Rapports sur la santé
Troubles concomitants de santé mentale et de consommation d’alcool ou de drogues au Canada

par Saeeda Khan

Date de diffusion : le 16 Août 2017

Les troubles concomitants, également appelés diagnostic mixte ou trouble mixte, désignent généralement l’existence simultanée d’un trouble mental et d’un trouble lié à la consommation d’alcool ou de droguesNote 1Note 2. Les personnes présentant des troubles concomitants ont souvent une moins bonne santé physiqueNote 3 et éprouvent une plus grande détresse psychologiqueNote 4 que les personnes ayant un trouble unique. Elles peuvent aussi ne pas recevoir des soins de santé optimauxNote 5. Les besoins complexes en matière de santé de cette sous-population peuvent entraîner de longs séjours à l’hôpital, des taux élevés de réadmission et l’augmentation des coûts des soins de santéNote 6Note 7Note 8.

La double nature des troubles concomitants peut déclencher un cycle autoperpétué qui contribue à de piètres résultats, notamment un risque de rechute élevé si les troubles ne sont pas traités simultanémentNote 6Note 7. L’intégration des systèmes de prestation en vue du traitement des personnes ayant des problèmes concomitants liés à la santé mentale et à la consommation d’alcool ou de drogues constitue un défi reconnuNote 5Note 7Note 8Note 9.

Bien que les troubles qui coexistent le plus souvent soient les troubles de l’humeur ou d’anxiété et les troubles liés à la consommation d’alcool ou de droguesNote 2, de nombreuses autres combinaisons ont été examinées, par exemple la consommation d’alcool ou de drogues et les psychoses, les troubles de l’alimentation ou la dépendance au jeuNote 2. Par conséquent, il est difficile de suivre les taux de prévalence au fil du temps, ce qui peut entraîner une sous-estimation de la prévalence globale des troubles concomitantsNote 10.

Dans la plus grande partie de la documentation, on s’est appuyé sur des données plus anciennesNote 11Note 12, et on a examiné des mesures portant sur l’ensemble de la vie, plutôt que sur les 12 derniers mois, ce qui accroît la probabilité que les troubles n’étaient pas présents en même temps. Dans des analyses plus récentesNote 1Note 4Note 13 axées sur les troubles au cours des 12 derniers mois, on a utilisé l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes — Santé mentale et bien-être menée en 2002, dans le cadre de laquelle on a recueilli des renseignements sur une sélection de troubles mentaux différente de celle de la présente analyse.

Cette étude est la première à utiliser l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes — Santé mentale menée en 2012 en vue d’examiner les caractéristiques de démographie, de situation socioéconomique, d’état de santé et d’utilisation des services de soins de santé chez les personnes présentant des troubles concomitants, et de les comparer à celles des personnes qui avaient uniquement un trouble de l’humeur ou d’anxiété ou uniquement un trouble lié à la consommation d’alcool ou de drogues (voir Les données). On a défini les participants à l’enquête aux prises avec des troubles concomitants comme étant les personnes qui, au cours des 12 derniers mois, ont présenté au moins un trouble de l’humeur ou d’anxiété et au moins un trouble lié à la consommation d’alcool ou de drogues. Les troubles de l’humeur ou d’anxiété représentaient un épisode dépressif majeur, un trouble bipolaire I/trouble bipolaire II et un trouble d’anxiété généralisée. Les troubles liés à la consommation d’alcool ou de drogues représentaient un abus d’alcool, de cannabis et d’autres drogues ou une dépendance à ces substances. Des estimations ont été calculées pour la population à domicile âgée de 15 à 64 ans dans les 10 provinces.

Prévalence (12 derniers mois) par type de trouble

En 2012, selon les estimations, 6,1 % de la population canadienne à domicile âgée de 15 à 64 ans a présenté un trouble de l’humeur ou d’anxiété au cours de l’année précédente et 3,8 % était aux prises avec un trouble lié à la consommation d’alcool ou de drogues (tableau 1). Un autre 1,2 % (282 000 personnes) a présenté des troubles concomitants de l’humeur ou d’anxiété et des troubles liés à la consommation d’alcool ou de drogues, soit une estimation similaire à la prévalence de 1,7 % des troubles concomitants issue des résultats de l’ESCC — Santé mentale et bien-être menée en 2002Note 1, qui a permis de mesurer un éventail de maladies mentales légèrement différent.

La prévalence des troubles concomitants ne variait pas de façon significative selon le sexe : 1,4 % chez les hommes et 1,1 % chez les femmes. Cependant, conformément aux données de la documentationNote 1Note 13Note 14, les femmes étaient plus susceptibles que les hommes de présenter un trouble de l’humeur ou d’anxiété (7,8 % par rapport à 4,5 %), et les troubles liés à la consommation d’alcool ou de drogues étaient plus courants chez les hommes que chez les femmes (5,8 % par rapport à 1,9 %).

