici 2036, le pourcentage que représentent les personnes âgées de 65 ans ou plus étant à la hausse (graphiques 4.1 et 4.2). Les pyramides pour le Canada hors Québec ne sont pas nécessairement le reflet des situations provinciales. La plupart des provinces affichent ainsi des structures par âge nettement différentes de celles présentées pour l’ensemble du Canada hors Québec. C’est le cas de Terre-Neuve-et-Labrador, de l’Île-du-Prince-Édouard, de la Nouvelle-Écosse, du Manitoba, de la Saskatchewan, de l’Alberta, de la Colombie-Britannique et des territoires (pyramides non montrées). Dans ces provinces, la base des pyramides des populations de PLOP français est nettement plus étroite que celle de PLOP anglais, que ce soit en 2011 ou en 2036 selon le scénario de référence. En Ontario et au Nouveau-Brunswick, au contraire, les pyramides sont semblables à celles de l’ensemble du Canada hors Québec, ce qui s’explique par le fait que ces deux provinces, à elles seules, concentrent plus de 75% de la population de PLOP français vivant au Canada hors Québec, que ce soit en 2011 (77,4 %) ou en 2036 (76,5 % selon le scénario de référence).

Les populations de langue anglaise, déjà plus jeunes que celles de langue française en 2011, le demeureraient en 2036. L’âge médian de la population de PLOP anglais était de 38,9 ans en 2011 et devrait atteindre 42,8 ans en 2036 selon le scénario de référence pour le Canada dans son ensemble. Il y a peu de différence entre les populations de langue anglaise du Québec et du reste du Canada (tableau 4.2).

L’âge médian des populations de langue française dans l’ensemble du pays dépassait le seuil de 40 ans en 2011 et pourrait s’accroître au-delà de 45 ans en 2036 selon le scénario de référence. La population de langue française vivant hors Québec présenterait cependant la structure par âge la plus âgée de toutes, comme l’atteste la forme de sa pyramide, particulièrement étroite à la base. En 2036, l’âge médian de la population de PLOP français hors Québec serait de 50 ans, ce qui veut dire que la moitié de la population serait âgée de 50 ans ou plus et l’autre moitié de moins de 50 ans, tandis qu’au Québec il se chiffrerait à 46 ans.

La proportion de personnes de 65 ans ou plus au sein de la population, qui est un indicateur de la structure par âge, est présentée pour les deux groupes de PLOP en 2011 et 2036 selon la province de résidence  (graphique 4.3). Chez la population de langue française hors Québec, la proportion de personnes de 65 ans ou plus se chiffrait à 18 % en 2011, contre 13,3 % pour la population de langue anglaise. Au Québec, l’écart entre ces deux groupes linguistiques n’était que de 1,5 point de pourcentage, soit 14,1 % pour la population de PLOP français et 15,6 % pour celle de PLOP anglais. Les différences provinciales étaient prononcées en 2011 tant parmi les populations de langue anglaise que de celles de langue française, mais le scénario de référence de la projection indique une augmentation du vieillissement démographique chez les deux groupes et dans toutes les provinces d’ici 2036, exception faite de la population de PLOP français vivant en Saskatchewan. Dans cette province, la baisse du pourcentage de la population âgée de 65 ans ou plus en 2036 est due au fait qu’en 2011, ce pourcentage était déjà élevé et la proportion de jeunes faible, alors que la projection indiquerait une augmentation notable du pourcentage des jeunes attribuable à l’immigration de langue française.

La proportion des personnes âgées de 65 ans ou plus pourrait doubler dans certaines provinces tant au sein des populations anglophones que francophones. Au Nouveau-Brunswick par exemple, le pourcentage de personnes âgées devrait passer de 17 % en 2011 à plus de 37 % en 2036 chez la population de PLOP français et de 16 % à environ 30 % chez la population de PLOP anglais. Les provinces de l’Atlantique présentaient les proportions de personnes de 65 ans ou plus les plus élevées en 2011, ce qui devrait être toujours le cas en 2036.

