Rapports sur la santé
Comprendre la santé mentale autoévaluée de la population canadienne au cours de la pandémie de COVID-19

par Leanne C. Findlay, Rubab Arim, et Dafna Kohen

Date de diffusion : le 24 juin 2020

DOI : https://www.doi.org/10.25318/82-003-x202000400003-fra

Le 30 janvier 2020, l’Organisation mondiale de la Santé a désigné l’éclosion du nouveau coronavirus (COVID-19) comme étant une urgence de santé publique internationale et une pandémie le 11 marsNote 1. Afin d’atténuer les risques dus au virus, les gouvernements et autorités sanitaires publiques du monde entier ont lancé des plans de santé publique, comprenant notamment des mesures strictes de distanciation physique, une diminution extrême des déplacements et la fermeture de nombreuses entreprises et de nombreux établissements d’enseignement. Bien que les répercussions sur la santé physique soient substantielles (y compris les hospitalisations et les décès), l’incidence de la pandémie de COVID-19 sur la santé mentale de la population canadienne est moins évidente.

Des données relatives à l’éclosion du SRAS en 2003 et à la pandémie de H1N1 en 2009 ont démontré les possibles répercussions de mesures d’urgence de santé publique sur la santé mentale d’une populationNote 2Note 3. Alors que de nombreuses personnes peuvent être résilientes lors d’une pandémie, une partie importante de la population peut éprouver des troubles psychologiques et d’autres personnes peuvent présenter des symptômes accrus de troubles mentaux liés à l’anxiété ou au stress post-traumatiqueNote 4.

Les premières données provenant du monde entier confirment les répercussions négatives de la COVID-19 sur la santé mentale. Selon Huang et ZhaoNote 5, un citoyen chinois sur trois a ressenti des symptômes d’anxiété au cours de la pandémie de COVID-19 et un sur cinq, des symptômes de dépression. Les personnes plus jeunes ont été particulièrement touchées; une autre étude révélant que le quart d’un vaste échantillon d’étudiants postsecondaires a déclaré un niveau supérieur d’anxiété du fait de la pandémieNote 6.

Pour une grande partie de la population canadienne, les défis de la distanciation physique, une capacité réduite de travailler ou de contribuer à la société et une pression liée aux soins à apporter aux membres de la famille en isolement social peuvent accroître les sentiments d’anxiété, de solitude et de stress. Des conclusions précédentes de la SEPC1 de Statistique Canada ont suggéré qu’une portion inférieure de la population canadienne a déclaré une santé mentale excellente ou très bonne au cours de la période de la COVID-19, par rapport aux données de 2018Note 7.

Les conséquences sur la santé mentale de la pandémie de COVID-19 peuvent être particulièrement préoccupantes pour des groupes donnés de la population canadienne pouvant être déjà à risque d’une santé mentale moins bonne. Il peut ainsi s’agir des femmes, des personnes ayant un statut socioéconomique inférieur et de celles jouissant d’un faible soutien socialNote 2Note 8Note 9. Il est en outre possible que des situations spécifiquement liées à la COVID-19, comme des préoccupations quant à la capacité de respecter des responsabilités financièresNote 10 ou des problèmes de santé particuliers (p. ex. maladie respiratoire ou cardiovasculaire) pouvant compromettre la capacité de la personne à combattre l’infectionNote 11, puissent aggraver encore la santé mentale pendant cette période. Enfin, le confinement lié à la distanciation physique et à l’isolement social peut contribuer à une moins bonne santé mentaleNote 4Note 12, en particulier au sein de familles plus susceptibles de devoir trouver l’équilibre entre de multiples responsabilités, telles que celles associées au travail et à l’éducation à la maison.

L’objectif de la présente étude est de faire état de la santé mentale autoévaluée de la population canadienne au cours de la pandémie de COVID-19. En se fondant sur de récentes données provenant de la SEPC1, ce rapport présente une description de la santé mentale autoévaluée de la population canadienne en fonction de caractéristiques socioéconomiques et relatives à la santé, ainsi que de préoccupations particulières pouvant être associées à la santé mentale.

Méthodologie

Source des données

Série d’enquêtes sur les perspectives canadiennes 1 – Répercussions de la COVID-19

La Série d’enquêtes sur les perspectives canadiennes 1 (SEPC 1), une enquête transversale, a permis de recueillir des renseignements sur la COVID-19 en matière de marché de l’emploi, de comportements et de répercussions sur la santé de la population canadienne âgée de 15 ans et plus et vivant dans l’une des 10 provinces. L’échantillon de la SEPC1 a été sélectionné parmi quatre groupes de renouvellement de l’Enquête sur la population active (EPA) ayant répondu à l’EPA la dernière fois en avril, mai, juin ou juillet 2019. Sont exclus du champ de l’EPA les personnes qui vivent dans une réserve ou un autre peuplement autochtone dans les provinces, les membres à temps plein des Forces armées canadiennes, les pensionnaires d’établissements institutionnels et les ménages vivant dans des régions extrêmement éloignées où la densité de population est très faible. Ensemble, ces groupes représentent moins de 2 % de la population canadienne âgée de 15 ans et plus. Les données ont été recueillies entre le 29 mars et le 3 avril 2020. Un membre du ménage a été sélectionné aléatoirement. Parmi les 7 242 personnes invitées à répondre à cette enquête, 4 627 (52 % de femmes) ont répondu; donnant un taux de réponse de 63,9 % représentant 31 millions de Canadiens et Canadiennes. De plus amples renseignements sur l’enquête sont disponibles sur le site https://www23.statcan.gc.ca/imdb/p2SV_f.pl?Function=getSurvey&SDDS=5311