La prévalence des troubles concomitants et des troubles liés à la consommation d’alcool ou de drogues diminuait selon le groupe d’âge, tandis que la prévalence des troubles de l’humeur ou d’anxiété atteignait un sommet chez les personnes âgées de 25 à 44 ans.

État matrimonial et situation socioéconomique

Les personnes présentant des troubles concomitants étaient significativement plus susceptibles que les personnes ayant un trouble de l’humeur ou d’anxiété d’être célibataires et significativement moins susceptibles d’être mariées (tableau 2). Le pourcentage élevé de célibataires chez les personnes présentant des troubles concomitants est en partie attribuable à leur profil d’âge plus jeune : 43 % étaient âgées de 15 à 24 ans, comparativement à 20 % des personnes aux prises avec un trouble de l’humeur ou d’anxiété.

Les répartitions du niveau de scolarité dans le ménage, de la situation d’emploi et de la catégorie de revenu du ménage des personnes présentant des troubles concomitants et des personnes aux prises avec un trouble de l’humeur ou d’anxiété ne présentaient aucune différence significative. En revanche, comparativement aux personnes qui étaient aux prises avec un trouble lié à la consommation d’alcool ou de drogues, des pourcentages moins élevés de personnes présentant des troubles concomitants occupaient un emploi ou se situaient dans les deux quintiles de suffisance du revenu du ménage supérieurs, et un pourcentage plus élevé de ces personnes se situaient dans les deux quintiles de revenu du ménage inférieurs.

Santé physique et psychologique

Selon les estimations, 29 % des personnes présentant des troubles concomitants ont signalé avoir au moins deux maladies chroniques (tableau 3). Cette proportion est significativement en deçà du pourcentage observé chez les personnes aux prises avec un trouble de l’humeur ou d’anxiété (39 %), mais significativement supérieure à l’estimation pour les personnes ayant un trouble lié à la consommation d’alcool ou de drogues (13 %).

Des pourcentages similaires de personnes présentant des troubles concomitants ou un trouble de l’humeur ou d’anxiété avaient la perception que leur santé physique était passable ou mauvaise (35 % et 37 %); la proportion chez les personnes ayant un trouble lié à la consommation d’alcool ou de drogues était significativement inférieure (17 %). On a révélé qu’il existe un lien bidirectionnel entre les troubles de l’humeur ou d’anxiété ainsi que les troubles liés à la consommation d’alcool ou de drogues et les maladies chroniquesNote 15Note 16. La présence d’une maladie chronique peut engendrer un trouble de l’humeur ou d’anxiété ou un trouble lié à la consommation d’alcool ou de drogues, tandis que certaines maladies chroniques peuvent être déclenchées par un trouble de l’humeur ou d’anxiété ou un trouble lié à la consommation d’alcool ou de droguesNote 17Note 18Note 19.

Les personnes présentant des troubles concomitants étaient significativement plus susceptibles que les personnes ayant un trouble lié à la consommation d’alcool ou de drogues d’avoir la perception que leur santé mentale était passable ou mauvaise (53 % par rapport à 9 %) et de signaler un stress quotidien intense (51 % par rapport à 22 %). Les différences dans la perception de la santé mentale et du stress quotidien entre le groupe de personnes présentant des troubles concomitants et le groupe de personnes ayant des troubles de l’humeur ou d’anxiété n’étaient pas significatives.

Au total, 91 % des personnes présentant des troubles concomitants ont signalé éprouver une grande détresse psychologique, ce qui est significativement supérieur aux pourcentages observés chez les personnes ayant un trouble de l’humeur ou d’anxiété (79 %) ou un trouble lié à la consommation d’alcool ou de drogues (34 %).

Utilisation des services

Les personnes présentant des troubles concomitants (76 %) étaient plus susceptibles que les personnes ayant uniquement un trouble de l’humeur ou d’anxiété (67 %) ou uniquement un trouble lié à la consommation d’alcool ou de drogues (21 %) d’avoir reçu de l’aide, au cours des 12 derniers mois, en raison de leurs émotions, de leur santé mentale ou de leur consommation d’alcool ou de drogues (tableau 4). C’était généralement le cas tant pour les consultations officielles qu’informelles, sauf que les pourcentages observés pour les groupes de personnes présentant des troubles concomitants et des personnes ayant un trouble de l’humeur ou d’anxiété ayant signalé des sources officielles ne présentaient aucune différence significative.