Le vieillissement démographique n’est pas seulement associé au pourcentage des personnes âgées dans la population totale, mais se manifeste également par une proportion plus faible de jeunes. Le pourcentage de la population de 0 à 14 ans dans la population fournit un autre indicateur de la structure par âge de la population (graphique 4.4). Le vieillissement des populations de langue française hors Québec se traduit ici par un pourcentage plus faible de jeunes de 0 à 14 ans dans la population que chez les populations de langue anglaise. Cet indicateur ne devrait pas varier entre 2011 et 2036 de façon aussi systématique ni aussi rapidement que la proportion des personnes âgées, qui pourrait doubler dans certaines provinces. La proportion de jeunes pourrait diminuer dans certains cas, augmenter dans d’autres, voire même rester stable. Dans les provinces atlantiques, le vieillissement des populations pourrait se traduire par une baisse relative de la population de jeunes entre 2011 et 2036. L’écart entre les populations de langue anglaise et de langue française, déjà grand en 2011, devrait persister en 2036 selon les trois scénarios de projection. Dans la plupart des autres provinces, la part des jeunes tendrait plutôt à rester stable ou ne varier que très légèrement, surtout au sein des populations de langue anglaise. De façon générale, l’écart entre les populations de langue anglaise et de langue française devrait se maintenir d’ici 2036, les premières devant afficher un pourcentage de jeunes de 0 à 14 ans supérieur aux secondes.

4.3 La diversité ethnoculturelle des groupes de langue officielle

L’immigration devrait avoir des répercussions sur la taille et l’évolution des groupes de langue officielle au Canada. Elle devrait également modifier la composition socio-économique de ces deux groupes linguistiques. Le pourcentage que représentent les immigrants et leurs enfants au sein d’une population est une mesure de la composition socio-économique de la population et, plus particulièrement, un indicateur de diversité ethnoculturelle (Statistique Canada, 2017a). Cette section porte sur l’évolution du poids des immigrants et des personnes de deuxième génération, ou enfants d’immigrants, au sein des populations de PLOP anglais et de PLOP français dans les provinces et les territoires entre 2011 et 2036Note 2.

Le tableau 4.3 présente les populations de PLOP anglais et de PLOP français selon le statut de génération en 2011 et en 2036 pour le Canada dans son ensemble, le Québec et le Canada hors Québec, ainsi que le taux d’accroissement sur la période, selon trois scénarios de projection. Les immigrants représentent la première génération. Les enfants des immigrants nés au Canada constituent la deuxième génération. Cette deuxième génération est constituée des enfants issus de couples dont au moins un des deux conjoints est un immigrant. Enfin, la troisième génération ou plus est l’ensemble de la population née au Canada issue de deux parents également nés au Canada. Le tableau 4.3 exclut les résidents non permanents.

En 2011, c’est la population de troisième génération ou plus qui présentait les effectifs démographiques les plus nombreux, une situation qu’on pouvait observée tant au Canada, au Québec que dans le reste du Canada et tant chez la population de PLOP anglais que celle de PLOP français. Cette situation devrait peu se modifier d’ici les 25 prochaines années, exception faite de la population de PLOP anglais au Québec. En effet, chez le groupe linguistique anglais du Québec, la population immigrante devrait, en 2036 selon les trois scénarios de projection, se situer entre 525 000 et 700 000 personnes, ce qui dépasserait à la fois la population de deuxième génération et celle de troisième génération ou plus dont l’effectif franchirait à peine le cap du demi-million d’habitants.

Le tableau 4.3 permet aussi de constater que la croissance des effectifs de la population de PLOP anglais serait positive chez les trois groupes au Canada, au Québec et au Canada hors Québec. Par contre, la croissance pourrait être négative chez la population de troisième génération et plus parmi la population de PLOP français. Les taux les plus faibles devraient s’observer au Canada hors Québec dont la population de langue française de troisième génération ou plus diminuerait d’environ 200 000 personnes entre 2011 et 2036 quel que soit le scénario de projection envisagé. Cette évolution serait le résultat d’un accroissement naturel négatif conjugué à une mobilité linguistique également négative.

