2. Contexte théorique et empirique
Natalja Menold
Des substitutions peuvent avoir lieu au cours des tâches que les intervieweurs effectuent avant l'interview. Les intervieweurs 1) créent une base de sondage, par exemple en dressant des listes d'adresses pour les enquêtes; puis, 2) ils cherchent à obtenir la coopération des unités sélectionnées (adresses, logements, ménages) et ils sélectionnent aussi les personnes pour l'interview à partir de ces unités. Enfin, les intervieweurs 3) cherchent à obtenir la coopération des personnes échantillonnées (Groves et coll. 2004). Quand les méthodes d'échantillonnage diffèrent, les tâches qu'effectuent les intervieweurs diffèrent comme il est décrit plus bas (figure 2.1).
La première méthode examinée est celle de l'échantillonnage à partir de registres de personnes (désigné par ERP). Les registres de population officiels au niveau de la personne sont utilisés comme bases de sondage pour l'ERP. La sélection des personnes est effectuée avant l'étape du travail sur le terrain, de sorte que les tâches des intervieweurs se réduisent simplement à obtenir la coopération des personnes échantillonnées (figure 2.1). Dans le cas de l'ERP, les intervieweurs peuvent influer sur la non-réponse (p. ex., Couper et Groves 1992; de Leeuw et Hox 1996; Durrant, Groves, Staetsky et Steele 2010), mais théoriquement parlant, ils n'ont aucune influence sur la base de sondage ni sur la sélection des éléments de l'échantillon. Ce niveau d'effet de l'intervieweur sur la non-représentation dans le cas de l'ERP est illustré par la flèche dans la figure 2.1.
Cependant, comme le montre l'exemple donné par Groves et coll. (2004), les éléments sélectionnés (personnes dans le cas de l'ERP) peuvent différer en ce qui concerne la probabilité d'être contacté par un intervieweur (facilité de prise de contact) et la probabilité d'obtenir la participation à l'enquête après la prise de contact (coopération). Par exemple, il est plus difficile de prendre contact avec les personnes qui habitent les régions urbaines ou celles qui sont jeunes, célibataires, sans enfants, mieux instruites et socialement actives (Stoop 2004). En revanche, les personnes âgées, les femmes, les personnes moins instruites et les personnes isolées socialement refusent plus souvent de coopérer (Dohrenwend et Dohrenwend 1968; Stoop 2004; Williams, Irvine, McGinnis, McMurdo et Crombie 2007). Si des difficultés surviennent lors des tentatives de prise de contact et d'obtention de la coopération des personnes cibles, des substitutions peuvent avoir lieu. Par exemple, Koch (1995) a donné le nombre de substitutions dans une enquête dans laquelle avait été utilisé l'ERP.
La méthode d'échantillonnage suivante est celle de l'échantillonnage à partir de registres d'adresses/de ménages (ERA). Dans le cas de l'ERA, des listes de ménages ou d'adresses sont employées comme bases de sondage. Les ménages ou les adresses sont sélectionnés par les bureaux d'enquêtes avant l'étape du travail sur le terrain. Dans ce cas, les intervieweurs effectuent les tâches deux et trois (voir plus haut) : ils prennent contact avec les unités sélectionnées et sélectionnent les personnes pour l'interview si plus d'une personne admissible vit dans une unité sélectionnée. Les intervieweurs peuvent délibérément s'écarter des règles de sélection aléatoire et avoir ainsi un effet négatif sur l'échantillon sélectionné (figure 2.1). Puisque les intervieweurs ont plus de liberté pour sélectionner les personnes échantillonnées dans le cas de l'ERA que dans celui de l'ERP, on suppose que l'effet d'intervieweur associé aux substitutions est plus important pour l'ERA que pour l'ERP (figure 2.2). En outre, dans le cas de l'ERA, le résultat de la sélection de l'échantillon n'est pas connu d'avance et est, par conséquent, plus difficile à contrôler que dans le cas de l'ERP.