Mesures

Plusieurs caractéristiques socioéconomiques et relatives à la santé des répondants ont été examinées, notamment l’âge actuel, le sexe, le niveau de scolarité atteint, la taille du ménage, la présence d’enfants de moins de 18 ans au sein du ménage et l’état matrimonial. Sur le plan de l’emploi ou de la stabilité financière, la situation d’emploi actuelle et les préoccupations relativement aux répercussions de la COVID-19 sur la capacité de respecter des obligations financières ont été incluses dans la présente étude. Enfin, on a également pris en compte si les répondants avaient un système immunitaire compromis ainsi que s’ils souffraient de diabète ou de problèmes de santé chroniques relatifs aux poumons, au cœur ou aux reins.

Les répondants ont également indiqué si leur santé mentale était excellente, très bonne, bonne, passable ou mauvaise. Ces réponses ont été regroupées pour refléter une meilleure santé mentale (excellente, très bonne) ou une santé mentale moins bonne (bonne, passable, mauvaise), comme dans le cadre d’autres étudesNote 13. Enfin, les répondants ont indiqué leur degré d’inquiétude quant à diverses situations relatives à la santé, à la société et à la famille, notamment des préoccupations concernant leur propre santé, un désordre civil et des tensions familiales.

Analyse

Des statistiques descriptives ont été examinées globalement et séparément pour les personnes ayant une santé mentale meilleure ou moins bonne. Des tests de comparaison (essais de khi carré) ont été effectués entre les deux groupes. On a examiné des corrélations entre les variables d’inquiétude, afin d’explorer dans quelle mesure elles étaient associées. Elles allaient de r = 0,05, entre surcharger le système de santé et la violence familiale, à r = 0,80, entre la capacité de coopérer pendant la crise et la capacité de coopérer et de s’entraider après la crise. Enfin, un modèle de régression logistique multivarié a été appliqué pour explorer les associations entre tous les facteurs statistiquement significatifs (en fonction des tests de comparaison) et la santé mentale. Ce modèle a exclu deux variables d’inquiétude : a) la violence à la maison, du fait d’une faible proportion (8 % de l’échantillon total) et de l’incertitude quant à savoir s’il s’agissait de violence chez le répondant ou en général, ainsi que b) la capacité de coopérer et de s’entraider après la crise, du fait d’une corrélation élevée avec la capacité de coopérer pendant la crise. Toutes les analyses ont été menées à l’aide de poids de sondage et bootstrap, afin de rendre l’échantillon représentatif de la population canadienne vivant dans les 10 provinces.

Résultats

Globalement, 54 % de la population canadienne âgée de 15 ans et plus ont déclaré une santé mentale excellente ou très bonne au cours de la pandémie de COVID-19. Des caractéristiques descriptives de l’échantillon ainsi qu’une comparaison des caractéristiques des personnes ayant déclaré une santé mentale meilleure ou moins bonne sont présentées dans le tableau 1. Les jeunes et les femmes étaient plus portés à déclarer une santé mentale moins bonne plutôt que meilleure. En comparaison, les personnes ayant un niveau de scolarité plus élevé (c.-à-d. baccalauréat ou diplôme supérieur), mariées ou en union libre ou vivant au sein d’un ménage de deux personnes étaient plus susceptibles de déclarer une meilleure santé mentale plutôt que moins bonne. En général, les répondants ayant des enfants de moins de 18 ans au sein du ménage étaient moins enclins à déclarer une meilleure santé mentale que les répondants sans enfants. La capacité de respecter des obligations financières a également présenté une différence significative : parmi les personnes ressentant que la COVID-19 a eu une incidence mineure ou nulle sur leur capacité de respecter leurs obligations financières, 76 % ont déclaré une santé mentale excellente ou très bonne, alors que parmi les personnes déclarant une incidence modérée ou majeure, seuls 25 % ont déclaré une santé mentale excellente ou très bonne. Enfin, les personnes ayant un système immunitaire compromis ainsi que celles souffrant de diabète ou de problèmes de santé chroniques relatifs aux poumons, au cœur ou aux reins étaient moins susceptibles de déclarer une meilleure santé mentale (plutôt qu’une santé mentale moins bonne).

Globalement, environ quatre Canadiennes et Canadiens sur cinq étaient extrêmement ou très inquiets quant à une surcharge du système de santé et à la santé de personnes vulnérables. Les préoccupations des gens par rapport aux répercussions de la COVID-19 différaient également entre les personnes déclarant une meilleure santé mentale et celles déclarant une santé mentale moins bonne. Les personnes déclarant une meilleure santé mentale étaient, par exemple, moins enclines à être très ou extrêmement inquiètes pour la santé d’un membre de leur ménage, un désordre civil et des tensions familiales dues au confinement (voir la figure 1 et le tableau 2).