Ce sont les populations immigrantes et celles de deuxième génération qui devraient connaître les croissances les plus importantes, indépendamment du scénario de projection considéré. Et c’est parmi la population de PLOP français que cette croissance serait la plus forte. Ainsi, la population immigrante de PLOP français doublerait son effectif tant au Canada, au Québec qu’au Canada hors Québec, selon les scénarios de référence et avec forte immigration. À l’extérieur du Québec, par exemple, la population immigrante de langue française, qui était de 120 000 en 2011, pourrait atteindre entre 230 000 et 320 000 en 2036 selon le scénario de projection considéré, ce qui correspondrait à un taux de croissance d’un peu plus de 90 % selon le scénario de forte immigration.

La population de deuxième génération devrait également faire l’expérience d’une croissance rapide entre 2011 et 2036 avec des doublements d’effectifs qui surviendraient parmi la population de PLOP français au Canada et au Québec selon les scénarios de référence et avec forte immigration. Au Québec, par exemple, l’effectif de la population des enfants d’immigrants passerait de près de 400 000 en 2011 pour se situer, selon le scénario de projection considéré, entre 815 000 et 930 000 en 2036.

Une des conséquences de ces évolutions serait de modifier la composition selon la génération des deux groupes de langue officielle. Les graphiques 4.5 et 4.6 présentent le poids démographique que représentaient la population immigrante, la population de deuxième génération et la population issue de l’immigration (qui n’est que la somme des immigrants et de leurs enfants nés au Canada) au sein des groupes linguistiques anglais et français en 2011 et le poids qu’ils pourraient représenter en 2036 selon trois scénarios de projection.

Ces deux graphiques montrent que l’immigration devrait avoir des répercussions différentes sur la composition de la population pour les groupes de PLOP anglais et de PLOP français. Dans le cas de la population de PLOP anglais, on observerait une hausse systématique du poids démographique des immigrants, quels que soient la province ou le territoire de résidence (graphique 4.5). Pour le Canada dans son ensemble, près de 23 % de la population de langue anglaise était immigrante en 2011 et ce pourcentage pourrait se situer entre 26 % et un peu plus de 31 % en 2036. C’est au Québec où le poids des immigrants était le plus important parmi la population de PLOP anglais en 2011, soit 33,6 %. En 2036, celui-ci atteindrait entre 34 % et plus de 40 % et demeurerait toujours le plus élevé. Quatre provinces verraient le poids de leur population immigrante se situer entre 24 % et 34 %, soit l’Ontario, le Manitoba, l’Alberta et la Colombie-Britannique.

En ce qui a trait à la deuxième génération, son poids démographique au sein de la population de PLOP anglais ne croitrait pas aussi rapidement que celui des immigrants et pourrait même diminuer dans trois provinces de l’ouest, au Manitoba, en Saskatchewan et en Colombie-Britannique. C’est toujours au sein de la population de langue anglaise du Québec que le poids de la deuxième génération serait le plus élevé en 2036, quel que soit le scénario de projection, et se situerait alors autour de 29 %.

La population issue de l’immigration (qui est la somme des immigrants et de la deuxième génération) qui représentait, en 2011, plus de 40 % de la population de PLOP anglais du Canada et de trois provinces (Québec, Ontario et Colombie-Britannique), devrait s’accroître d’ici 2036. Le Manitoba et l’Alberta pourraient franchir le niveau de 40 % en 2036, l’Ontario et la Colombie-Britannique atteindre entre 50 % et 60 %, tandis que le Québec pourrait voir la population issue de l’immigration au sein de sa minorité de PLOP anglais se situer entre 60 % et 70 % à la fin de la période de projection. Dans les provinces atlantiques et dans les territoires, la progression des pourcentages serait importante, mais les pourcentages devraient y demeurer plus faibles que dans les autres régions du pays.

