I. Introduction
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Les gens réagissent-ils à un licenciement qui touche la famille en accroissant leur revenu du travail et, si oui, quelle est l'ampleur de cette réaction? Comme ce qui se produit au niveau de la famille détermine au plus haut point le bien-être des personnes, il est essentiel, pour comprendre à fond les conséquences des chocs de revenu du travail sur le plan du bien-être, de voir dans quelle mesure les membres de la famille stabilisent le revenu collectif en cas de licenciement. Il reste que, bien qu'une abondance de données empiriques ait montré qu'une perte d'emploi se solde à long terme par une perte individuelle de revenu du travail (Ruhm, 1991; Jacobson, LaLonde et Sullivan, 1993; Stevens, 1997; Morissette, Zhang et Frenette, 2007), relativement peu d'études ont été consacrées à ces questions.
Une exception digne de mention est Stephens (2002) qui chiffre la réaction en offre de travail des épouses à la perte d'emploi des époux. S'appuyant sur des données américaines (de la Panel Study of Income Dynamics [PSID, ou étude par panel sur la dynamique du revenu]) pour la période de 1968 à 1992, cet auteur laisse entendre que, cinq ans après la perte d'emploi, l'augmentation des heures de travail de l'épouse compense à 30 % environ la perte de revenu du travail de l'époux.
Ces chiffres répandent un nouvel éclairage sur le degré de compensation, par l'augmentation de l'offre de travail des épouses, du recul salarial des époux ayant perdu leur emploi dans les années 1970 et 1980 aux États-Unis, mais on ignore si ces données sont généralisables et valent aussi pour d'autres pays industrialisés ou d'autres périodes. Il y a tout lieu de croire en particulier que ces données pourraient surestimer le degré actuel de progression salariale des épouses en réaction au licenciement des époux.
Une des raisons serait que le comportement d'offre de travail des femmes a nettement évolué au cours des deux dernières décennies. Des données récentes semblent indiquer que cette offre est devenue bien moins sensible au salaire tant des épouses que des époux dans les années 1990 que dans les années 1980 (Blau et Kahn, 2005). Comme les femmes ont proportionnellement été de plus en plus nombreuses à entrer sur le marché du travail et à se mettre à travailler à plein temps dans les deux dernières décennies, moins d'entre elles sont aujourd'hui capables d'augmenter leurs heures de travail à la limite extensive (en entrant sur le marché du travail) ou intensive (en accroissant leurs heures une fois en activité sur le marché du travail) en réaction à une perte de revenu du travail chez les maris. Moins d'entre elles pourraient donc être en mesure d'accroître leur offre de travail en réaction à la perte d'emploi du mari. Comme les risques de divorce se sont largement accrus au cours des trois dernières décennies et que l'attitude des femmes a aussi changé à l'égard de la famille et du travail, un certain nombre de femmes pourraient être enclines à adopter dans ce domaine un comportement qui demeure relativement indépendant des résultats professionnels du mari. Tous ces facteurs font voir que les femmes auraient moins réagi dans leur offre de travail à la perte d'emploi du mari dans les années 1990 que dans les années 1970 et 1980. Si la progression salariale des femmes ces quelques dernières décennies n'est pas là pour compenser cette éventuelle réaction réduite en offre de travail, l'implication serait que leurs gains annuels auraient moins compensé la perte de revenu du travail par licenciement du mari dans les années 1990 que dans les années 1970 et 1980.
À l'inverse, on peut concevoir que les familles s'adaptent de nos jours au licenciement dont sont victimes les époux non seulement par un changement d'offre de travail des épouses, mais aussi par un accroissement des heures de travail des enfants en âge de travailler. Comme une proportion croissante de jeunes ont retardé leur départ du foyer familial ces dernières années (Card et Lemieux, 1997), les familles pourraient a priori réagir au licenciement de l'époux en partie par une augmentation du revenu du travail des jeunes. Précisons cependant que, comme bien des adolescents et des jeunes adultes sont aux études à plein temps et ne peuvent se consacrer outre mesure au travail rémunéré, on ne sait au juste s'ils vont travailler davantage dans une telle situation. Il faudra pousser la recherche à ce sujet.
Si l'évolution de l'offre de travail des femmes et de la situation des jeunes dans le ménage est venue peut-être modifier la réaction des familles au licenciement, l'ample montée en proportion de la population non mariée dans les deux dernières décennies a accru l'importance relative des ménages où on ne peut compter sur un quelconque « effet de travailleur supplémentaire ». En 2005, 34 % de toutes les unités familiales au pays étaient formées de personnes seules comparativement à 27 % seulement en 1980 1 . Cette évolution de la structure familiale soulève une question de taille : comment les pertes de revenu du travail des personnes seules se comparent-elles à celles des gens mariés?
