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Le présent article décrit l'ampleur de la cohésion et de la connectivité favorisées par Internet ces dernières années.

Introduction
Isolationniste, participationniste, réseauté?

Introduction

De plus en plus de personnes disent que l'utilisation intensive d'Internet perturbe leur vie, selon le Washington Post de novembre 2006 (Payne 2006), faisant référence à quelques articles ayant soulevé des préoccupations concernant l'« utilisation excessive d'Internet » et même la « dépendance à Internet ». Dans son article, le journaliste soulignait qu'il n'existe toujours pas de consensus sur ce qui constitue un trop grand nombre d'heures d'utilisation d'Internet ou sur la dépendance possible à Internet. Comme le dit si bien un expert cité dans l'article : « Internet est un environnement. On ne peut pas être dépendant de l'environnement. » Toutefois, d'autres experts prétendent qu'Internet transforme la vie au quotidien des ménages, des collectivités et du monde du travail.

La difficulté du journaliste de parler d'Internet comme une entité litigieuse s'apparente aux défis auxquels font face les auteurs du présent article. La complexité d'Internet rend difficile l'évaluation de ses répercussions sur les personnes et la société, et toute évaluation sera probablement sujette à controverse. En dépit de sa complexité, toutefois, Internet évolue et est déjà intégré dans la vie de la plupart des Canadiens. Il est entré dans la majorité des foyers et des bureaux et a des répercussions profondes sur la façon dont nous communiquons et échangeons de l'information.

Lorsque les technologies et l'utilisation qui en est faite connaissent des transformations, des perceptions utopiques et dystopiques de leurs répercussions sur les personnes et la société abondent souvent, ce qui rend compte des perturbations qu'elles engendrent et des préoccupations qu'elles suscitent chez les gens. Le taux de pénétration rapide et élevé d'Internet dans nos vies nous amène, avec raison, à nous interroger sur les répercussions que cela a eu sur nous. Toutefois, les questions du type : « Internet est-il bon ou mauvais? » et « Nos sociétés sont-elles affaiblies ou renforcées par Internet? » sont simplistes. Compte tenu de ses utilisations complexes, Internet, tant comme ensemble de technologies1 que comme environnement, a eu des effets à la fois bénéfiques et nocifs, mais avant tout transformateurs.

Le présent article organise, analyse et présente certaines données probantes pour le Canada. Ce faisant, nous examinons les interactions entre Internet et la cohésion sociale. Sans se lancer dans une longue exploration des origines et des diverses significations de la « cohésion sociale »2, nous nous fondons sur l'aspect normatif du concept de base, à savoir qu'une société saine est une société socialement cohésive, qui repose sur la volonté des personnes de participer conjointement à des activités qui contribuent à améliorer le capital social et à établir des collectivités où règnent la confiance et la réciprocité.

Isolationniste, participationniste, réseauté?

Point de vue isolationniste
Point de vue participationniste
Groupes ou réseaux

Il convient à juste titre de se demander si la participation communautaire se manifeste par de nouveaux types de comportement chez les cohortes plus jeunes, par exemple, des activités moins formelles et davantage en ligne. Les manifestations traditionnelles de la participation communautaire, comme voter ou regarder les nouvelles, peuvent ne pas rendre compte de ces nouvelles formes de participation communautaire et d'engagement public. Dans une société de plus en plus connectée et numérisée, les jeunes ont peut-être davantage tendance à définir les collectivités selon les intérêts plutôt que la géographie. Internet peut faciliter cette démarche et, dans certains cas, constituer une condition préalable au niveau technologique pour que de telles collectivités fondées sur les intérêts communs puissent se créer.

Notre analyse des données disponibles pour le Canada se résume à un ensemble de base de questions :

  • Les Canadiens deviennent-ils plus isolés, c'est-à-dire davantage reclus et moins intégrés dans leurs collectivités lorsqu'ils utilisent Internet?

  • Ou encore, participent-ils davantage, et sont-ils davantage intégrés dans leur collectivité et dans les activités sociales?

  • Par ailleurs, ces collectivités continuent-elles de ressembler aux collectivités traditionnelles, ou se transforment-elles en collectivités ramifiées, structurées davantage comme des réseaux sociaux que comme des groupes cohésifs?