L'échantillonnage non effectué à partir de registres (ENR), lorsque ni des listes de personnes ni des listes d'adresses ou de ménages ne sont disponibles comme bases de sondage, représente la troisième méthode d'échantillonnage. Cette dernière englobe l'échantillonnage par marche aléatoire (p. ex., Arber 2002; ESS Sampling Plans), ainsi que l'établissement de listes d'adresses et l'échantillonnage (LAE). Dans le cas de l'ENR, les intervieweurs produisent eux-mêmes une base de sondage en dressant la liste des adresses dans une région géographique sélectionnée aléatoirement. Les intervieweurs doivent suivre rigoureusement les instructions concernant les procédures de collecte des adresses. Ils effectuent cette tâche en plus de la sélection des personnes à une adresse, comme il est décrit pour l'ERA, et de prendre contact avec les personnes sélectionnées et d'obtenir leur coopération, comme il est décrit pour l'ERP ainsi que l'ERA (figure 2.1). Dans le cas de l'ENR, les intervieweurs peuvent influer non seulement sur la sélection de l'échantillon, mais aussi sur la création de la base de sondage. Un intervieweur peut s'écarter des instructions et ne choisir que les adresses où il s'attend à pouvoir prendre contact avec la personne cible et obtenir sa coopération. Des substitutions sont particulièrement susceptibles d'avoir lieu lorsqu'on utilise une procédure (marche aléatoire) dans laquelle l'intervieweur réalise les interviews à des adresses qu'il choisit dans une région en se conformant à des instructions concernant la collecte des adresses et le chemin à suivre à travers la région. Dans un autre type d'ENR, plus restreint, la liste des adresses dans une région géographique est établie par l'intervieweur, mais la sélection réelle est effectuée par une équipe de coordination (établissement de la liste d'adresses et échantillonnage, LAE). Les adresses sélectionnées sont ensuite assignées à un intervieweur différent qui procède aux interviews. Le degré de liberté de l'intervieweur semble être le même dans le cas de la LAE que dans celui de l'ERA. Cependant, les instructions pour dresser la liste des adresses ou collecter les adresses peuvent être ambiguës dans les deux types d'ENR (Schnell, Hill et Esser 2011). Par conséquent, les intervieweurs ont plus de liberté pour effectuer des substitutions dans le contexte de l'ENR que dans celui de l'ERA (figure 2.2).
Les écarts dans les échantillons nets obtenus, qui sont associés aux écarts par rapport aux règles de sélection aléatoire de l'échantillon (p. ex., substitutions), peuvent être analysés empiriquement au moyen d'une méthode élaborée par Sodeur (1997). Cette méthode consiste à définir une sous-population caractérisée par un paramètre fixe et connu, puis à observer les statistiques représentant ce paramètre dans un sous-échantillon défini de façon correspondante. L'erreur non due à l'observation est d'autant plus forte que la statistique observée s'écarte du paramètre de population. Dans le présent article, nous considérons le ratio hommes-femmes des couples hétérosexuels que l'on sait être un paramètre de population valant 50/50. Dans les limites des fluctuations aléatoires, tout échantillon tiré de la population de couples hétérosexuels devrait produire une proportion d'hommes d'environ 50 %. Des écarts importants par rapport à ce niveau de 50 % indiquent des écarts par rapport aux normes de sélection de l'échantillon, par exemple sous forme de substitutions (voir la section 4.2 pour des précisions).