Les tendances futures de l’immigration devraient avoir des répercussions plus marquées sur la composition par génération de la population de PLOP français (graphique 4.6). Comme on l’a vu, l’accroissement de la population de troisième génération ou plus de langue française devrait être négatif entre 2011 et 2036, ce qui donne à l’immigration nette, qui devrait être positive sur cette même période, un rôle majeur dans la dynamique démographique de cette population. De plus, la population immigrante et de deuxième génération de langue française devrait croître plus rapidement que celle de langue anglaise, ce qui devrait accentuer l’écart entre les deux groupes linguistiques du point de vue de leur composition par génération. Selon les données présentées au graphique 4.8, on devrait observer une augmentation notable du pourcentage de la population issue de l’immigration au sein de la population de PLOP français dans toutes les régions du Canada selon les trois scénarios de projection. Ces augmentations, plus fortes que celles projetées pour la population de PLOP anglais, se vérifieraient pour le poids de la population immigrante, mais aussi, dans une moindre mesure, pour celui de la deuxième génération (sauf en Saskatchewan).

À Terre-Neuve-et-Labrador, à l’Île-du-Prince-Édouard, en Nouvelle-Écosse et en Saskatchewan, le poids démographique de la population immigrante au sein de la population de PLOP français pourrait se multiplier par trois selon le scénario avec faible immigration et par quatre selon le scénario de référence et avec forte immigration (sauf à Terre-Neuve-et-Labrador). L’exemple extrême est celui de la Saskatchewan : en 2011, les immigrants y constituaient 8,7 % de la population de PLOP français, un pourcentage qui pourrait se situer entre 35 % et 44 % en 2036. Par contre, les pourcentages d’immigrants demeureraient plus faibles qu’ailleurs à l’Île-du-Prince-Édouard et en Nouvelle-Écosse, tout comme au Nouveau-Brunswick et au Québec. Au Nouveau-Brunswick en particulier, la population immigrante représenterait en 2036 entre 2,7 % et 3,9 % de la population totale de PLOP français de cette province. Au Québec, le poids démographique de la population immigrante se situerait entre 14 % et 18 % en 2036. Les autres provinces afficheraient des pourcentages plus élevés pouvant varier entre 30 %, comme en Ontario, et 40 % comme en Alberta. Pour le Canada hors Québec, le poids démographique des immigrants au sein de la minorité de langue française se situerait entre 23 % et 30 % en 2036.

La progression du poids démographique de la deuxième génération devrait également s’observer au sein de la population de PLOP français entre 2011 et 2036 selon les trois scénarios de projection. Il s’agirait toutefois d’une hausse moins prononcée. Au total, le pourcentage que pourrait représenter la population issue de l’immigration parmi la population de PLOP français au Canada atteindrait entre 26 % et 31 % en 2036, pourcentage qui était de 15 % en 2011. De telles progressions s’observeraient dans la plupart des provinces et dans les territoires en raison de l’effet combiné de l’accroissement de la population immigrante et de la population d’enfants d’immigrants d’une part et de la décroissance de la population de troisième génération et plus d’autre part. À Terre-Neuve-et-Labrador, en Ontario, en Saskatchewan, en Alberta et en Colombie-Britannique, la composition de la population de langue française selon la génération en 2036 deviendrait ainsi comparable à celle de la population de langue anglaise dans les provinces où le poids démographique de la population issue de l’immigration y est le plus élevé.

4.4 Les transferts linguistiques

La dynamique des langues parlées à la maison au Canada, au Québec et au Canada hors Québec, est fortement tributaire de l’attraction qu’exercent les langues majoritaires, voire, dans le cas le cas Québec, l’anglais, langue minoritaire, sur les autres langues. Ainsi, plus de 80 % de la population parlait la langue majoritaire de sa région de résidence le plus souvent à la maison en 2011, soit le français au Québec et l’anglais dans le reste du Canada. Pour le Canada dans son ensemble, 65 % de la population a déclaré parler l’anglais, langue majoritaire du pays, le plus souvent  à la maison en 2011. Cette situation contraste avec le fait que moins de 80 % de la population du Québec et du Canada hors Québec ont déclaré la langue majoritaire comme langue maternelle, et moins de 60 % dans le cas du Canada dans son ensemble. La différence entre les effectifs de population selon la langue d’usage et la langue maternelle s’explique par le phénomène des substitutions ou transferts linguistiques.