Point de vue isolationniste

Selon les arguments à l'appui du point de vue isolationniste, les utilisateurs d'Internet passent davantage de temps seuls et interagissent moins avec leur famille, leurs amis et leur collectivité. Ce point de vue a comme hypothèse sous-jacente la transformation de l'emploi du temps : le temps passé à utiliser Internet dépasse le temps consacré à établir et à entretenir des relations avec le « monde réel » (Shaw et Gant, 2002). Dans des domaines aussi diversifiés que la socialisation en personne, le bénévolat, l'engagement des jeunes, les visites de musées, la participation à des festivals et la participation communautaire, on s'attendrait à ce que le niveau de participation des utilisateurs d'Internet soit moins élevé que celui des non-utilisateurs ou des utilisateurs occasionnels.

Le point de vue isolationniste a été soutenu par un certain nombre de points de données jusqu'à maintenant. L'ouvrage Bowling Alone de Putnam présente toute une gamme de données pour expliquer que l'engagement communautaire et social des Américains a diminué du milieu des années 1960 au milieu des années 1990 (Putnam, 2000). Il attribue cette diminution à un éventail varié de causes, notamment aux effets de l'écoute de la télévision, qui a tendance à confiner les personnes dans la sphère privée de leur maison. Même si l'ouvrage de Putnam est antérieur à la montée d'Internet, il laisse entendre que les interactions par courriel ne sont pas aussi valables que les contacts en personne. Les travaux de Putnam ont fait l'objet de controverses, et ils ont été critiqués, tant sur les plans théorique que méthodologique (Fischer, 2004, Kadushin, 2002).

Kraut et coll. (1998) ont aussi contribué de façon importante au point de vue isolationniste, en raison particulièrement des résultats de leurs travaux, qui ont fait la une du New York Times (Harmon, 1998). Après avoir étudié un échantillon de nouveaux utilisateurs d'Internet au fil du temps à Pittsburgh, ils ont noté une augmentation légère du nombre de personnes qui sont devenues déprimées après six mois d'utilisation d'Internet. Toutefois, la plupart de ces nouveaux utilisateurs d'Internet n'ont jamais souffert de dépression ou d'aliénation, et une étude de suivi a permis de déterminer que ceux ayant de « meilleures ressources sociales », y compris le soutien social perçu, des réseaux sociaux plus larges et une attitude extrovertie, ont souvent profité de l'utilisation d'Internet (Bessière et coll., 2008, p. 58; voir aussi, Kraut et coll., 2002). Les conclusions d'autres études remettent aussi en question la notion d'un lien entre l'utilisation d'Internet et la dépression, montrant que les communications par Internet avec des personnes connues peuvent faire diminuer la solitude et augmenter le soutien social (Larose, Eastin et Gregg, 2001, Hamburger et Ben-Artzi, 2000).

Une étude plus récente s'est servie des données de la General Social Survey aux États-Unis pour démontrer que le nombre de personnes prêtes à « discuter de questions importantes » avait diminué, passant d'une moyenne de 2,94 en 1985 à 2,08 en 2004 (McPherson, Smith-Lovin et Brashears, 2006). Tout comme l'étude de Kraut et coll. mentionnée précédemment, cette étude a aussi fait les manchettes dans les médias. Par exemple, un journaliste du Washington Post n'a pas tenu compte du fait que la recherche était axée sur des liens très étroits définis de façon très stricte et s'est empressé d'annoncer l'avènement de l'« isolationnisme aux États-Unis » (Mallaby, 2006).

Point de vue participationniste

Contrairement au point de vue isolationniste, les arguments à l'appui du point de vue participationniste montrent que les utilisateurs d'Internet sont au moins aussi sociables et passent autant de temps avec leur famille, leurs amis et dans leur collectivité que ceux qui n'utilisent pas Internet. L'hypothèse sous-jacente est que l'utilisation d'Internet comporte une synergie avec d'autres formes d'interaction, ce qui contribue à maintenir et à établir le contact entre les interactions en personne. En fait, on peut parler de hausse des interactions sociales des utilisateurs si l'on considère que les activités en ligne sont aussi valables que les activités en personne. Le bénévolat, l'engagement des jeunes, les visites de musées, la création artistique et la consommation existent dans le monde virtuel et peuvent se révéler beaucoup plus accessibles que dans la vie réelle. Il se peut que les immigrants trouvent que la technologie facilite leur transition dans une nouvelle société en leur permettant de garder le contact avec leur pays d'origine, tout en établissant des réseaux au Canada, particulièrement lorsqu'ils vivent dans des collectivités éloignées. Il se peut aussi que les jeunes trouvent de meilleures possibilités d'engagement social en ligne.

