6. Des besoins de données aux sources de données : deux exemples aux États-Unis
Constance F. Citro
Afin d’illustrer concrètement mes propos, voici deux exemples relevés aux États-Unis - revenu des ménages et caractéristiques des logements - pour lesquels, selon moi, les organismes statistiques peuvent et doivent transformer leurs programmes d’enquête en programmes à sources de données multiples afin de mieux répondre aux besoins des utilisateurs. Le U.S. Office of Management and Budget (2014) a fait un pas dans cette direction dans un mémoire récent où il affirme que les utilisations statistiques des dossiers administratifs des organismes fédéraux représentent un bien positif et énonce les étapes à suivre pour institutionnaliser leur usage.
6.1 Revenu des ménages
Les statistiques officielles sur la répartition des revenus des ménages comptent parmi les indicateurs les plus importants du bien-être économique produits régulièrement par les bureaux nationaux de la statistique, et elles sont encore plus importantes à la lumière des débats actuels concernant les inégalités croissantes et d’autres sujets apparentés. Pourtant, il existe une abondance de preuves que la qualité des mesures du revenu des ménages obtenues d’après les réponses aux enquêtes menées aux États-Unis est altérée considérablement par l’erreur de couverture, la non-réponse totale, la non-réponse partielle et les erreurs de déclaration. En outre, le concept de revenu monétaire ordinaire appliqué dans les enquêtes américaines est périmé étant donné les moyens complexes et continuellement en évolution par lesquels les ménages obtiennent des ressources pour soutenir leur consommation quotidienne et leur épargne. Il semble impératif que le système statistique des États-Unis améliore ses estimations vedettes du revenu calculées d’après les données de la CPS/ASEC, de la SIPP et, dans la mesure du possible, de l’ACS, en passant d’une approche fondée en grande partie sur les réponses aux enquêtes à une approche visant à intégrer les données de dossiers administratifs à celles de ces enquêtes. Le Census Bureau met en œuvre de nouvelles questions et des questions modifiées afin de mieux mesurer le revenu de pension et d’autres sources dans la CPS/ASEC, à la suite d’un examen majeur de la mesure du revenu dans cette enquête réalisée par Czajka et Denmead (2012) et d’un rapport sur les essais cognitifs des modifications apportées au questionnaire de l’ASEC (Hicks et Kerwin 2011). Récemment, le Census Bureau a également procédé à une refonte importante de la SIPP, en faisant appel à des méthodes axées sur l’utilisation de calendriers biographiques et d’interviews annuelles à la place d’interviews tous les quatre mois afin de réduire le fardeau et les coûts, et dont les effets sur la qualité doivent être évalués (voir https://www.census.gov/programs-surveys/sipp/about/re-engineered-sipp.html [November 2014]). Un processus a été mis en place pour examiner les questions de l’ACS, mais jusqu’à présent, les questions sur le revenu n’ont pas été abordées. En plus de poursuivre la recherche classique sur les questionnaires afin de trouver des moyens de réduire le fardeau de réponse, de clarifier la signification des questions et de faciliter la réponse aux questions sur le revenu dans la mesure du possible, les enquêtes vedettes seraient améliorées considérablement si :
Le U.S. Census Bureau et le Bureau of Economic Analysis (BEA) se mettaient d’accord - et réexaminaient périodiquement la situation et la mettaient à jour au besoin - sur un concept contemporain du revenu ordinaire du ménage sur lequel fonder les estimations d’après les données de la CPS/ASEC, de la SIPP et de l’ACS, et la série d’estimations du revenu personnel dans les NIPA, qui sont établies en grande partie d’après des dossiers administratifs. Il existe à l’heure actuelle des différences conceptuelles entre les enquêtes et les NIPA, tel que le traitement des prestations de retraite, qui devraient être conciliées. L’utilisation d’un concept intégré du revenu du ménage rendrait les comptes des revenus personnels et les enquêtes-ménages plus utiles pour analyser les tendances sous les angles macro et microéconomiques.