Malgré les pourcentages élevés de personnes ayant signalé avoir eu des consultations en soins de santé, 39 % des personnes présentant des troubles concomitants avaient la perception d’avoir un besoin non satisfait ou partiellement satisfait seulement en matière de soins en santé mentale. Cette proportion était quatre fois supérieure à celle des personnes ayant un trouble lié à la consommation d’alcool ou de drogues (10 %), mais n’était pas statistiquement différente de la proportion observée chez les personnes ayant un trouble de l’humeur ou d’anxiété (32 %). De même, une étude antérieure a révélé que la cote exprimant le risque d’avoir des besoins non satisfaits était plus élevée chez les personnes présentant des troubles concomitants, lorsque l’utilisation des services, les caractéristiques sociodémographiques, la détresse psychologique et l’état de santé mentale étaient pris en compteNote 4.

Régression multivariée

Même avec des ajustements pour tenir compte de l’âge, du sexe, de l’état matrimonial, du niveau de scolarité dans le ménage, de la situation d’emploi, du revenu du ménage et du nombre de maladies chroniques, l’analyse a révélé une santé mentale autoévaluée significativement moins bonne et une plus grande détresse psychologique chez les personnes présentant des troubles concomitants, comparativement aux personnes qui avaient uniquement un trouble de l’humeur ou d’anxiété ou uniquement un trouble lié à la consommation d’alcool ou de drogues (tableau 5). Ces résultats confirment les constatations de l’analyse descriptive (tableau 3).

En outre, lorsque les facteurs sociodémographiques et les maladies chroniques étaient pris en compte, les personnes présentant des troubles concomitants avaient une cote exprimant la possibilité d’utiliser les services de santé significativement plus élevée et une cote exprimant la possibilité d’avoir des besoins en matière de santé partiellement satisfaits ou non satisfaits plus élevée que les personnes ayant uniquement un trouble de l’humeur ou d’anxiété ou uniquement un trouble lié à la consommation d’alcool ou de drogues. Encore une fois, les résultats confirment les constatations de l’analyse descriptive (tableau 4).

Mot de la fin

En 2012, selon les estimations, 282 000 Canadiens âgés de 15 à 64 ans (1,2 %) avaient présenté à la fois un trouble de l’humeur ou d’anxiété et un trouble lié à la consommation d’alcool ou de drogues au cours de l’année précédente. Les caractéristiques sociodémographiques de ce groupe le distinguent des personnes ayant eu uniquement un trouble de l’humeur ou d’anxiété ou uniquement un trouble lié à la consommation d’alcool ou de drogues. En outre, comparativement à ces deux derniers groupes, les personnes présentant des troubles concomitants avaient une santé psychologique moins bonne, utilisaient plus souvent les services de santé et étaient plus susceptibles de signaler des besoins partiellement satisfaits ou non satisfaits. Ces constatations donnent à croire que la complexité des troubles concomitants contribue à un moins bon état de santé psychologique et à une utilisation accrue des services, comparativement aux personnes présentant uniquement un trouble de l’humeur ou d’anxiété ou uniquement un trouble lié à la consommation d’alcool ou de drogues.

Début de l'encadré

Les données

Les estimations étaient fondées sur une enquête transversale, soit l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes — Santé mentale (ESSC — SM) de 2012, laquelle a permis de recueillir des données quant à la prévalence, sur l’ensemble de la vie et sur 12 mois, de certains troubles de santé mentale et de certains troubles liés à la consommation d’alcool ou de drogues. L’ESSC — SM a été menée de janvier à décembre 2012, et le taux de réponse a atteint 68,9 %. Étaient exclus du champ de l’enquête les résidents d’établissements, les habitants des territoires, des réserves et d’autres établissements autochtones et les membres à temps plein des Forces canadiennes.

L’application de poids d’échantillonnage a permis de s’assurer que les résultats étaient représentatifs de la population canadienne. Pour tenir compte du plan de sondage complexe, des poids bootstrap ont été appliqués afin d’obtenir des estimations des variances fiables (intervalles de confiance à 95 %)Note 20. Une régression logistique multivariée a été effectuée dans le but d’analyser les liens entre les groupes de personnes ayant des troubles et l’état de santé et l’utilisation des services.

L’analyse porte sur la population canadienne à domicile âgée de 15 à 64 ans qui avait présenté un trouble de l’humeur ou d’anxiété ou un trouble lié à la consommation d’alcool ou de drogues au cours des 12 derniers mois. Compte tenu de données manquantes sur ces troubles, 41 participants à l’enquête ont été exclus. L’échantillon final de l’étude comptant 2 460 personnes comprenait 267 personnes présentant des troubles concomitants et a été pondéré de façon à représenter une population estimée à 282 000 personnes.