Plusieurs études de Wellman et coll. ont montré que les utilisateurs d'Internet ont autant de contacts en personne et par téléphone que les non-utilisateurs. Par ailleurs, les grands utilisateurs d'Internet ont autant de contacts que ceux qui l'utilisent moins. Même si deux de ces études ont reposé sur un échantillon non représentatif de visiteurs du site Web de National Geographic (Wellman et coll., 2003), le tiers constituait un échantillon aléatoire d'Américains (Boase et coll., 2006), et le quart, un échantillon aléatoire de résidents de la région de la Catalogne en Espagne (Castells et coll., 2003).

Des enquêtes nationales aux États-Unis ont démontré que l'utilisation d'Internet est inextricablement liée aux contacts en personne et par téléphone et fait augmenter le niveau total de connectivité entre les amis et la famille. Une étude a même déterminé que les Américains ont vu leur nombre d'amis augmenter entre 2002 et 2007 et que les utilisateurs d'Internet ont davantage d'amis (Wang et Wellman, 2008). Selon cette étude du World Internet Project, en 2007, les grands utilisateurs d'Internet comptaient 15,0 amis, les utilisateurs modérés, 16,5, et les non-utilisateurs, seulement 11,7. Par ailleurs, les utilisateurs d'Internet comptaient 5,2 « amis virtuels », avec lesquels ils avaient uniquement des contacts en ligne, et 1,5 « ami migratoire », qu'ils avaient rencontré au départ en ligne, mais avec lequel ils avaient désormais aussi des contacts en personne. L'étude a en outre permis de déterminer que les utilisateurs d'Internet ont davantage de contacts en personne avec leurs amis que les non-utilisateurs et ont un niveau de participation communautaire au moins aussi élevé. Une autre étude nationale a permis de déterminer que de nombreux Américains utilisent Internet de façon intensive, environ le tiers déclarant passer trois heures ou plus par jour sur Internet, et environ les deux tiers, une à deux heures par jour (Katz et Rice, 2008). Toutefois, ces études ne comportent pas un examen de l'emploi du temps aussi détaillé que les enquêtes sociales générales aux États-Unis et au Canada.

Robinson et Martin (2008) ont utilisé les données sur l'emploi du temps de la General Social Survey aux États-Unis pour analyser l'utilisation d'Internet. Ils concluent qu'il existe peu de preuves d'une diminution du nombre de visites aux amis chez ceux qui ont le plus de contacts par courriel par rapport aux non-utilisateurs, non plus qu'aux parents, aux voisins ou dans les bars (p. 18). Toutefois, en ce qui a trait à l'utilisation globale d'Internet (c'est­à­dire le courriel et d'autres utilisations), leurs conclusions correspondent davantage à la notion d'isolationnisme liée à la transformation de l'emploi du temps : chez les personnes utilisant Internet dix heures ou plus par semaine, le nombre de visites aux parents diminuait de 13 (par année), aux voisins, de 9 par année (par rapport aux répondants non-utilisateurs), et dans les bars, de 3 par année (p. 18). Par ailleurs, les contacts avec les amis n'ont pas diminué.

Une étude récente de Veenhof (2006a), à partir de l'Enquête sociale générale de 2005 sur l'emploi du temps au Canada, a démontré que les utilisateurs d'Internet avaient moins de contacts en personne que les non-utilisateurs, mais qu'ils avaient des interactions plus intensives par ailleurs. Par exemple, ils passaient en moyenne près de la moitié de leur temps en ligne à envoyer des courriels et à clavarder. En outre, ils passaient plus de temps que les non-utilisateurs à converser avec d'autres personnes au téléphone (Veenhof, 2006a). Une autre étude reposant sur les données de l'Enquête sociale générale de 1998 et 2000 au Canada a permis de déterminer que les utilisateurs d'Internet consacraient moins de temps aux contacts sociaux avec les membres de leur ménage, mais plus de temps avec d'autres personnes à l'extérieur du ménage. L'étude a aussi permis de déterminer que les utilisateurs d'Internet étaient susceptibles de réduire dans une plus large mesure d'autres activités, comme l'écoute de la télévision ou le temps de sommeil, que le temps consacré à leurs amis et à leur famille (Williams, 2001). Le présent article comporte une analyse plus poussée des données sur l'emploi du temps des Canadiens et établit des liens avec les conclusions d'autres enquêtes de Statistique Canada.