Le Census Bureau effectuait une étude sur les avantages probables de la mise en œuvre d’ajustements des pondérations des enquêtes socioéconomiques en plus des ajustements des pondérations démographiques. En supposant qu’il existe un avantage, le Census Bureau déterminerait ensuite quelles sont les sources appropriées, qui pourraient être les dossiers fiscaux ou la SCF, pour ajuster les pondérations dans la CPS, la SIPP et l’ACS afin de tenir compte des différences de couverture par grande catégorie socioéconomique.
Le Census Bureau progressait stratégiquement, source par source, afin d’améliorer les imputations des montants de revenu dans la CPS/ASEC et la SIPP en utilisant les valeurs des dossiers administratifs. Le Census Bureau a déjà accès à de nombreux dossiers et entreprend des démarches pour en obtenir d’autres (p. ex. dossiers du SNAP provenant des États) dans le cadre de la planification du recensement de 2020.
Le Census Bureau évoluait - prudemment, étant donné les obstacles supplémentaires à l’utilisation des dossiers administratifs aux États-Unis - vers le modèle de Statistique Canada, qui permet aux répondants de sauter des blocs entiers de questions sur le revenu en autorisant l’accès à leurs dossiers administratifs (voir http://www.statcan.gc.ca/fra/survey/household/5200 [November 2014]).
Je ne sous-estime aucunement les difficultés que présentent les étapes susmentionnées pour la production des statistiques sur le revenu aux États-Unis. Ces difficultés, sans ordre particulier, comprennent 1) les obstacles juridiques et bureaucratiques à l’obtention d’un accès facile aux dossiers administratifs, lesquels sont considérablement plus importants pour les dossiers détenus par les organismes d’État en raison de différences entre les lois, les politiques et les normes et systèmes de données des États; 2) les considérations concernant l’obtention du consentement des répondants, particulièrement si les valeurs tirées des dossiers sont substituées à des questions; 3) les perceptions de type « Big Brother » et de menace pour la vie privée, qui peuvent limiter l’accessibilité des microdonnées pour la recherche et l’analyse des politiques; 4) le manque de ressources permettant aux organismes statistiques d’entreprendre des activités telles que le remaniement des systèmes d’imputation; 5) les effets indésirables sur l’actualité des données dans la mesure où les dossiers sont mis à la disposition des organismes statistiques avec un certain décalage temporel, problème qui pourrait être résolu en diffusant des estimations provisoires suivies par des estimations définitives quand suffisamment de données administratives deviennent disponibles; 6) la connaissance insuffisante des structures d’erreur des dossiers, qui pourrait donner lieu à des surprises désagréables; 7) les différences conceptuelles entre les mesures appliquées dans les dossiers et dans les enquêtes, dont il n’est pas tenu compte facilement (p. ex. les revenus déclarés à l’IRS ne sont pas les revenus bruts, mais les revenus imposables); 8) le fardeau supplémentaire imposé aux employés déjà fortement sollicités des bureaux centraux des organismes statistiques; 9) la nécessité de réécrire les systèmes de traitement afin de relier de multiples flux de données et d’exécuter toutes les tâches nécessaires d’appariement, de réconciliation et d’estimation dans les délais prévus; 10) la méfiance de nombreux utilisateurs de microdonnées aux États-Unis, qui semblent préférer un ensemble de données provenant d’une source unique, comme une enquête, indépendamment des inexactitudes dans les données, à un ensemble de données provenant de sources multiples, qui pourraient contenir des valeurs fondées sur un modèle pour certaines variables; et 11) l’hésitation des employés de l’organisme statistique, qui semblent souvent croire qu’il n’est pas approprié d’utiliser, disons, des dossiers administratifs pour imputer un revenu à un répondant qui n’a pas fait état d’un revenu ou d’utiliser des dossiers administratifs pour remplacer certaines questions ou pour améliorer certaines imputations, à moins que cela ne puisse être fait pour toutes les questions. Dans sa planification du recensement de 2020, le Census Bureau envisage d’utiliser de manière limitée des dossiers administratifs pour le suivi des cas de non-réponse, et cela pourrait servir de modèle pour l’usage sélectif de dossiers administratifs dans les enquêtes-ménages. Même si elles sont formidables, ces difficultés ne sont nullement insurmontables. Un plan stratégique par étapes, bien formulé, en vue d’adopter une approche à sources de données multiples pourrait donner aux organismes statistiques la possibilité de travailler à l’amélioration des estimations du revenu et de réussir simultanément à réduire le fardeau de réponse et, peut-être, les coûts des programmes d’enquêtes clés.