Les transferts ou substitutions linguistiques représentent une forme particulière de mobilité linguistique qui affecte principalement la population selon la langue d’usage et, dans une moindre mesure, la population selon la PLOP. Ils modifient aussi, indirectement, les effectifs de la population selon la langue maternelle dans la mesure où la langue transmise aux enfants est souvent déterminée par la langue parlée à la maison par les parents (voir chapitre 2). Un transfert linguistique se réalise lorsqu’une personne adopte comme principale langue d’usage à la maison une langue différente de sa langue maternelle.

La situation du français au Canada demande que l’on distingue le Québec du reste du Canada. Au Québec, tout comme en 2011, la population dont le français est la langue parlée le plus souvent à la maison d’ici 2036 demeurerait supérieure à celle dont c’est la langue maternelle selon les trois scénarios de projection. À l’extérieur du Québec, la situation contraire prévalait en 2011 et devrait continuer à s’observer tout au long de l’horizon de projection : l’effectif et le poids démographique de la population de langue d’usage française devraient demeurer inférieurs à ceux de langue maternelle française entre 2011 et 2036 selon les trois scénarios de projection.

Au niveau pancanadien, l’attraction de l’anglais, langue majoritaire, fait en sorte qu’une proportion non négligeable de la population de langue maternelle tierce adoptent l’anglais comme langue parlée le plus souvent à la maison, principalement en raison du mariage (exogamie)Note 3 ou des enfants. Un certain nombre de personnes de langue maternelle tierce adopte également le français en tant que langue parlée le plus souvent à la maison, mais dans une proportion beaucoup moindre que l’anglais, une situation qui s’observe d’ailleurs principalement au Québec (voir chapitre 2). En 2011, 92 % des transferts linguistiques de la population de langue maternelle tierce étaient orientés vers l’anglais et 8 % vers le français, soit 2,9 millions et 260 000 transferts respectivement (tableau 4.4).

Au Canada hors Québec, plus de 99 % des transferts linguistiques de la population de langue maternelle tierce avaient été effectués vers l’anglais et moins de 1 % vers le français en 2011. De plus, l’anglais exerce une attraction importante auprès de la population de langue maternelle française. L’ENM de 2011 a montré qu’à l’extérieur du Québec, 41 % de la population de langue maternelle française avait adopté l’anglais comme langue parlée le plus souvent à la maison (voir chapitre 2). Par comparaison, seule une part infime de la population de langue maternelle anglaise du Canada hors Québec avait réalisé un transfert vers le français, soit moins de 0,2 %.

À l’échelle du Québec, le français est la langue majoritaire et principale langue de convergence, mais, étant donné son statut, l’anglais exerce également une forte attraction chez ceux dont ce n’est pas la langue maternelle, surtout dans la région de Montréal. Ainsi, en 2011, parmi les transferts linguistiques réalisés par la population de langue maternelle tierce, 54 % l’étaient vers le français et 46 % vers l’anglais (voir chapitre 2).

Quatre corridors (ou courants) de transferts linguistiques vont retenir notre attention ici : les transferts effectués vers l’anglais par les personnes de langue maternelle française et celles de langue maternelle tierce établies hors Québec, et les transferts effectués vers l’anglais ou vers le français par les personnes de langue maternelle tierce vivant au Québec. Au total, ces transferts ont représenté en 2011, et devraient toujours représenter en 2036, autour de 95 % de l’ensemble des cas de substitutions linguistiques dénombrés au pays (tableau 4.4, dernière ligne).

Au Canada hors Québec, le taux de transfert linguistiqueNote 4 vers l’anglais de la population de langue maternelle française et de celle de langue maternelle tierce affichait des valeurs comparables en 2011, soit 41 % pour le premier groupe et 47 % pour le deuxième groupe (graphique 4.7). Nos projections indiquent que le taux de transfert chez la population de langue maternelle française devrait diminuer d’ici 2036 selon les trois scénarios pour se situer en fin d’horizon à 38 % ou 39 %. Dans le cas de la population de langue maternelle tierce, l’évolution du taux de transfert dépendra du niveau d’immigration. Il pourrait atteindre près de 48 % selon le scénario avec faible immigration ou diminuer à 45 % selon le scénario avec forte immigration.