En utilisant cette méthode, Sodeur (2007) et Hoffmeyer-Zlotnik (2006) ont constaté que les écarts par rapport au ratio hommes-femmes vrai de 50/50 variaient entre les diverses vagues de l'Enquête sociale générale allemande (ALLBUS), qui comprend aussi différentes méthodes d'échantillonnage. Ces auteurs ont constaté que les hommes avec lesquels il est difficile d'entrer en contact sont interviewés moins fréquemment que les femmes (puisque les hommes sont les soutiens de famille des ménages avec enfants). Outre la facilité de prise de contact, les différences de coopération entre les conjoints peuvent jouer un rôle (Hoffmeyer-Zlotnik 2006). Si les conjoints sont à la retraite, la facilité de prendre contact avec l'un et l'autre est la même, mais ils diffèrent sur le plan de la coopération. L'homme à la retraite, maintenant à la maison, se sent responsable de fournir à l'intervieweur l'information sur le ménage (puisqu'il en est le « chef »). La femme peut refuser de participer puisque le mari aime coopérer. Un intervieweur qui prend contact avec ce genre de ménage pourrait interviewer les hommes plutôt que les femmes afin d'éviter les refus (Hoffmeyer-Zlotnik 2006).
Kohler (2007) a observé des écarts plus importants par rapport au ratio hommes-femmes de 50/50 choisi comme paramètre dans les échantillons de type ENR que dans ceux obtenus par d'autres méthodes d'échantillonnage dans six enquêtes transculturelles (Eurobarometer 62.1, European Quality of Life Survey EQLS'03, ESS 2002, ESS 2004, European Value Study 1999, International Social Survey Program, ISSP 2002). Malheureusement, l'effet de la méthode d'échantillonnage observé par Kohler (2007) était particulier à l'enquête. Les échantillons les plus mal conçus échantillons régionaux avec ENR étaient surtout utilisés dans une enquête (EQLS). Les différences observées par Kohler entre une méthode de marche aléatoire et d'autres méthodes d'échantillonnage pourraient être attribuables à des différences entre l'EQLS et les autres enquêtes. D'autres chercheurs (Hoffmeyer-Zlotnik 2006; Souder 1997) ont étudié l'effet des méthodes d'échantillonnage sur l'effet d'intervieweur associé aux substitutions en ne considérant qu'une seule enquête nationale allemande; les résultats de cette étude ne sont donc pas applicables au contexte transculturel. Par conséquent, il est important de se pencher sur la question de la relation entre les méthodes d'échantillonnage et l'effet d'intervieweur associé aux substitutions dans les enquêtes transculturelles. Il importe aussi de prendre en considération d'autres facteurs explicatifs susceptibles d'affecter les substitutions. Les substitutions faites par les intervieweurs peuvent dépendre non seulement des méthodes d'échantillonnage, mais aussi des procédures mises en œuvre sur le terrain qui ont un effet sur la motivation qu'a l'intervieweur de produire des données d'enquête exactes. Par conséquent, les substitutions peuvent varier en fonction de l'organisme qui collecte les données (Hoffmeyer-Zlotnik 2006; Sodeur 1997; 2007) ou des contrôles utilisés durant une enquête (Kohler 2007). Les contrôles impliquent qu'un élément de l'échantillon est recontacté pour confirmer le résultat produit par un intervieweur. En plus des contrôles, les modes de rémunération des intervieweurs peuvent influer sur leur rendement. Si les intervieweurs sont rémunérés par interview achevée, ils assument les risques de coûts élevés associés aux longues distances entre les adresses sélectionnées, aux nombreuses tentatives de prise de contact ou à la longueur de l'interview (Sodeur 2007). Par conséquent, un changement d'organisme de collecte des données, de procédures de contrôle et de mode de rémunération doit être envisagé lorsqu'on analyse l'effet d'intervieweur associé aux substitutions. Outre ces facteurs, il est intéressant de savoir comment ces effets d'intervieweur varient au cours du temps. Par exemple, la prise en considération du temps dans un contexte transculturel permet de déterminer plus facilement si cet effet d'intervieweur est propre à un pays. Un effet d'intervieweur propre à un pays doit être stable dans le pays en question au cours de différentes vagues de l'enquête, même si la méthode d'échantillonnage a changé.
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