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  1. Introduction
  2. Commerce et investissement étranger direct dans le contexte canadien
  3. Sources et description des données
  4. Approche de modélisation
  5. Résultats
  6. Conclusion

1   Introduction

Le commerce et l'investissement étranger direct (IED) sont des éléments fondamentaux du processus de mondialisation. Au cours des 50 dernières années, les défenseurs d'une plus grande libéralisation des échanges et de l'IED ont soutenu que la suppression des obstacles à ces deux activités (par exemple, en abaissant les taux tarifaires ou en réduisant le nombre de restrictions visant le contrôle étranger) stimule la croissance économique. La notion, sous-tendue par des données internationales, qu'une plus grande ouverture est positivement associée à la croissance fait maintenant l'objet d'un consensus général dans la documentation macroéconomique (cependant, voir Rodriguez et Rodrik, 2001 et Billmeier et Nannicini, 2009 pour des points de vue divergents). Plus récemment, le débat a été repris dans la documentation microéconomique, où les chercheurs essaient de comprendre comment la participation aux marchés des exportations et le contrôle étranger sont liés à la performance des entreprises. Après la publication de l'article novateur de Bernard et Jensen (1995) sur les exportations dans les divers établissements manufacturiers aux États-Unis, de nombreux travaux de recherche ont été réalisés en s'appuyant sur de nouveaux fichiers de microdonnées pour comparer les niveaux de productivité des établissements exportateurs et non exportateurs, et les niveaux de productivité des établissements sous contrôle étranger et sous contrôle national (voir Lipsey, 2004; Lopez, 2005; Greenaway et Kneller, 2007 et Wagner 2007 pour un examen complet de cette documentation). À part quelques exceptions, ces travaux montrent que les établissements exportateurs et ceux sous contrôle étranger sont significativement plus productifs, mais le sens de la relation de cause à effet entre l'internationalisation et la productivité continue de susciter des débats.

Un grand nombre de ces études empiriques décrivent aussi d'importantes différences quant aux effets des exportations et de l'IED sur d'autres mesures de productivité à l'échelle de l'établissement. En particulier, de plus en plus d'attention est accordée à la présence d'un avantage salarial associé à l'exportation et au contrôle étranger. Dans les pays développés, Bernard et Jensen (1999) estiment que les exportateurs américains payent, en moyenne, des salaires 9,3 % plus élevés que ceux versés par les établissements non exportateurs. Chez les fabricants allemands, Arnold et Hussinger (2005) observent un avantage salarial de 25 % lié à l'exportation. De même, Heyman, Sjoholm et Tingvall (2007) signalent un avantage salarial de 20 % lié au contrôle étranger dans l'ensemble des entreprises suédoises. Dans le cas des pays en développement, l'étendue des estimations des écarts salariaux est encore plus grande (voir Aw et Batra 1999 pour les données concernant Taïwan, Hahn 2004 pour la Corée, Alvarez et Lopez 2005 pour le Chili, Van Biesebroeck 2005 pour l'Afrique subsaharienne, et Flanagan 2006 pour des estimations concernant d'autres pays en développement).

La question que soulèvent ces résultats est celle de savoir pourquoi les établissements exportateurs et sous contrôle étranger offrent des salaires plus élevés à leurs travailleurs que les établissements non exportateurs et sous contrôle canadien. D'une part, la situation pourrait tenir aux caractéristiques des établissements. Par exemple, il se pourrait que les exportateurs et les établissements sous contrôle étranger aient tendance à être plus grands, et la taille est positivement associée à la rémunération (Brown et Medoff, 1989; Troske, 1999). Ou bien, comme le suggère Lipsey (2004), les établissements sous contrôle étranger pourraient être tenus de payer des salaires plus élevés à cause de la réglementation dans le pays hôte, ou pour prévenir – ou du moins réduire – des fuites de technologie exclusive dues au roulement des travailleurs (voir aussi Fosfuri, Motta et Ronde, 2001). D'autre part, un exportateur (ou un établissement sous contrôle étranger) pourrait offrir des salaires plus élevés parce qu'il emploie des travailleurs plus compétents. Autrement dit, le fait de recruter des travailleurs possédant un ensemble différent de caractéristiques individuelles (âge, niveau d'études, etc.) pourrait aussi être un déterminant clé de la rémunération.

L'objectif du présent document est de rendre compte de l'existence d'un avantage salarial lié à l'exportation et au contrôle étranger au Canada et de déterminer si ces avantages salariaux sont attribuables ou non à des différences dans les caractéristiques des établissements ou dans la qualité de la main-d'oeuvre. Autant qu'il est possible de le savoir, aucune étude n'a abordé ces questions simultanément dans le contexte canadien. L'analyse est effectuée en élaborant un nouvel ensemble de données sur les employeurs et les employés qui regroupe des renseignements détaillés sur les établissements manufacturiers et les caractéristiques de leurs travailleurs. Une deuxième contribution du document tient au fait que l'on y examine les différences régionales dans les avantages salariaux liés à l'exportation et au contrôle étranger.

La présentation du document est la suivante. À la section 2, l'évolution de la politique canadienne en matière de commerce et d'IED est brièvement décrite et la documentation pertinente est passée en revue. Puis, à la section 3, une description des données utilisées pour l'analyse est présentée puis, un examen des spécifications des modèles suit à la section 4. À la section 5, on présente les résultats empiriques et enfin, à la dernière section, on présente les conclusions principales de l'étude.

2   Commerce et investissement étranger direct dans lecontexte canadien

En ce qui concerne le commerce et l'investissement étranger direct (IED), les politiques canadiennes ont subi plusieurs changements au cours des 40 dernières années. En 1973-1974, la mise en application de la Loi sur l'examen de l'investissement étranger (LEIE) a donné lieu à la mise en place d'un cadre réglementaire plus rigoureux en vertu duquel les investissements (supérieurs à un seuil donné) des entreprises étrangères devaient être surveillés, évalués et approuvés par l'administration fédérale. La part des actifs et des recettes contrôlés par des entreprises étrangères a généralement diminué au cours de la décennie qui a suivi l'adoption de la LEIE (Baldwin et Gellatly, 2005). Cette tendance s'est renversée au milieu des années 1980, après le passage à la Loi sur Investissement Canada, qui relâchait les contraintes réglementaires afin d'attirer des investissements étrangers, reconnaissant que ceux-ci offraient d'importants avantages économiques. L'entrée en vigueur de l'Accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis (1989) et, subséquemment de l'Accord de libre-échange nord-américain (1994) a libéralisé encore davantage le régime réglementaire, ce qui s'est traduit par une hausse du volume des échanges et un accroissement des parts d'actifs et de recettes sous contrôle étranger jusqu'à la fin des années 1990 (Globerman et Shapiro, 1999; Baldwin et Gellatly, 2005).