6.2 Caractéristiques des logements, y compris les installations de plomberie
En réponse aux préoccupations concernant la mauvaise qualité des logements au pays, exprimées dans le New Deal, le recensement décennal des États-Unis de 1940 comprenait quelques questions sur les caractéristiques des logements. Cette préoccupation était bien fondée - le recensement de 1940 a révélé, par exemple, que 45 % des logements n’étaient pas équipés d’une installation de plomberie complète (eau courante chaude et froide, toilette avec chasse d’eau, douche ou baignoire). Voir https:// www.census.gov/hhes/www/housing/census/historic/plumbing.html [November 2014]. Les questions sur le logement se sont multipliées et ont été incluses dans les recensements jusqu’en 2000. Quand l’American Community Survey est entrée en vigueur, elle comprenait les questions sur le logement qui figuraient antérieurement dans le questionnaire complet du recensement. L’American Housing Survey (AHS), qui est une enquête bisannuelle de beaucoup plus petite portée, recueille une gamme encore plus vaste de renseignements sur les logements et les quartiers.
La raison principale de chercher des moyens de transférer les questions sur le logement de l’ACS d’un programme fondé sur une enquête à un programme fondé sur une enquête plus d’autres sources de données est le fardeau de réponse, tant réel que perçu, qui, dans le climat politique actuel aux États-Unis, menace la viabilité de l’ACS. Comme le travail sur le terrain de l’ACS se déroule auprès d’un grand échantillon d’environ 280 000 ménages chaque mois, au lieu de tous les dix ans comme pour l’échantillon du questionnaire complet du recensement qu’elle a remplacé, l’enquête génère un flot modéré, mais continu, de plaintes pour les membres du Congrès, qui ont donné lieu à la tenue d’audiences. Le Census Bureau a déterminé les quatre questions de l’ACS qui suscitent le plus de plaintes, à savoir le revenu, l’incapacité, l’heure de départ pour le travail et les installations de plomberie (voir http://www.census.gov/ acs/www/Downloads/operations_admin/2014_content_review/ACSContentReviewSummit.pdf[November 2014]). Les questions sur les installations de plomberie figurant dans le questionnaire complet du recensement faisaient aussi régulièrement l’objet de plaisanteries et de plaintes. En fait, les gens répondent de manière assez exhaustive à ces questions (voir http://www.census.gov/acs/www/methodology/item_allocation_rates_data/ [October 2014]), mais elles continuent de susciter du ressentiment et sont parfois mal comprises (voir Woodward, Wilson et Chestnut 2007). De surcroît, un examen du questionnaire complet de l’ACS donne à penser que l’ensemble complet d’environ 30 questions sur le logement impose un fardeau considérable à de nombreux ménages, particulièrement les propriétaires ayant un prêt hypothécaire.