Chez ces deux populations, le niveau et l’évolution du taux de transfert est tributaire des comportements linguistiques différenciés des Canadiens de naissance et des immigrants. Les taux de transfert vers l’anglais des Canadiens de naissance et des immigrants de langue maternelle française étaient relativement proches en 2011, soit respectivement de 40 % et de 45 %.  Mais cette situation de quasi parité pourrait changer selon les projections. En 2036, alors que le taux de transfert des Canadiens de naissance de langue maternelle française aurait à peine bougé par rapport à 2011 selon les trois scénarios, celui des immigrants pourrait reculer de presque 15 points de pourcentage, s’établissant autour de 30 %. Cette évolution rapide, tout comme la stabilité projetée du taux de transfert chez les non-immigrants, s’inscrit pourtant dans le prolongement des tendances passées récentes comme le montre le graphique 4.8. Elle s’explique en partie par la sélection des immigrants de langue française dont une part croissante provient de pays où le français a le statut de langue officielle ou de langue nationale (avec ou sans une autre langue), en particulier d’Afrique (Houle, Pereira et Corbeil, 2014).

Parmi la population native de langue maternelle tierce du Canada hors Québec, près de 65 % parlaient l’anglais le plus souvent à la maison en 2011. En 2036, ce taux de transfert pourrait s’accroître et atteindre entre 67 % et 70 %. Le taux de transfert des immigrants de langue maternelle tierce est nettement plus faible que celui des Canadiens de naissance : il se chiffrait à 41 % en 2011 et devrait à peine varier selon les trois scénarios de projection pour atteindre 40 % ou moins en 2036. Au total, la projection suggère que le taux de transfert linguistique vers l’anglais au Canada hors Québec devrait vraisemblablement diminuer entre 2011 et 2036, sauf chez les Canadiens de naissance de langue maternelle tierce.

Au Québec en 2011, près de 70 % des transferts linguistiques impliquaient la population de langue maternelle tierce, que celle-ci soit immigrante ou non immigranteNote 5. L’enjeu principal concerne la direction de ces transferts, soit qu’ils se destinent vers le français, soit vers l’anglaisNote 6. En 2011, le taux de transfert linguistique était de 20 % vers l’anglais et de 24 % vers le français. D’ici 2036, l’écart entre ces deux « destinations » devrait s’accentuer (graphique 4.9). Selon les trois scénarios de projection, le taux de transfert vers le français du groupe de langue maternelle tierce au Québec pourrait atteindre 29 % ou 30 % en 2036, une hausse par rapport à 2011, tandis que celui vers l’anglais pourrait osciller entre 17 % et 19 %, une baisse par rapport à 2011. Ainsi, l’écart entre les deux taux en faveur du français, qui se chiffrait à 4 points de pourcentage en 2011, pourrait s’accentuer en 2036 et se situer entre 10 et 13 points de pourcentage selon le scénario de projection envisagé.

Les taux de transfert linguistique de la population de langue maternelle tierce au Québec sont très différenciés selon le statut d’immigrant et varient de surcroît selon que le transfert s’oriente vers l’anglais ou vers le français. Il faut d’abord constater que, globalement, le taux de transfert de cette population est à peu près le même au Québec qu’au Canada hors Québec, si on somme l’ensemble des transferts. En 2011, le taux de transfert de ce groupe au Canada hors Québec était de 46,4 %, alors qu’au Québec il se chiffrait à 43,8 % (voir chapitre 2). En 2036, les deux taux devraient continuer à être du même ordre de grandeur, mais le taux au Québec devrait devenir légèrement supérieur à celui au Canada hors Québec. Ainsi, selon le scénario de projection considéré, les taux de transfert de la population de langue maternelle tierce atteindraient entre 45 % et 48 % au Canada hors Québec et entre 46 % et 48 % au Québec en 2036.