Enfin, on a exploré un modèle multivarié afin de déterminer les associations indépendantes des variables socioéconomiques, sanitaires et associées aux préoccupations permettant de prédire une meilleure santé mentale (tableau 3). En tenant simultanément compte de tous les facteurs, il a été relevé que les répondants plus jeunes, les femmes et les personnes ayant un système immunitaire compromis ou souffrant de diabète ou de problèmes de santé chroniques étaient moins susceptibles de déclarer une meilleure santé mentale. De plus, les répondants très ou extrêmement inquiets quant à des tensions dues au confinement étaient également moins enclins à déclarer une meilleure santé mentale. Ce dernier constat suggère que, même si diverses préoccupations sanitaires, sociales et familiales peuvent être associées à la santé mentale, les tensions familiales semblent être un facteur important dépassant les autres inquiétudes liées aux répercussions de la COVID-19.

Discussion

L’objectif de la présente étude était de décrire la santé mentale autoévaluée de la population canadienne au cours de la première phase de la pandémie de COVID-19. Les résultats montrent que les adultes plus jeunes, les femmes et les personnes ayant un système immunitaire compromis ou souffrant de diabète ou de problèmes de santé chroniques étaient moins susceptibles de déclarer une meilleure santé mentale. Même si la capacité de respecter des obligations financières n’était pas statistiquement significative dans le modèle final (du fait d’une association à d’autres variables également incluses dans le modèle), la proportion de personnes ayant déclaré une meilleure santé mentale était bien inférieure. Seuls 25 % des répondants ayant ressenti que la COVID-19 aurait une incidence majeure ou modérée sur leur capacité de respecter leurs obligations financières ont déclaré une santé mentale excellente ou très bonne, par rapport à 75 % de ceux ressentant que la COVID-19 aurait une incidence mineure ou nulle.

Les constats suggèrent également que les facteurs familiaux peuvent jouer un rôle important sur la santé mentale pendant la pandémie de COVID-19. Les répondants ayant au moins un enfant vivant au sein du ménage ont été généralement moins susceptibles de déclarer une meilleure santé mentale. En présence de tous les facteurs du modèle multivarié, les préoccupations relatives aux tensions familiales dues au confinement étaient significativement associées à une santé mentale moins bonne. Cela pourrait suggérer que les tensions familiales sont un facteur particulièrement important pour la santé mentale de la population canadienne au cours de cette période.

En termes de préoccupations particulières signalées par la population canadienne, plus de quatre Canadiennes et Canadiens sur cinq étaient très ou extrêmement inquiets d’une surcharge du système de soins de santé et de la santé de personnes vulnérables. En outre, 55 % étaient inquiets quant à la santé d’un membre du ménage et un sur trois, à propos des tensions familiales dues au confinement. Un aspect propre à la présente étude est que les préoccupations des gens par rapport aux répercussions de la COVID-19 différaient entre les personnes déclarant une meilleure santé mentale et celles déclarant une santé mentale moins bonne. Ces constats sont semblables à ceux provenant de Chine, selon lesquels 75 % des répondants chinois s’inquiétaient qu’un membre de la famille contracte la COVID-19, les personnes plus inquiètes déclarant des niveaux de stress supérieursNote 14.

Il convient de noter plusieurs limites de la présente étude. Tout d’abord, une proportion légèrement supérieure des répondants à la SEPC1 sont nés au Canada; ce qui limite un examen des différences pour les immigrants et les nouveaux arrivants. De plus, du fait de la brièveté de l’enquête, seul un nombre choisi de caractéristiques de l’échantillon peuvent être décrites; des mesures détaillées de la santé mentale (notamment des symptômes précis de troubles de santé mentale) n’ont pas été recueillies. Il est également important de noter que la SEPC1 n’a pas été menée dans les résidences de soins de longue durée ni dans des régions éloignées enregistrant une faible densité de population; les constatations doivent donc être interprétées en conséquence. Enfin, il n’a pas été possible d’explorer une répartition plus précise des catégories d’âge; les personnes âgées de plus de 80 ans pouvant être, par exemple, particulièrement isolées ou présenter un profil différent ou une association différente relativement aux répercussions sur la santé mentale.

De nombreux facteurs ont été suggérés pour atténuer le stress et l’anxiété liés à la COVID-19, notamment un soutien social accruNote 6 et la mise à disposition de renseignements exacts et à jourNote 9. Selon Goldmann et GaleaNote 15, les troubles mentaux après une catastrophe atteignent leur sommet dans l’année suivant la situation, mais certains symptômes peuvent persister pendant des mois ou des années, suggérant que les conséquences sur la santé mentale peuvent se poursuivre longtemps après la fin de la distanciation physique. Les résultats de la présente étude peuvent aider à cerner des groupes ciblés par des stratégies d’intervention pour les personnes particulièrement à risque d’une moins bonne santé mentale au cours de la pandémie, en particulier en relation avec les préoccupations soulignées dans le présent rapport.

Références
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