Baldwin et Gu (2003) ont examiné l'effet qu'ont eu ces changements sur les liens entre les exportations et la productivité à l'échelle de l'établissement au Canada. Ils ont constaté l'existence d'importantes différences de productivité entre les exportateurs et les non exportateurs, les établissements les plus productifs choisissant habituellement d'eux-mêmes d'entrer sur les marchés de l'exportation, quoiqu'un certain effet d'apprentissage par l'exportation existe aussi. Gu et Sawchuk (2006) ont également constaté qu'une plus forte intégration favorisait la croissance de la productivité dans le secteur de la fabrication. Fait peut-être plus intéressant encore, ils soutiennent que les avantages de l'intégration économique ne sont pas répartis de manière uniforme entre les régions, l'Ontario ayant, en particulier, bénéficié le plus du contexte de libéralisation postérieure à l'Accord de libre-échange en ce qui concerne la croissance de la productivité à l'échelle de l'établissement. En outre, bien que les preuves qu'ils avancent soient fondées sur l'analyse de données à l'échelle de l'établissement (tirées de l'Enquête annuelle des manufactures) sans utiliser de contrôles pour les caractéristiques des travailleurs, Gu et Sawchuk laissent entendre qu'une partie de ces gains de productivité ont été transférés aux travailleurs sous forme de salaires plus élevés.

Globerman et coll. (1994) étudient les différences de productivité et de rémunération entre les établissements sous contrôle étranger et sous contrôle canadien. En se servant d'un échantillon tiré du Recensement des manufactures de 1986, ils constatent que les établissements sous contrôle étranger versent à leurs travailleurs des salaires plus élevés que les établissements sous contrôle canadien, mais que ces avantages salariaux ont tendance à disparaître quand on tient compte de l'efficacité du capital et de la taille de l'établissement. Cette étude met à jour et prolonge cette analyse en ajoutant des variables de contrôle : i) pour des caractéristiques supplémentaires des établissements, y compris le statut d'exportation et ii) les caractéristiques des employés travaillant dans ces établissements. Cette étude offre également une perspective spatiale en examinant les différences d'avantages salariaux liés à l'exportation ainsi qu'au contrôle étranger entre les régions, étant donné les différences de structures industrielles, de caractéristiques de la population active et de niveaux d'intégration aux marchés internationaux.

3   Sources et description des données

L'ensemble de données sur les employeurs et les employés utilisé pour la présente analyse est construit à partir de deux sources de microdonnées. La première est l'Enquête annuelle des manufactures (EAM) de 1999, qui a pour champ d'observation tous les établissements s'adonnant principalement à des activités de fabrication au Canada. L'EAM est réalisée auprès d'environ 35 000 établissements répartis dans les diverses régions du pays et comprend trois questionnaires, à savoir le questionnaire complet, le questionnaire abrégé et le questionnaire sur le siège social. Le questionnaire complet de l'EAM fournit les données les plus détaillées à l'échelle de l'établissement, dont des renseignements sur les livraisons de biens, les stocks, les achats de matériaux, la main-d'oeuvre, les salaires et traitements, et d'autres coûts liés à la production de chaque établissement. Il fournit aussi des renseignements sur l'activité commerciale principale de chaque établissement, information qui est utilisée pour attribuer à l'établissement l'un des 236 codes d'industrie à quatre chiffres de la Classification type des industries (CTI), ainsi que sur son emplacement géographique. Le questionnaire abrégé est habituellement envoyé aux entreprises plus petites afin de réduire le fardeau de réponse. Comme il ne fournit pas d'information sur la destination des livraisons (c.-à-d. des exportations), les établissements qui reçoivent le questionnaire abrégé ont été supprimés de l'échantillon de l'EAM pour les besoins de la présente étude. Le questionnaire sur le siège social a pour objet de recueillir des données sur les opérations, les fonctions administratives et les achats de services des sièges sociaux seulement. Les établissements qui ont produit une déclaration à titre de sièges sociaux ont également été éliminés de l'échantillon 1 . Cela laisse pour l'analyse près de 13 000 établissements manufacturiers de l'échantillon initial de l'EAM. On utilise le Système d'information géographique pour produire les coordonnées du point représentatif (centroïde) de chaque polygone représentant le code postal de chaque établissement 2 . Une fois qu'elles sont créées, les coordonnées XY sont utilisées pour situer les établissements manufacturiers à l'échelle du secteur de recensement ou de la subdivision de recensement en vue de les mettre en correspondance avec les travailleurs tirés du fichier du recensement.

La deuxième source de données est le questionnaire complet du Recensement de la population de 2001, qui a été envoyé à un ménage canadien sur cinq. Il contient des renseignements sur chaque membre du ménage, y compris l'âge, le sexe, le niveau d'études, la citoyenneté et le statut d'immigrant. Il contient aussi des renseignements détaillés sur les activités sur le marché du travail des personnes de 15 ans et plus, dont le nombre d'heures travaillées, la nature générale des activités menées dans l'établissement où la personne a travaillé, information qui est utilisée pour affecter la personne à une industrie, et le lieu de travail de la personne. Les codes d'industrie fondés sur le recensement sont équivalents aux codes à trois chiffres de la CTI. Pour les activités de fabrication, il existe 110 de ces codes d'industrie. En 2001, quelque 359 000 personnes comprises dans l'échantillon du recensement sur le cinquième de la population étaient employées dans des industries de fabrication, et avaient une rémunération annuelle d'au moins 1 200 $ 3 . Les renseignements sur le lieu de travail des personnes travaillant dans les régions métropolitaines et certaines agglomérations de recensement sont accessibles à l'échelle du secteur de recensement; sinon, le lieu de travail est défini à l'échelle de la subdivision de recensement.