L’élargissement des écarts entre le taux de transfert vers l’anglais et celui vers le français des personnes de langue maternelle tierce vivant au Québec pourrait se produire tant pour les immigrants que pour les Canadiens de naissance. Le taux de transfert vers l’anglais était nettement plus élevé chez les Canadiens de naissance que chez les immigrants en 2011, soit des taux de respectivement 33 % et 15 %. Par contre, le taux des transferts vers le français était plus élevé chez les immigrants que chez les non-immigrants, soit 27 % et 18 % respectivement. Le taux vers l’anglais devrait décroître et celui vers le français augmenter d’ici 2036 selon les trois scénarios de projection. Cela dit, les Canadiens de naissance de langue maternelle tierce du Québec devraient avoir continué à effectuer la majorité de leurs transferts linguistiques vers l’anglais en 2036 tandis que les immigrants effectueraient la majorité des leurs vers le français en raison de la hausse de l’immigration récente.

Une des conséquences de ces tendances est que le nombre de transferts linguistiques effectués par  la population de langue maternelle tierce au Québec devrait continuer à s’orienter majoritairement vers le français d’ici 2036. En 2011, comme on l’a vu, 54 % de ces transferts étaient effectués vers le français et 46 % vers l’anglais. La projection indique que l’écart entre les deux devrait s’accentuer au cours des années à venir (graphique 4.10). En 2036, le poids des transferts vers le français pourrait s’accroître de façon à atteindre entre 61 % (scénario avec faible immigration) et 64 % (scénario avec forte immigration) tandis que celui des transferts vers l’anglais devrait diminuer d’autant pour se situer entre 36 % et 39 % selon les scénarios respectifs avec forte et faible immigration.

Au total, les projections montrent que les taux de transfert peuvent varier relativement rapidement  avec le temps. C’est toutefois le Québec qui verrait sa situation changer le plus rapidement, un changement qui se traduirait par une substitution progressive des transferts linguistiques de la population de langue tierce vers l’anglais au profit du français, tant au sein de la population immigrante que de la population non immigrante.

En dépit de ce changement significatif dans l’orientation des transferts vers le français ou l’anglais, les résultats montrent clairement que la mobilité linguistique jouera un rôle plutôt négligeable dans l’évolution de la population de langue française au Québec et un rôle positif important dans celle de la population de langue anglaise de cette province.

4.5 Vue d’ensemble

À l’instar des tendances récentes, la croissance démographique des groupes linguistiques au Canada dans les prochaines années devrait reposer principalement sur le solde migratoire international. L’accroissement naturel, la migration interne et la mobilité linguistique devraient également jouer un rôle sur le renouvellement des groupes linguistiques, mais ceux-ci varieraient d’une population à l’autre et d’une région à l’autre. Les populations de langue maternelle anglaise et française devraient se renouveler principalement par la croissance naturelle tandis que celle de langue maternelle tierce croîtrait essentiellement par l’apport de la migration internationale. En raison de la transmission incomplète des langues tierces (Harrison, 1997; Turcotte, 2006; Houle 2011), les naissances des femmes de langue maternelle tierce ne se transposent pas toutes en un nombre équivalent de jeunes enfants possédant aussi une langue maternelle tierce.

Par ailleurs, l’immigration internationale jouera un rôle prépondérant sur l’accroissement des populations de langue officielle (définies selon la première langue officielle parlée) au Canada. En effet, ces populations devraient être composées d’une proportion plus grande d’immigrants et d’enfants d’immigrants en 2036, quel que soit le scénario de projection envisagé, qu’en 2011. C’est la population de PLOP français qui devrait voir le plus augmenter la part de la population immigrante et de deuxième génération au sein de son groupe.

Les transferts linguistiques (et la mobilité linguistique de façon plus générale) et la migration interne devraient avoir une influence principalement sur la croissance des groupes linguistiques minoritaires. Au Canada hors Québec, la population de langue française devrait voir sa croissance totale diminuer (sans toutefois devenir négative) en raison des transferts linguistiques qui profiteraient essentiellement à la population de langue anglaise (selon la langue d’usage et la PLOP). Au Québec, c’est la population de langue anglaise qui pourrait continuer à s’accroître par l’intermédiaire de cette composante démographique.


Date de modification :