Pratiques linguistiques des enfants issus de familles francophones vivant dans un environnement linguistique minoritaire
Chapitre 1. Revue de la littérature
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1.1 L'Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle
Dans le but de recueillir de l'information pertinente pour la mesure et l'évaluation de certaines dimensions clés de la vitalité des communautés canadiennes en situation linguistique minoritaire, Statistique Canada, en collaboration avec une dizaine de ministères et d'agences du gouvernement fédéral, a mené en 2006 l'Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle (EVMLO). Cette enquête avait pour objectif de bonifier les informations linguistiques pertinentes pour les minorités de langue officielle qui sont habituellement disponibles et limitées aux recensementsNote 1. Cette enquête poursuit plus exactement deux buts principaux :
« En premier lieu, elle permet de recueillir des renseignements relatifs à des domaines jugés prioritaires par les communautés minoritaires de langue officielle, tels que l'éducation, la santé et la justice. En second lieu, elle procure de l'information utile à différents ministères ou agences en vue de l'élaboration de politiques et de la mise en œuvre de leurs programmes. »
Les travaux de Corbeil et coll. (2007) réalisés à l'aide des données de l'EVMLO, de même que plusieurs autres étudesNote 2, font nettement ressortir le rôle crucial que jouent le contexte régional, la région de résidence et la concentration géographique de la minorité sur l'utilisation des langues par les adultes ou encore sur la transmission du français aux enfants. L'étude de Corbeil et coll. (2007) montre, par exemple, que l'utilisation prédominante du français est très faible ou inexistante dans la majorité des provinces et territoires canadiens à l'extérieur du Québec et qu'elle est essentiellement présente dans certaines régions du Nouveau-Brunswick et de l'Ontario généralement limitrophes du Québec. Allard (2014) conclut par ailleurs son étude en affirmant que la proportion de personnes appartenant à la minorité linguistique et leur concentration sur le territoire de la communauté influent grandement sur la possibilité pour les membres des CLOSMNote 3 d'utiliser leur langue dans les sphères publiques de leur vie. Dans le même ordre d'idée, les membres de la Commission nationale d'étude sur l'assimilation (1992) ont constaté dans leur étude que la place du français dans la vie courante des jeunes fluctue selon la concentration de la population francophone dans la communauté (population francophone majoritaire, « paritaire » ou minoritaire dans la communauté). En fait, la littérature scientifique portant sur les francophones en situation linguistique minoritaire met en lumière le fait que de façon généralisée, l'utilisation du français est fortement liée à la concentration géographique de la minorité dans la communauté. Dans le cadre de ce travail, des variables contextuelles et de concentration géographique de la minorité francophone seront incluses aux analyses et nous porterons une attention particulière à l'importance de l'influence de ces variables sur les pratiques linguistiques des enfants vivant en situation linguistique minoritaire et, plus généralement, sur l'utilisation du français.
Certaines études reposant sur les données de l'EVMLONote 4 abordent des sujets centraux de notre travail, c'est-à-dire les pratiques linguistiques des adultes ou des enfants. Ainsi, en utilisant les données de l'EVMLO, Corbeil et Lafrenière (2010) montrent que parmi divers domaines de la sphère publique et privée (à la maison, avec les amis, dans le réseau immédiat, au travail, dans les institutions et les commerces et dans les médias), c'est dans l'utilisation des médias culturels que les francophones en situation linguistique minoritaire utilisent le français le moins souvent, soit lorsqu'ils écoutent la radio ou la télévision, lisent des journaux ou des livres ou encore lorsqu'ils naviguent sur Internet. Ils montrent également dans leur étude des francophones de l'Ontario que les adultes utilisent majoritairement l'anglais lors de la consommation de médias culturels, alors que l'utilisation du français se concentre surtout autour de la lecture de livres et de l'écoute de la radio.
Les études menées jusqu'à maintenant avec les données de l'Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle (EVMLO) se concentrent généralement sur les adultes, bien qu'un riche fichier « Enfant » soit disponible. Allard (2014) aborde des thèmes linguistiques avec cette enquête reliés aux enfants en situation linguistique minoritaire et montre que ces derniers utilisent principalement la langue de la majorité, soit l'anglais à l'extérieur du Québec, dans différentes activités familiales et extrafamilialesNote 5. Puisque le nombre d'études portant sur les enfants vivant en situation linguistique minoritaire est limité, notre étude a pour but d'examiner de façon exploratoire les pratiques linguistiques de ces enfants et de faire ressortir les facteurs qui sous-tendent leurs choix linguistiques. Pour ce faire, nous proposons de prendre en considération les facteurs propres à la transmission linguistique et d'étudier comment ces derniers peuvent s'appliquer ou non dans le cas de l'utilisation du français ou de l'anglais dans les activités personnelles, parascolaires et de loisir des enfants vivants en situation linguistique minoritaire.
1.2 La transmission linguistique
De nombreuses études abordent le sujet de la transmission linguistique, c'est-à-dire la transmission de la langue maternelle et de la langue parlée à la maison des parents aux enfants. Que ce soit en milieu minoritaire, dans les familles linguistiquement endogames ou exogamesNote 6 ou dans des régions spécifiques telles que l'Ontario francophone, les angles abordés sont divers et les variables à l'étude sont variées. Nous présentons donc ici certaines des variables déterminantes de la transmission linguistique qui, nous le croyons, pourraient aussi être liées aux pratiques linguistiques des enfants des communautés linguistiques minoritaires dans leurs activités personnelles, parascolaires et de loisir.