Lorsque les codes d'industrie et de géographie sont normalisés entre les deux fichiers de données, une mise en correspondance probabiliste des enregistrements de travailleurs fondés sur le recensement aux établissements synthétiques dérivés de l'EAM est effectuée pour créer l'ensemble de données sur les employeurs et les employés 4 . Il s'agit d'une mise en correspondance probabiliste ex post comparable à un modèle d'appariement défini comme étant :  Image. Ici, la mise en correspondance du travailleur w et de l'établissement p est une fonction de la cellule industrie-géographie réelle du travailleur (cwij) et de la cellule industrie-géographie réelle de l'établissement (cpij), où l'indice i désigne l'industrie et l'indice j, l'emplacement. Image et Image sont les termes d'erreur à l'échelle industrie-géographie décrivant la nature probabiliste de la mise en correspondance. Essentiellement, l'on peut par conséquent considérer l'algorithme de mise en correspondance comme la superposition des travailleurs individuels à un établissement synthétique en se basant sur la probabilité qu'ils aient en commun les mêmes cellules industrie-géographie. Comme d'autres auteurs employant les mêmes techniques de mise en correspondance l'ont fait remarquer (voir Troske, 1998 et Moretti, 2004), il est important de souligner qu'il s'agit d'une technique de mise en correspondance probabiliste indirecte, dont la validité dépend du fait que les travailleurs sont ou non mis en correspondance avec les cellules industrie-géographie correctes. Cette question ainsi que les détails procéduraux concernant l'exercice de mise en correspondance proprement dit et la méthode d'imputation utilisée pour créer les établissements synthétiques sont abordés plus en détail dans un document connexe (voir Breau et Rigby, 2010). En dernière analyse, 79 062 personnes ont été mises en correspondance avec 4 713 établissements manufacturiers synthétiques dans l'ensemble du Canada.

Le tableau 1 donne une comparaison de l'ensemble de données sur les employeurs et les employés à l'échantillon de l'EAM en ce qui concerne la répartition des établissements entre les catégories d'exportateurs ou de non exportateurs et les catégories de contrôles étrangers ou de contrôles canadiens. La représentativité de la mise en concordance probabiliste est frappante : 57 % d'établissements de l'ensemble de données employeurs-employés sont des exportateurs comparativement à 59 % des établissements de l'échantillon de l'EAM, tandis que la part d'établissements sous contrôle étranger par opposition à ceux sous contrôle canadien est exactement la même dans les deux échantillons. La plupart des établissements (77,2 %) sont des établissements sous contrôle canadien, et les autres (22,8 %) sont sous contrôle étranger. L'importance relative des exportateurs et des établissements sous contrôle étranger pour ce qui est des parts globales de l'effectif et de la production (c.-à-d. la valeur des livraisons) est également présentée au tableau 1. Les établissements qui exportent représentent environ 80 % du total de l'effectif et de la production; quoique moins nombreux, les établissements sous contrôle étranger représentent environ 40 % de l'effectif total et environ 55 % de la production.

Il existe également des variations considérables selon l'industrie et selon la région des parts de l'effectif et de la production sous le contrôle de multinationales étrangères, ainsi que des écarts entre les ratios moyens d'intensité des exportations (c.-à-d. le ratio des exportations aux livraisons). Pour illustrer les variations entre les divers secteurs manufacturiers de l'économie canadienne, on adopte dans le présent document une classification industrielle agrégée employée par l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) pour examiner la composition des exportations internationales (OCDE, 1987, 1992). Les industries manufacturières sont regroupées en cinq catégories : industries à forte intensité de ressources naturelles (p. ex. aliments, fonderie et affinage); industries à forte intensité de main-d'oeuvre (p. ex. textiles, habillement, meubles, produits métalliques); industries à fortes économies d'échelle (p. ex. pâtes et papier, fer et acier, véhicules automobiles, produits chimiques industriels); industries à produits différenciés (p. ex. machines et matériel divers, appareils électroménagers, produits électriques, jouets, articles de sport), et industries à vocation scientifique (p. ex. produits pharmaceutiques, aéronefs, matériel de télécommunications, instruments scientifiques). Ces groupes sont définis en se basant sur le principal facteur affectant la compétitivité de chaque activité. Pour le secteur à forte intensité de ressources, le principal facteur affectant la compétitivité est l'accès aux ressources naturelles. Les coûts de la main-d'oeuvre sont un déterminant de la compétitivité dans le secteur à forte intensité de main-d'oeuvre, et la longueur des campagnes de production l'est dans le secteur à fortes économies d'échelle. Dans le secteur à produits différenciés, l'adaptation de la production à des caractéristiques particulières de la demande est le principal facteur affectant la compétitivité, tandis que dans le secteur à vocation scientifique, il s'agit de l'application rapide des nouvelles découvertes scientifiques. Cette classification a été appliquée par Baldwin et Rafiquzzaman (1994) pour étudier l'évolution structurelle des industries au Canada et, depuis, elle a été utilisée à grande échelle dans des études fondées sur des données à l'échelle de l'établissement provenant de l'EAM 5 .

Les multinationales étrangères contrôlent les parts les plus importantes de l'effectif et de la production dans les industries à économies d'échelle et à produits différenciés (voir le tableau 2). Évidemment, ces deux secteurs industriels affichent aussi les intensités moyennes d'exportation les plus élevées, puisque les établissements sous contrôle étranger représentent une part importante des exportations du secteur canadien de la fabrication. Les industries à vocation scientifique affichent aussi des niveaux élevés de contrôle étranger et d'intensité des exportations, et sont suivies par les industries à forte intensité de ressources naturelles et les industries à forte intensité de main-d'oeuvre.

C'est de loin en Ontario que la part régionale de marché sous contrôle de multinationales étrangères est la plus grande. C'est là aussi que le ratio moyen d'intensité des exportations est le plus élevé. Pour ce qui est de la structure industrielle, on retrouve en Ontario quelques-unes des plus importantes concentrations d'activités de fabrication à fortes économies d'échelle, à produits différenciés et à vocation scientifique. Viennent ensuite les provinces des Prairies, la Colombie-Britannique, le Québec et les provinces de l'Atlantique en ce qui concerne les parts de la production sous contrôle étranger.