En réponse à ces préoccupations au sujet du fardeau de l’ACS, le Census Bureau a réduit le nombre d’appels et de visites de suivi (voir Zelenak et Davis 2013), a établi un « champion des répondants » et a fourni aux membres du public des renseignements justifiant les questions. Néanmoins, le 30 mai 2014, la Chambre des représentants des États-Unis a voté une loi de crédits qui, si elle est adoptée, transformera l’ACS en une enquête à participation volontaire plutôt qu’obligatoire. Même si des données de bonne qualité pouvaient vraisemblablement être recueillies avec un suivi suffisant, le coût de l’ACS augmenterait considérablement (voir Griffin 2011). Récemment, le Census Bureau a demandé aux organismes fédéraux de fournir une justification législative ou réglementaire pour chaque question, et il est fort possible que certaines questions soient abandonnées (voir http://www.census.gov/acs/www/about_the_survey/acs_content_review/ [November 2014]). Les questions sur les installations de plomberie semblent être de bonnes candidates à l’élimination dans l’ACS, étant donné qu’en 2012 aux États-Unis, seulement 0,4 % des logements n’étaient pas équipés d’une installation de plomberie complète (voir http://factfinder2.census.gov/faces/tableservices/jsf/pages/productview.xhtml?pid=ACS_12_1YR_DP04&prodType=table [November 2014]). Cependant, ce faible pourcentage est concentré dans des régions particulières, comme les réserves habitées par les Autochtones et les régions rurales. En outre, l’élimination de toute question de l’ACS semble être une mesure radicale sans d’abord examiner si d’autres sources pourraient fournir les données.
En fait, les réponses à certaines questions sur le logement du questionnaire de l’ACS pourraient fort vraisemblablement être tirées d’une gamme d’autres sources, annexées au Fichier maître des adresses (FMA) du Census Bureau, et être disponibles en vue de leur inclusion dans l’ACS et d’autres enquêtes qui utilisent le FMA comme base de sondage. D’autres sources comprennent les dossiers administratifs des administrations locales sur les impôts fonciers établis, l’année de la construction et d’autres caractéristiques des propriétés, renseignements qui sont de plus en plus fréquemment compilés par des fournisseurs commerciaux, ce qui réduit la nécessité d’interagir individuellement avec les milliers d’administrations publiques aux États-Unis. Elles comprennent aussi des sources comme Google Street View pour les caractéristiques extérieures des propriétés, les sites Web des agents immobiliers pour la valeur des logements et les caractéristiques intérieures (p. ex. nombre de pièces), les compteurs intelligents pour les coûts des services publics (installés dans certaines régions et dont l’usage se répandra vraisemblablement), et les bases de données sur les prêts hypothécaires détenues par les organismes fédéraux et les vendeurs commerciaux. Les caractéristiques des logements qui changent rarement peuvent aussi être extraites des réponses fournies par les échantillons antérieurs ayant reçu le questionnaire complet du recensement. Les installations de plomberie en sont un parfait exemple - une fois qu’un logement est doté d’une installation de plomberie, celle-ci n’est presque jamais démantelée (même s’il peut arriver qu’elle ne soit pas fonctionnelle).
Ces sources de données de rechange varient en ce qui concerne la facilité d’acquisition et d’évaluation des données, la menace réelle ou perçue qu’elles font peser sur la vie privée et la confidentialité, et la mesure dans laquelle elles couvrent l’entièreté ou la majorité du pays. L’élaboration d’un Fichier maître des adresses et des logements (FMAL) augmenté, qui peut servir l’ACS et d’autres programmes statistiques du Census Bureau, prendra du temps et, pour certains sujets (p. ex. installations de plomberie), il pourrait être nécessaire d’utiliser une version distincte (plus longue) du questionnaire dans des régions géographiques sélectionnées auquel sont ajoutées les questions pertinentes. Tout cela sera complexe et délicat, mais les avantages potentiels à long terme sont considérables. Pour passer à un FMAL augmenté, le Census Bureau peut tirer parti des travaux de l’Office of Policy Development & Research du U.S. Department of Housing and Urban Development pour simplifier le long questionnaire de l’AHS en utilisant d’autres sources de données pour de nombreuses caractéristiques du logement et du quartier en vue de remplacer les questions de l’enquête; voir http://www.huduser.org/portal/datasets/ahs.html#planning [November 2014].
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