Tout d'abord, la situation linguistique familiale est un sujet largement étudié dans les travaux portant sur les dynamiques et les transmissions linguistiques. De nombreuses étudesNote 7 examinent notamment les liens qui existent entre les types de familles endogames francophones (deux parents de langue maternelle française) ou exogames (un parent de langue maternelle française et l'autre parent de langue maternelle anglaise ou tierce) et la langue qui est transmise aux enfants ou encore qui est utilisée à la maison. Certaines de ces études font aussi ressortir les différences dans la transmission de la langue maternelle française ou de l'utilisation du français à la maison selon le sexe du parent francophone dans un couple linguistiquement exogame. D'ailleurs, les études de Bouchard-Coulombe (2011) et de Vézina et Houle (2014) montrent que les enfants issus de familles linguistiquement exogames ont majoritairement l'anglais comme langue maternelle. Ces études montrent également que la mère détient un rôle pivot dans la transmission de la langue française aux enfants. Ceci signifie que le français est plus souvent transmis aux enfants dans une famille exogame lorsque la mère est francophone que lorsque le père est francophone. Nous proposons d'inclure la situation linguistique familiale et la langue maternelle des parents à nos analyses afin de vérifier si ces facteurs s'avèrent aussi déterminants pour les choix linguistiques des enfants dans leurs activités personnelles, parascolaires et de loisir.
Notre étude inclura des variables ayant pour but de capter l'influence des pairs sur les pratiques linguistiques des enfants en milieu francophone minoritaire. Bernard (1991) montre par exemple que l'anglais est fréquemment utilisé dans les rapports entre frère et sœur dans les milieux francophones minoritaires. Dans le même ordre d'idée, la Commission nationale d'étude sur l'assimilation (1992) montre dans son rapport que la langue utilisée avec les amis varie grandement selon le milieu et la concentration de francophones dans la communauté. Il est donc intéressant de vérifier si ces phénomènes prévalent également dans les activités personnelles, parascolaires et de loisir des enfants, là où les contacts enfants-enfants sont nombreux et fréquents.
Quelques études font ressortir les liens importants qui unissent l'école et le milieu scolaire avec le statut des langues dans les communautés en situation linguistique minoritaire. Bernard (1991), Corbeil et Lafrenière (2010), Corbeil et coll. (2007) et la Commission nationale d'étude sur l'assimilation (1992) mentionnent dans leurs travaux respectifs que l'école française en milieu minoritaire détient un statut particulier en raison de sa contribution unique au maintien et à la transmission de la langue française. En particulier, l'étude de Corbeil et Lafrenière (2010) montre qu'il existe un lien étroit entre la fréquentation scolaire et certains comportements linguistiques des enfants de l'Ontario francophone. Nous proposons ainsi d'inclure des variables scolaires à nos analyses afin de constater s'il existe des liens entre la fréquentation scolaire et les pratiques linguistiques des enfants dans leurs activités personnelles, parascolaires et de loisir.
Notre étude tient également compte de l'âge des enfants qui permettra de vérifier s'il existe un lien entre celui-ci et leurs pratiques linguistiques. Corbeil et Lafrenière (2010) ont observé dans leurs travaux que les transferts linguistiques varient selon l'âge et que, plus exactement, les francophones de moins de 15 ans parlent plus souvent le français à la maison que les francophones des autres groupes d'âge.
Nous avons abordé précédemment des études qui portaient sur la transmission linguistique en milieu francophone minoritaire, mais il est intéressant de constater que certaines de ces études abordent également des sujets qui se rapprochent plus étroitement des nôtres. Tout d'abord, la Commission nationale d'étude sur l'assimilation (1992) et Allard (2014) soulignent la popularité des activités sportives et non sportives chez les jeunes des minorités linguistiques. Ils font aussi ressortir le fait que la langue utilisée dans ces activités est liée à la concentration de la minorité francophone et à la disponibilité de ces activités dans la communauté. D'autre part, Bernard (1991) démontre que l'anglais est la langue de prédilection lorsque les jeunes se frottent aux médias audiovisuels, peu importe la région minoritaire de résidence ou la concentration de la minorité francophone dans la communauté. Enfin, Bernard (1991) et Bernier et coll. (2014) montrent que l'attrait de l'anglais est moins fort et plus modulable lorsqu'il est question de la lecture des enfants qui vivent en situation linguistique minoritaire. Notre étude se penchera ainsi sur les comportements linguistiques dans ces activités personnelles, parascolaires et de loisir des enfants et il sera intéressant de vérifier s'ils varient de façon analogue à ce qu'ont observé les études antérieures sur le sujet. Nous examinons en outre quelques variables supplémentaires qui pourraient être également liées aux pratiques linguistiques des enfants en situation linguistique minoritaire.
Finalement, cette étude a pour objectif, dans un premier temps, de décrire les pratiques linguistiques des enfants en fonction de divers facteurs potentiellement associés à leurs activités personnelles, parascolaires ou de loisir. Dans un second temps, elle vise à identifier les principaux déterminants de l'utilisation prédominante du françaisNote 8 ou de l'anglaisNote 9 par les enfants dans leurs activités personnelles, parascolaires ou de loisirs; à savoir les facteurs influençant les pratiques linguistiques des enfants qui résident dans les communautés de langue officielle en situation minoritaire. Il sera par ailleurs intéressant d'examiner si les facteurs qui déterminent ou influencent les pratiques linguistiques des enfants recoupent ceux associés à la transmission linguistique mentionnés précédemment.
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