Les différences dans les caractéristiques clés des établissements et des travailleurs entre les exportateurs et les non exportateurs ainsi qu'entre les établissements sous contrôle étranger et sous contrôle canadien sont présentées au tableau 3. En moyenne, les exportateurs ont tendance à être de plus grande taille, à être plus productifs, à verser des salaires plus élevés (plus de détails à ce sujet plus loin), à être plus capitalistiques et à être plus susceptibles de faire partie d'une entreprise à établissements multiples que les non exportateurs. Les travailleurs des établissements exportateurs sont un peu plus âgés, plus instruits et plus susceptibles d'être des hommes, des immigrants, des non-membres d'une minorité visible et des employés à temps plein que ceux des établissements non exportateurs. Comparativement aux établissements sous contrôle canadien, les établissements sous contrôle étranger ont tendance à être de plus grande taille, plus productifs et plus capitalistiques. En outre, sauf en ce qui concerne la variable du statut d'immigrant, on constate des différences entre les caractéristiques des travailleurs des établissements sous contrôle étranger et sous contrôle canadien.

Les différences de rémunération observées selon les catégories d'établissement sont particulièrement intéressantes : la rémunération est, dans l'ensemble, 20 % plus élevée dans les établissements exportateurs que dans les établissements non exportateurs et 36 % plus élevée dans les établissements sous contrôle étranger que dans ceux sous contrôle canadien. Toutefois, l'importance de ces avantages salariaux varie considérablement selon l'industrie et selon la région (voir le tableau 4). La différence de rémunération moyenne entre les établissements exportateurs et les établissements non exportateurs est nettement plus importante dans les industries à économies d'échelle que dans les autres industries manufacturières. Cette différence est la plus prononcée au Québec, même si le ratio moyen des exportations aux livraisons est plus faible dans cette province que dans d'autres régions. Le ratio de la rémunération moyenne dans les établissements sous contrôle étranger à la rémunération moyenne dans les établissements sous contrôle canadien le plus élevé est observé pour les industries à forte intensité de ressources naturelles et celles à vocation scientifique; pour ce qui est des différences interrégionales, le ratio le plus élevé s'observe pour le Québec et pour les Prairies, puis pour la Colombie-Britannique, les provinces de l'Atlantique et l'Ontario.

Les avantages salariaux observés dans les établissements exportateurs et sous contrôle étranger peuvent être dus à une série de facteurs. Il a été soutenu auparavant que les grands établissements offrent habituellement une rémunération plus élevée à leurs travailleurs que les établissements plus petits. De même, les travailleurs ayant un haut niveau d'études gagnent, en moyenne, un salaire plus élevé que les travailleurs moins instruits, de sorte que les établissements employant un nombre élevé de travailleurs ayant un haut niveau d'études devraient en principe payer des salaires généralement plus élevés. La section qui suit décrit l'approche empirique adoptée dans le présent document pour explorer ces questions plus en détail.

4   Approche de modélisation

Après avoir indiqué qu'il existe d'importants écarts salariaux entre les établissements exportateurs et non exportateurs et entre les établissements sous contrôle étranger et sous contrôle canadien, l'étape suivante consiste à examiner de plus près l'importance de ces avantages salariaux après avoir tenu compte d'un ensemble de variables de contrôle correspondant à d'autres caractéristiques des établissements et des travailleurs. L'analyse a pour point de départ une équation du logarithme de la rémunération spécifiée sous la forme : 

(1)
Image

i est l'indice désignant les travailleurs individuels employés dans l'établissement j. La variable dépendante Image représente le salaire et les traitements moyens par travailleur, définis simplement comme le total annuel des salaires et traitements versés par l'établissement j, divisé par le nombre de travailleurs dans l'établissement j. EXPORTij est une variable binaire traduisant le statut d'exportateur de l'établissement j (=1 si l'établissement exporte sur les marchés internationaux, 0 autrement), et ÉTRANGERij est une variable binaire traduisant le statut de contrôle étranger de l'établissement j (=1 si l'établissement est sous contrôle étranger, 0 autrement) 6 . ÉTABLISSEMENTSij est un vecteur de variables de contrôle reflétant d'autres caractéristiques à l'échelle de l'établissement. Ces variables comprennent le logarithme de la taille de chaque établissement (c.-à-d. basée sur l'effectif total), le logarithme du ratio du capital au travail 7 , une variable binaire indiquant si l'établissement j fait partie ou non d'une entreprise à établissements multiples, et une variable binaire indiquant l'« effet citadin » des établissements situés dans les régions métropolitaines 8 . Il existe une abondante documentation empirique montrant que les personnes qui travaillent dans les régions urbaines sont habituellement mieux payées que les autres (voir Glaeser et Maré, 2001; Wheeler, 2001; Yankow, 2006; Combes, Duranton et Gobillon, 2008; Lehmer et Moller, 2010 et Beckstead et coll., 2010). Image est un vecteur de variables de contrôle reflétant les caractéristiques moyennes des travailleurs à l'échelle de l'établissement. Sont inclus comme variables de contrôle le logarithme de l'âge moyen des travailleurs d'un établissement, le logarithme du niveau moyen d'études des travailleurs (c.-à-d. mesuré en nombre total d'années de scolarité) et le pourcentage de travailleurs i de l'établissement j qui sont des hommes, des non-membres d'une minorité visible et des immigrants récents. Dans ce cas, l'estimation du coefficient β1 représente l'avantage salarial lié à l'exportation; cette estimation indique l'écart en pourcentage entre le salaire moyen que versent les exportateurs à leurs travailleurs et celui que versent les établissements non exportateurs. L'avantage salarial lié au contrôle étranger est donné par l'estimation du coefficient β2.