Il pourrait y avoir des différences pour un certain nombre de raisons. Comme les personnes seules sont sans doute géographiquement plus mobiles que les gens mariés, elles pourraient plus fréquemment, après la perte d'un emploi, tirer parti d'offres d'emploi favorables sur d'autres marchés du travail locaux. Leurs pertes de revenu du travail seraient alors inférieures à celles des gens mariés après une perte d'emploi. Un autre facteur serait que, ayant moins en patrimoine ou richesse que les seconds, les premiers pourraient se mettre plus intensément en quête d'un nouvel emploi après un licenciement. De la sorte, les personnes seules pourraient écourter leur période de chômage et donc atténuer leur perte de revenu du travail à court terme. Par ailleurs, elles pourraient être tentées d'accepter des offres salariales inférieures, ce qui alourdirait à long terme cette perte de revenu du travail par rapport à celles qu'essuient les gens mariés déplacés.
Et même si la perte salariale à long terme des gens mariés et de personnes seules était la même et qu'aucun « effet de travailleur supplémentaire » n'était observé dans le cas des familles, la seule présence d'un second soutien dans bien des familles indiquerait que, en revenu relatif, les chocs causés par un licenciement seraient bien moindres pour les familles que pour les personnes seules. Il s'ensuivrait la possibilité que la perte d'un emploi accentue l'instabilité du revenu bien plus dans le cas des personnes seules que dans celui des familles. Bien que, dans des études récentes, on se soit demandé si les pertes d'emplois pourraient en partie expliquer que l'instabilité du revenu du travail se soit aggravée comme phénomène aux États-Unis (Stevens, 2001), la question de savoir si les chocs provoqués par un licenciement entraînent des chocs en revenu relatif — et donc un accroissement de l'instabilité du revenu — d'une ampleur qui varie selon les types de ménages n'a guère reçu d'attention.
Notre propos est double. Vu l'évolution de l'offre de travail des femmes et de la situation des jeunes dans le ménage que nous avons évoquée, nous voudrons d'abord présenter des données récentes sur l'éventuelle augmentation des gains des épouses et des enfants en âge de travailler en réaction au licenciement des époux. Nous utiliserons à cette fin un vaste ensemble de données longitudinales canadiennes pour la période de 1987 à 2001. Ce fonds d'information s'appuie sur les dossiers fiscaux et renferme donc des indications assez précises sur les gains annuels des maris, des femmes et des adolescents; il livre également une information décrivant fidèlement les prestations d'assurance-emploi qui vont aux membres de la famille et l'impôt sur le revenu que versent ceux-ci, d'où la possibilité pour nous d'évaluer les pertes de revenu (avant et après impôt) que subissent les familles à la suite d'un licenciement.
En second lieu, nous désirons comparer les pertes à long terme de revenu du travail des maris licenciés à ceux des personnes seules. Nous estimons ainsi les conséquences des licenciements sur un type de ménages de plus en plus important où on ne peut compter sur la présence d'un second soutien. Ce faisant, nous comparons en ordre de grandeur les pertes de revenu (avant et après impôt) des familles où le mari a été licencié, d'une part, et des hommes seuls, d'autre part. Nous pouvons donc chiffrer l'ampleur des chocs en revenu relatif pour les deux groupes dans une perspective à long terme.
Résumons nos principales conclusions. D'abord, nous ne relevons pour ainsi dire pas d'indices d'une augmentation des gains des jeunes en réaction au licenciement de leur père, ni d'un « effet de travailleur supplémentaire » chez les épouses au Canada dans l'ensemble. Nous constatons toutefois que, dans le cas des familles sans enfants en âge de travailler, les gains de la femme ont augmenté dans les années 1990 à la suite du licenciement du mari. Nos estimations relatives à ce groupe de familles impliquent que, cinq ans après le licenciement de l'époux, l'accroissement du revenu du travail de l'épouse compensait à 22 % en gros la perte de revenu d'emploi essuyée par celui-ci.
En second lieu, nous montrons que les maris et les hommes seuls licenciés subissent à peu près les mêmes pertes de revenu du travail à long terme. Nous constatons également que les familles où le mari est licencié ont une même perte de revenu avant et après impôt si on les compare aux hommes seuls. Il reste que, comme ces derniers jouissent d'un revenu bien moindre après impôt avant d'être licenciés, ils finissent par subir en revenu relatif un bien plus grand choc que les familles où l'époux est licencié. Ainsi, on a l'impression que l'instabilité du revenu créée par le licenciement d'hommes d'âge adulte est bien plus accentuée dans le cas des hommes seuls que dans celui des familles victimes de licenciement du mari.
1 . Ces chiffres sont tirés du tableau 202-0401 de CANSIM.
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