En résumé, une gamme variée d'études appuient le point de vue participationniste, selon lequel l'utilisation d'Internet n'a pas de répercussions négatives sur les autres formes de participation sociale et peut même les accroître. Les données recueillies sont uniformes en ce qui a trait à l'utilisation du courriel, même si l'étude de Robinson et Martin soulève certaines questions concernant l'utilisation globale d'Internet. Tout comme les études isolationnistes dont il est question précédemment, nombre de ces études sont fondées sur des données américaines et, sauf dans quelques cas, n'utilisent pas de mesures détaillées de l'emploi du temps.

Groupes ou réseaux?

La troisième question est la suivante : les personnes continuent-elles d'être intégrées dans des groupes assez solides de voisins, de parents et d'amis, ou leurs collectivités se sont-elles transformées en réseaux sociaux complexes plus dispersés. Dans un tel contexte, les personnes évoluent dans des collectivités multiples, compatibles et spécialisées et ont des liens avec ces dernières. Les arguments sont que la voiture, l'avion, le téléphone et Internet ont tous pour effet que les personnes sont moins confinées à leur voisinage pour les activités sociales, que les deux conjoints qui travaillent sont à la base de réseaux complexes, qui sont de plus en plus axés sur l'amitié, et que les systèmes de communication personnels, comme les téléphones mobiles et Internet, favorisent les activités interpersonnelles.

Les principaux éléments de cette recherche ont été trouvés par Fischer (1982), en Californie, et Wellman et coll., à East York, Toronto (Wellman, 1979, Wellman, Carrington et Hall, 1988, Wellman et Wortley, 1990), à partir des théories de Wellman (2001), Wellman et Hogan (2004), Castells (2000) et Boase (2008). Ces études montrent que les rapports sont spécialisés, c'est­à­dire que ceux qui assurent un soutien émotif assurent rarement un soutien financier, qu'ils sont dispersés géographiquement et qu'ils combinent un noyau solide et uni (souvent avec les parents proches) et des grappes de liens épars avec les amis, les voisins et les collègues. Il convient de souligner que cette transition vers une société réseautée a commencé avant la prolifération d'Internet.

Nos conclusions seront axées sur les effets transformateurs et les possibilités d'Internet. Sur la base des données disponibles, même si celles-ci sont provisoires, nous croyons que nous ne devrions pas nous attendre à une société disfonctionnelle de solitaires, ni à une société idyllique de collectivités interreliées. Nous faisons face à une société dont la cohésion différera de celle que nous connaissons. Même si nos notions traditionnelles de collectivités cohésives peuvent être fondées sur l'image de voisins qui se réunissent pour parler d'un sujet dans un centre communautaire, il se peut que cette image soit remplacée par celle de voisins qui créent des réseaux et s'organisent dans l'environnement en ligne, avec un nombre plus limité de rencontres en personne. Même si notre idéal de famille comportant des liens intergénérationnels étroits en est une fondée sur l'image de grands-parents et de petits-enfants qui se côtoient, il se peut que cette image soit remplacée par celle de grands-parents qui utilisent le courriel pour garder le contact avec leurs petits-enfants qui vivent loin d'eux. Alors que nous étions habitués à voir les liens des immigrants avec leurs pays d'origine s'amenuiser au fur et à mesure qu'ils s'enracinaient davantage au Canada, nous voyons maintenant des Canadiens de première et de deuxième générations qui utilisent la technologie pour maintenir des liens étroits avec leur pays d'origine, ainsi qu'au Canada.

Ces transformations soulèvent une question clé : les paradigmes qui servent actuellement à comprendre et à évaluer la cohésion sociale peuvent-ils rendre compte du virage technologique? Autrement dit, nous sommes forcés de conclure que notre société devient moins cohésive si nos indicateurs de la cohésion sociale reposent uniquement sur le taux de fréquentation de nos centres communautaires, sur la vie de quartier et sur le temps passé ensemble par les grands-parents et les petits-enfants. Nous ne devons pas non plus nous fier à l'affaiblissement des liens des immigrants avec leurs pays d'origine pour affirmer qu'ils s'intègrent au Canada, etc. Cela peut se produire ou non. Les recherches peuvent jeter de la lumière sur la façon dont Internet et ses utilisations favorisent la cohésion sociale ou lui nuisent.


Notes

  1. Même s'il est courant de parler d'Internet au singulier, il s'agit d'un ensemble de supports qui est examiné dans le présent document comme une plateforme générale pour la communication sociale et relationnelle.

  2. Pour un examen du capital social et de la cohésion sociale, voir Projet de recherche sur les politiques (2003), Atelier sur le capital social, juin 2003 : Les concepts, la mesure, et les incidences sur les politiques.