L'équation (1) est donc estimée sur l'ensemble des établissements en utilisant les moyennes ou les pourcentages, à l'échelle de l'établissement, des salaires ainsi que des caractéristiques des établissements et des travailleurs. Sous cette forme, le modèle ne reflète pas entièrement l'hétérogénéité qui existe entre les travailleurs individuels. Pour cela, l'équation (1) est de nouveau estimée sous la forme : 

(2)
Image

où la variable dépendante (SALij) représente la rémunération annuelle du travailleur i dans l'établissement j, et où TRAVAILLEURSij représente chaque attribut personnel réel des travailleurs individuels. Autrement dit, l'âge, le niveau d'études, le sexe, la race et le statut d'immigrant individuels.

Les deux modèles sont estimés en utilisant les moindres carrés ordinaires et l'estimateur sandwich de Huber-White pour produire des estimations de variance robustes (White, 1980). L'équation (2), qui est estimée sur l'ensemble des travailleurs individuels, comprend l'emploi des poids à l'échelle de la personne pour projeter l'information provenant de l'échantillon du recensement, fondé sur un cinquième de la population, à la population complète, ainsi que de variables de contrôle pour tenir compte du groupement éventuel à l'échelle de l'établissement étant donné que plusieurs travailleurs peuvent être mis en correspondance avec le même établissement (Moulton, 1986).

5   Résultats

Les résultats de l'estimation de l'équation de la rémunération à l'échelle de l'établissement (équation (1) sont présentés au tableau 5. Le modèle 1 de la partie (A) est la spécification la plus simple, dans laquelle les seules variables incluses sont les variables indicatrices pour l'exportation et le contrôle étranger. Les estimations des coefficients des deux variables sont significatives au seuil de signification de 0,05 et concordent avec les résultats présentés au tableau 4. En moyenne, les salaires sont environ 14 % plus élevés dans les établissements exportateurs que dans les établissements non exportateurs. Les salaires dans les établissements sous contrôle étranger sont, en moyenne, 30 % plus élevés que dans les établissements sous contrôle canadien.

Le modèle 2 comprend les caractéristiques supplémentaires à l'échelle de l'établissement dont on pense qu'elles ont aussi une influence sur les salaires. Comparativement au modèle 1, l'ajout de variables de contrôle pour la taille de l'établissement, le ratio du capital au travail, le statut d'entreprise à établissements multiples et le statut de région métropolitaine réduit considérablement les différences salariales liées à l'exportation et au contrôle étranger : l'avantage salarial lié à l'exportation se réduit à 6 %, tandis que l'avantage salarial lié au contrôle étranger tombe à 19 %. Autrement dit, la plupart des avantages salariaux liés à l'exportation et au contrôle étranger peuvent être attribués à des différences dans d'autres caractéristiques à l'échelle de l'établissement, en particulier la taille de l'établissement et l'intensité du capital 9 . L'avantage salarial lié à la taille de l'établissement employeur est positif et significatif, l'estimation du coefficient du logarithme de l'emploi étant de 0,057, tandis que celle du coefficient du ratio du capital au travail est de 0,098. Les établissements qui font partie d'une entreprise à établissements multiples offrent aussi, en moyenne, des salaires plus élevés, de même que ceux établis dans les régions métropolitaines. Ces résultats correspondent à ceux d'études empiriques antérieures.

Dans le modèle 3, les estimations présentées comprennent des variables de contrôle pour les caractéristiques moyennes des travailleurs à l'échelle de l'établissement. La valeur du R-carré augmente et les coefficients de régression partielle pour l'âge, le niveau d'études et le sexe sont tous statistiquement significatifs. Donc, les établissements payent, en moyenne, des salaires plus élevés aux travailleurs plus âgés (c'est-à-dire, une mesure indirecte de l'expérience), qui ont fait plus d'études et qui sont de sexe masculin. Bien que les estimations des coefficients pour le pourcentage de non-membres d'une minorité visible et le pourcentage d'immigrants présentent les signes attendus, les deux variables ne sont pas statistiquement significatives. L'une des raisons d'un tel résultat est que l'hétérogénéité des attributs des travailleurs est vraisemblablement obscurcie quand on calcule les moyennes à l'échelle de l'établissement. L'estimation d'environ 9 % pour l'avantage salarial lié aux régions urbaines est semblable à celui observé par Beckstead et coll. (2010) et se situe grosso modo dans la fourchette des estimations des différences salariales liées aux régions urbaines aux États-Unis produites par Dumond, Hirsch et Macpherson (1999), Glaeser et Maré (2001) et Yankow (2006), après avoir tenu compte de l'effet des caractéristiques individuelles observées et non observées en se servant d'un ensemble plus général de travailleurs couvrant une gamme plus large d'industries. Pour les besoins de la présente étude, l'aspect le plus intéressant à souligner est que les estimations des coefficients pour les variables binaires d'exportation et de contrôle étranger ne sont réduites que légèrement comparativement à celles observées dans le modèle 2 et, surtout, qu'elles demeurent statistiquement significatives. Autrement dit, même après l'ajout de variables de contrôle supplémentaires pour tenir compte des caractéristiques des travailleurs, les exportateurs et les établissements sous contrôle étranger versent encore, en moyenne, des salaires plus élevés. Certes, les avantages salariaux sont plus faibles – de l'ordre de 40 % et de 55 %, respectivement, que les estimations originales obtenues dans le modèle 1 – mais ils sont néanmoins statistiquement significatifs. Ces résultats confirment les constatations récentes faites par Schank, Schnabel et Wagner (2007) pour l'Allemagne et par Heyman, Sjoholm et Tingvall (2007) pour la Suède.

La partie (B) du tableau 5 présente les résultats pour trois spécifications similaires de l'équation (1) obtenues en remplaçant la variable binaire d'exportation par une mesure de l'intensité des exportations. Dans l'ensemble, les résultats ne diffèrent pas de ceux présentés à la partie (A), l'estimation de chaque coefficient étant robuste à ce changement de spécification. De surcroît, à mesure que l'on ajoute des variables de contrôle au modèle, l'estimation du paramètre pour la variable d'intensité des exportations diminue, pour passer de 0,224 à 0,073. C'est-à-dire qu'une augmentation de 10 points de pourcentage de l'intensité des exportations produit un accroissement de 0,73 % de la rémunération moyenne des travailleurs 10 .