Les troubles de l’humeur ou d’anxiété et les troubles liés à la consommation d’alcool ou de drogues ont été identifiés à l’aide des mesures sur les 12 derniers mois d’une version modifiée du Composite International Diagnostic Interview 3.0 (CIDI) de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS)Note 21, qui avait été établi et validé aux fins de l’ESSC — SM de 2012Note 22.

Deux catégories ont été établies pour le niveau de scolarité le plus élevé dans le ménage : diplôme d’études secondaires ou moins et au moins des études postsecondaires partielles. La situation d’emploi indiquait si les participants à l’enquête avaient été occupés, en chômage ou inactifs au cours des deux semaines précédant l’interview. Trois catégories ont été établies pour les quintiles de suffisance du revenu du ratio du revenu du ménage par rapport au seuil de faible revenuNote 23 : deux quintiles inférieurs, quintile du milieu et deux quintiles supérieurs.

On a additionné et classé comme suit les problèmes de santé physique diagnostiqués par un professionnel de la santé qui avaient duré ou devaient durer six mois ou plus : 0, 1, ou au moins 2 maladies chroniques. Les maladies étaient les suivantes : le diabète, l’asthme, l’arthrite, les problèmes de dos sauf la fibromyalgie ou l’arthrite, la migraine, la bronchite chronique/emphysème/MPOC, l’épilepsie, la maladie cardiaque, l’hypertension artérielle, le cancer, les séquelles d’un accident vasculaire cérébral, les maladies intestinales/maladie de Crohn/colite, la maladie d’Alzheimer ou d’autres formes de démence, le syndrome de fatigue chronique et les sensibilités multiples aux agresseurs chimiques.

Trois groupes ont été définis relativement à la santé physique et à la santé mentale autoévaluées : excellente/très bonne (grande), bonne et passable/mauvaise (piètre). Trois groupes ont été établis quant au stress quotidien autoévalué : pas du tout/pas tellement stressant (faible), un peu stressant et assez/extrêmement stressant (élevé). La détresse psychologique a été mesurée au moyen de l’échelle de détresse psychologique à 10 questions de KesslerNote 24, qui varie de 0 à 40, les scores les plus élevés indiquant une plus grande détresse; les scores de 9 ou plus indiquaient une grande détresseNote 14.

L’aide reçue au cours des 12 derniers mois comprenait de l’information, des médicaments, la consultation ou la thérapie en raison de problèmes d’émotions, de santé mentale ou de consommation d’alcool ou de drogues. L’aide officielle se rapportait aux psychiatres, médecins de famille et omnipraticiens, psychologues, infirmières et travailleurs sociaux/conseillers/psychothérapeutes. L’aide informelle se rapportait aux membres de la famille, amis, collègues/superviseurs/patrons, enseignants/directeurs d’école, programmes d’aide aux employés, ressources sur Internet (diagnostics en ligne, recherche d’aide, discussions avec d’autres/thérapie en ligne/autre), groupes d’entraide, services téléphoniques d’aide et autres.

Les catégories suivantes ont été établies pour les besoins perçus de soins en santé mentale au cours des 12 derniers mois : aucun besoin perçu, tous les besoins satisfaits ou les besoins partiellement satisfaits ou non satisfaits. Les besoins particuliers se rapportaient à ce qui suit : l’information, les médicaments, la consultation ou une autre forme d’aide.

Les résultats de cette étude doivent être examinés dans le contexte de plusieurs limites. L’information fournie était autodéclarée et n’a pas été vérifiée. De plus, le CIDI de l’OMS n’est pas un diagnostic clinique. Comme le trouble de l’humeur ou d’anxiété et le trouble lié à la consommation d’alcool ou de drogues sont survenus au cours de la même période de 12 mois, on a supposé qu’ils étaient simultanés; cependant, ce n’était pas nécessairement le cas. Les taux de prévalence ne sont pas comparables à ceux de l’ESCC de 2002 en raison des différences entre les troubles inclus et les instruments utilisés pour les identifier. Les taux de prévalence des troubles concomitants sont sous-déclarés, parce que l’ESSC — SM de 2012 a permis de mesurer seulement certains troubles de l’humeur ou d’anxiété et les troubles liés à la consommation d’alcool ou de drogues, et en a exclu d’autres (par exemple, les psychoses, les troubles de l’alimentation et la dépendance au jeu). L’enquête a également exclu certaines populations chez lesquelles la prévalence des troubles concomitants peut s’avérer élevée : les personnes qui vivent en établissement, les Autochtones vivant dans les réserves et les personnes sans abriNote 1Note 6Note 11.

Fin de l'encadré

Références
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