Comme d'autres chercheurs travaillant avec les données sur les employeurs et les employés l'ont fait remarquer, les modèles de régression à l'échelle de l'établissement peuvent souffrir d'un biais d'agrégation parce que l'hétérogénéité des caractéristiques des travailleurs individuels n'est pas totalement prise en compte (Schank, Schnabel et Wagner, 2007). Pour résoudre ce problème, les résultats des régressions de la rémunération à l'échelle des travailleurs (équation (2)) sont présentés au tableau 6. Un coup d'oeil aux modèles 1 à 3 révèle que les résultats sont comparables à ceux présentés au tableau 5 bien que l'on puisse remarquer quelques différences. Premièrement, dans chacun des trois modèles, la différence entre les avantages salariaux liés aux exportations et au contrôle étranger est plus faible. Deuxièmement, l'estimation de l'avantage salarial lié au contrôle étranger (6,7 %) est réduite considérablement par rapport à celle observée en utilisant les modèles de régression de la rémunération à l'échelle de l'établissement, tandis que l'avantage salarial lié à l'exportation (4,4 %) est à peine plus faible. Heyman, Sjoholm et Tingvall (2007) signalent une baisse comparable de l'avantage salarial lié au contrôle étranger en Suède lorsqu'on passe des estimations à l'échelle de l'établissement aux estimations à l'échelle individuelle. Quant aux coefficients de régression en fonction d'autres caractéristiques des établissements et des travailleurs, ils concordent avec les résultats antérieurs. De surcroît, comme on le soupçonnait, les estimations des coefficients pour les variables binaires indiquant la non-appartenance à une minorité visible et le statut d'immigrant sont maintenant statistiquement significatives. L'estimation pour la seconde variable laisse entendre que les immigrants reçoivent, en moyenne, une rémunération qui est 6,6 % plus faible que celle des travailleurs non immigrants. Cet écart salarial est deux fois plus élevé que celui rapporté par Hall et Kahn (2008) dans une étude sur le rendement des travailleurs immigrants dans les secteurs de la haute technologie dans différentes villes canadiennes. La différence entre les deux estimations est probablement attribuable au fait que la présente analyse englobe tous les secteurs industriels au lieu de se limiter à celui de la haute technologie, où les travailleurs sont, en moyenne, mieux rémunérés qu'ailleurs (un point duquel il sera fait mention plus tard).

Les résultats analytiques obtenus jusqu'à présent peuvent se résumer comme suit. Premièrement, il est clair que les établissements exportateurs et ceux sous contrôle étranger offrent de plus hauts salaires que les établissements non exportateurs et ceux sous contrôle canadien. Ce résultat tient même après avoir tenu compte de l'effet d'autres caractéristiques des établissements et des travailleurs. Deuxièmement, les résultats susmentionnés donnent aussi à penser que la plus grande part de l'avantage salarial lié à l'exportation et au contrôle étranger peut être expliqué par d'autres caractéristiques de l'établissement (comme la taille et l'intensité du capital) plutôt que par les caractéristiques des travailleurs.

Les ratios salariaux présentés plus haut (voir le tableau 4 laissent aussi entendre que les effets de la participation aux marchés des exportations et du contrôle étranger sur la rémunération varient selon l'industrie et selon la région. En particulier, l'avantage salarial lié à l'exportation semble être dicté par des activités axées sur des économies d'échelle, tandis que les effets du contrôle étranger sur la rémunération sont nettement plus généralisés dans les diverses industries. Afin d'examiner la possibilité d'effets sur la rémunération particuliers à l'industrie, l'équation (1) a été de nouveau estimée, en ajoutant un ensemble de termes d'interaction permettant de faire varier l'effet de la participation aux marchés des exportations entre les divers secteurs industriels. Le tableau 7 donne les résultats de ces effets différentiels sur la rémunération en fonction de la classification des industries à cinq catégories de l'OCDE, en prenant comme secteur industriel de référence le secteur à forte intensité de ressources naturelles.

Les résultats concordent généralement avec les attentes. En ce qui concerne les effets particuliers à l'industrie, les salaires sont, en moyenne, plus faibles dans le secteur à forte intensité de main-d'oeuvre et plus élevés dans les établissements des secteurs à vocation scientifique et à économies d'échelle. L'estimation du coefficient de la variable binaire des industries à économies d'échelle est plus faible que prévu, étant donné l'écart salarial relevé au tableau 4. Toutefois, cette divergence est expliquée en grande partie par l'estimation du terme d'interaction entre l'exportation et les industries à économies d'échelle, ce qui donne à penser que l'effet qu'a sur la rémunération la participation au marché des exportations est plus prononcé dans le secteur axé sur les économies d'échelle. En revanche, dans les autres secteurs industriels, l'avantage salarial lié à l'exportation ne diffère pas de manière significative de celui observé pour le secteur à forte intensité de ressources naturelles. Bien qu'ils ne soient pas présentés ici, les résultats pour un ensemble comparable de modèles en utilisant des termes d'interaction pour le statut de contrôle étranger et les secteurs industriels correspondent à ceux présentés au tableau 4.

Les variations selon la région des écarts salariaux liés à l'exportation et au contrôle étranger sont présentées au tableau 8, où l'équation (1) est estimée à nouveau séparément pour chaque région. La partie (A) comprend seulement les estimations pour les variables binaires d'exportation et de contrôle étranger; les variables de contrôle supplémentaires à l'échelle de l'établissement ne sont pas incluses pour l'instant. Conformément aux résultats obtenus au moyen des modèles à l'échelle nationale, le statut de contrôle étranger d'un établissement joue un rôle plus important dans la détermination des salaires que son statut d'exportateur. Géographiquement, l'avantage salarial lié au contrôle étranger est statistiquement significatif dans toutes les régions. Excepté dans les provinces de l'Atlantique, l'avantage lié à l'exportation est également présent dans toutes les régions. L'influence de la participation aux marchés des exportations sur la rémunération est particulièrement importante au Québec et en Colombie-Britannique, tandis qu'elle est nettement plus faible en Ontario et dans les Prairies 11 .

La variation selon la région de la grandeur des écarts salariaux liés aux exportations peut être associée, en partie, à la production de biens destinés aux marchés d'outremer. Greenaway et Kneller (2007) soutiennent que l'origine et la destination des échanges et de l'IEA sont des facteurs qui contribuent vraisemblablement à la productivité et à la rémunération observées à l'échelle de l'établissement, car la possibilité de tirer un apprentissage de l'activité d'exportation et les asymétries de taille ou de technologie varient d'une région d'échanges à l'autre. Dans ce cas, comparativement au Québec et à la Colombie-Britannique, l'Ontario est nettement plus intégré au marché américain (Brown et Anderson, 1999; Gu et Sawchuk, 2006). En 2001, environ 93 % des exportations de la province étaient destinées aux États-Unis, une part importante de ces expéditions consistant en biens intermédiaires échangés au sein des mêmes industries. En revanche, la Colombie-Britannique a exporté plus de 30 % de ses produits manufacturés ailleurs qu'aux États-Unis, le Japon, la Chine et la Corée du Sud venant en tête de liste. De même, une importante part des exportations du Québec a été expédiée outre-mer sur les marchés européens (principalement au Royaume-Uni, en Allemagne, en France et aux Pays-Bas) 12 .

Les estimations de la partie (B) sont incluent des variables de contrôle supplémentaires pour les caractéristiques de l'établissement et des travailleurs qui, en majorité, se comportent comme prévu. L'avantage salarial lié au contrôle étranger demeure significatif dans toutes les régions, quoique les estimations des coefficients soient généralement moins élevées que celles observées à la partie (A). Par ailleurs, quand ces variables de contrôle sont ajoutées à la spécification à l'échelle de l'établissement, l'avantage salarial lié à l'exportation disparaît en Ontario et dans les Prairies. Seuls les exportateurs du Québec et de la Colombie-Britannique continuent, en moyenne, d'offrir des salaires plus élevés à leurs travailleurs.

À première vue, ce résultat semble surprenant, étant donné que le plus important avantage salarial lié à l'exportation s'observe dans les établissements du secteur à économies d'échelle, dont bon nombre sont situés en Ontario. Il est vrai que l'estimation de l'avantage salarial lié à l'exportation pour l'Ontario qui figure à la partie (A) est déjà nettement plus faible que les estimations pour les autres régions. Afin d'examiner cette question plus en détail, les modèles régionaux ont été à nouveau estimés, en ajoutant un ensemble de termes d'interaction permettant de faire varier l'effet des exportations dans toutes les industries (comme au tableau 7). Premièrement, quand la variable binaire d'exportation est incluse seule dans le modèle et qu'on la fait interagir avec les variables indicatrices d'industrie, seul le terme d'interaction avec les industries à économies d'échelle est statistiquement significatif. Autrement dit, pour l'Ontario, il existe des effets salariaux liés à l'exportation propres aux industries à économies d'échelle, ce qui concorde avec les attentes fondées sur les résultats à l'échelle nationale. Deuxièmement, quand d'autres variables de contrôle à l'échelle de l'établissement sont ajoutées dans la spécification, l'estimation du coefficient du terme d'interaction (exportation x secteur à économies d'échelle) est plus faible, mais demeure statistiquement significative. De nouveau, l'avantage salarial lié à l'exportation observé chez tous les fabricants ontariens est principalement attribuable aux industries à économies d'échelle. Cependant, si l'on ajoute dans le modèle les caractéristiques des travailleurs à l'échelle de l'établissement, l'estimation du coefficient du terme d'interaction cesse d'être statistiquement significative. Il semble donc que les exportateurs ontariens payent, en moyenne, des salaires plus élevés lorsqu'ils emploient des travailleurs ayant des caractéristiques différentes de ceux embauchés par les établissements non exportateurs. Parmi ces derniers, l'avantage salarial lié aux études semble être particulièrement élevé en Ontario comparativement aux autres régions (sauf la Colombie-Britannique). Il en est également ainsi de l'avantage salarial des travailleurs masculins et ne faisant pas partie d'une minorité visible.

Ce résultat est comparable à celui obtenu par Breau et Rigby (2006) dans le cas des exportateurs dans la région de Los Angeles, mais il ne concorde pas avec les constatations de Gu et Sawchuk (2006) pour les régions canadiennes. Rappelons que Gu et Sawchuk (2006) soutiennent que les répercussions d'une intégration nord-américaine accrue ont un lien positif avec la croissance de la productivité en Ontario, et ce, encore davantage que dans les autres régions du pays. Ils soutiennent aussi que les travailleurs jouissent d'une croissance plus forte de la rémunération réelle en Ontario. Plusieurs explications plausibles de la différence entre leurs résultats et ceux présentés ici peuvent être avancées. D'abord, notre analyse porte sur les niveaux de rémunération. En revanche, Gu et Sawchuk (2006) utilisent un modèle de différence dans les différences, comparant la variation annuelle en pourcentage de la rémunération réelle entre deux périodes particulières, c'est-à-dire avant l'Accord de libre-échange (1980 à 1988) et après l'Accord de libre-échange (1988 à 1999). Il se pourrait que les augmentations de la rémunération réelle observées au cours de la période après l'Accord de libre-échange aient eu lieu plus tôt. De même, la mesure de l'intégration des échanges élaborée par Gu et Sawchuk (2006) diffère en ce sens qu'elle englobe les importations ainsi que les exportations entre le Canada et les États-Unis. Le présent document se concentre sur les exportations à l'échelle de l'établissement et non sur les importations. Chose intéressante, si les variations de l'intégration des échanges sont ventilées entre ces deux catégories, Gu et Sawchuk (2006) constatent que la croissance des importations est le principal facteur qui sous-tend les différences régionales de vitesse d'intégration avec les États-Unis plutôt et non la croissance des exportations. Enfin, si leur modèle comprend des variables de contrôle pour le ratio du capital au travail et pour les effets fixes d'industries, il n'en contient pas pour les autres caractéristiques à l'échelle de l'établissement, ni pour les caractéristiques des travailleurs.

Il faut noter que le fait que l'estimation du coefficient du terme d'interaction pour le secteur à économies d'échelle est considérablement réduite par l'ajout d'autres variables de contrôle à l'échelle de l'établissement suggère également que ces caractéristiques des établissements éclipsent les effets de la participation proprement dite aux marchés des exportations sur la rémunération. En particulier, les différences de structure de production des établissements sont vraisemblablement des facteurs qui contribuent à la non-signification de l'avantage salarial lié à l'exportation observée en Ontario. Des preuves récentes présentées par Baldwin, Brown et Gu (2011) semblent appuyer cette hypothèse. Ces auteurs soutiennent que les différences régionales de niveau d'intégration des échanges donnent lieu à des différences régionales de réorganisation structurelle de la production des établissements au cours du temps. En se servant d'un fichier de microdonnées longitudinales couvrant la période de 1974 à 1999, Baldwin, Brown et Gu constatent que les exportateurs ontariens ont acquis une taille relativement plus grande, adopté des processus de production plus longs et réduit la diversité de leur gamme de produits, mesures qui sont toutes considérées comme améliorant la croissance de la productivité. En revanche, chez les exportateurs plus écartés du centre industriel du pays, les accroissements de la taille des établissements et de la longueur des processus de production ont été plus faibles. Autrement dit, les avantages de la participation aux marchés des exportations ne sont peut-être pas transmis directement aux travailleurs sous forme de salaires plus élevés, mais sont plutôt réaffectés par la voie d'effets induits qui se manifestent à travers d'autres caractéristiques structurelles des établissements (voir aussi Melitz 2003 pour les effets de la réaffectation à l'échelle de l'industrie). Les effets de la taille de l'établissement et de l'intensité du capital sur la rémunération existent certainement en Ontario et l'analyse des coefficients normalisés confirme que ces attributs sont (avec le contrôle étranger), les principaux déterminants de la rémunération à l'échelle de l'établissement.

En bref, l'effet du contrôle étranger sur la rémunération s'étend à toutes les industries et à toutes les régions. Par contre, l'effet le plus important de la participation aux marchés des exportations sur la rémunération s'observe dans les établissements appartenant aux industries à économies d'échelle et varie selon la région.

6   Conclusion

La présente étude s'appuie sur un ensemble de données employeurs-employés pour examiner les effets de l'exportation et de l'IED sur la rémunération dans le secteur de la fabrication au Canada. Quatre constatations importantes se dégagent de l'analyse. Premièrement, travailler pour un établissement exportateur ou sous contrôle étranger offre des avantages manifestes. Les résultats des régressions à l'échelle de l'établissement en tenant compte uniquement des variables de contrôle pour le statut d'exportateur et celui de contrôle étranger de l'établissement révèlent que les exportateurs payent, en moyenne, des salaires environ 14 % plus élevés que les non exportateurs, et que les établissements sous contrôle étranger payent des salaires environ 30 % plus élevés que les établissements sous contrôle canadien.

Deuxièmement, ces avantages salariaux semblent être attribuables en grande partie à d'autres caractéristiques des établissements. L'ajout de variables de contrôle pour tenir compte de la taille de l'établissement, de l'intensité du capital, de l'appartenance à une entreprise comptant des établissements multiples réduit les écarts salariaux observés chez les exportateurs d'environ 6 % et dans les établissements sous contrôle étranger, d'environ 19 %.

Troisièmement, l'ajout de variables de contrôle pour tenir compte des caractéristiques individuelles des travailleurs réduit encore davantage l'avantage salarial observé, mais légèrement seulement. En outre, ces variables de contrôle n'éliminent pas la signification statistique de l'avantage observé pour les établissements exportateurs et ceux sous contrôle étranger. Autrement dit, l'avantage salarial lié à l'exportation et au contrôle étranger ne disparaît pas après avoir tenu compte de l'effet des caractéristiques individuelles des travailleurs. Ces résultats sont également valables à l'échelle nationale.

Quatrièmement, et peut-être le fait le plus intéressant, les avantages salariaux liés à l'exportation varient selon la région. Comparativement au Québec et à la Colombie-Britannique, où les exportateurs payent, en moyenne, des salaires plus élevés pour des travailleurs ayant les mêmes caractéristiques, l'avantage salarial lié à l'exportation en Ontario est considérablement plus faible et disparaît entièrement lorsque l'on tient compte d'autres caractéristiques de l'établissement et des travailleurs. Cette constatation concernant l'Ontario peut être associée à des différences de caractéristiques organisationnelles et structurelles des établissements, ainsi qu'à la destination des biens exportés.

En dernière analyse, les résultats présentés ici donnent à penser qu'une part importante (45 % à 60 %) des avantages salariaux bruts liés à l'exportation et au contrôle étranger peut être attribuée aux caractéristiques des établissements et des travailleurs. Cependant, le fait que des avantages salariaux importants persistent indique aussi qu'il est nécessaire d'approfondir l'analyse. Par exemple, il se pourrait que des caractéristiques à l'échelle de l'établissement importantes n'aient pas été prises en compte dans les modèles. En particulier, une limite de l'EAM tient à ce qu'elle ne fait pas la distinction entre le statut de contrôle étranger et celui de société multinationale. Des études récentes ont montré qu'il existe d'importantes différences entre les résultats obtenus en utilisant le statut de société multinationale par opposition à non multinationale, plutôt que le statut de contrôle étranger par opposition au contrôle canadien. Très souvent, l'avantage salarial lié au contrôle étranger est en fait un avantage salarial lié à une société multinationale (Doms et Jensen, 1998; Richardson, 2005; Heyman, Sjoholm et Tingvall, 2007). Baldwin et Gu (2005) font des constatations similaires pour le Canada en appariant les données de l'EAM aux données de 1993 sur les transactions internationales des entreprises canadiennes tirées de l'Enquête sur les innovations et les technologies de pointe. Il se pourrait aussi que des compétences inobservées de travailleurs n'aient pas été prises en considération. Or, si les établissements accroissent leur productivité grâce à l'apprentissage tiré des activités d'exportation, ces gains de productivité peuvent être transférés aux travailleurs sous forme de salaires plus élevés puisque l'apprentissage est vraisemblablement inhérent aux travailleurs proprement dits. Par conséquent, afin de mieux comprendre les raisons de la persistance des avantages salariaux liés à l'exportation et au contrôle étranger, il faut produire des données longitudinales qui fournissent des renseignements encore plus détaillés sur les travailleurs et les entreprises et sur l'évolution de ces caractéristiques au fil du temps.

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